Lassana Bathily : «Je ne suis pas un héros, je suis juste un bon citoyen» • RFI

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16 Vues de vidéo·11 janv. 2025
Bonjour Alassane Abatili, merci d'être avec nous ce matin sur RFI.
Nous voici dix ans après la prise d'otage à l'hypercacher de la porte de Vincennes à Paris.
Comment vous vous apprêtez à vivre ce moment, cette journée anniversaire ?
Ce moment, ça va me faire revivre encore, comme il y a dix ans.
Bon, ça va être un peu difficile parce que ça va nous revivre encore comme les années précédentes.
Parce que dix ans, ça va encore nous rappeler ce qu'on avait vécu pendant la prise d'otage.
Dix ans après, est-ce que vous êtes toujours hanté, habité par ce qui s'est passé ce 9 janvier 2015 ?
Oui, très bien. Je me souviens très bien de ce qui s'est passé le 9 janvier 2015.
Jusqu'à aujourd'hui, ça me revient encore. Dix ans après, ça me revient toujours.
C'est comme on dit, c'est toujours une cicatrice qui reste.
C'est impossible d'oublier.
La scène abat-il y, ce 9 janvier 2015, la France est encore sous le choc de l'attentat contre Charlie Hebdo
quand un homme lourdement armé s'introduit dans une supérette cachère à Medi-Coulibaly,
tue immédiatement trois personnes, il prend en otage dix-sept autres.
À ce moment-là, vous êtes salarié de ce magasin, de l'hyper-cachère, vous êtes au sous-sol,
vous rangez des cartons. Qu'est-ce que vous pensez dans les premières minutes de cette prise d'otage ?
Les prises d'otage, comme je l'ai toujours dit, au début, je pensais que c'était un accident ou un pneu qui a crousé.
Parce que comme le magasin est situé vers la périphérique, je n'y ai pas pensé exactement.
Vous avez pensé à un accident de voiture sur le périphérique juste à côté ?
Exactement, je n'y ai pas pensé que ça se passait vraiment dans le magasin.
C'est plus tard, quand les tirs se sont répétés plusieurs reprises.
À ce moment-là, je voyais tous les clients qui commençaient à descendre en bas pour me rejoindre.
C'est là que j'ai commencé à comprendre que ça se passait vraiment dans le magasin.
Oui, parce qu'effectivement, vous voyez une foule de clients, enfin quelques clients, qui descendent au sous-sol où vous vous trouvez
et qui vous disent que des terroristes sont entrés dans le magasin, c'est ça ?
Oui, exactement, surtout avec les socs.
En fait, c'est l'escalier des colonisations qui donne l'accès au magasin.
À ce moment-là, il y avait plus d'une vingtaine de personnes qui se sont bousclées pour descendre précipitément.
C'est un soc pas possible.
Quand j'ai vu ces gens-là, j'ai commencé à poser la question, qu'est-ce qui se passe ?
Voilà, et à ce moment-là, vous allez mettre à l'abri des personnes dans la chambre froide.
Oui, à ce moment-là, la chambre froide était ouverte, j'ai rangé les cartons.
Quand ils sont arrivés, j'ai commencé à calmer pour dire calmez-vous, sinon nous-mêmes, on va se faire mal avant que les terroristes n'arrivent.
À ce moment-là, la porte était ouverte, j'ai appelé, on était tous rentrés dans la chambre froide.
J'ai même tenu la porte à l'intérieur pour bien protéger.
Après, les terroristes ont envoyé un de mes collègues venir récupérer la clé du magasin.
Et vous proposez, au bout de quelques minutes, vous proposez aux clients qui sont là de partir,
de prendre le monte-charge pour tenter de vous échapper du magasin, c'est ça ?
Oui, après, quand ils ont su qu'il n'y avait pas de possibilité d'échapper à part en bas,
après, j'ai proposé qu'il y avait un monte-charge qui donne l'accès vers la périphérique, c'est comment ça s'appelle, la sortie de secours.
La sortie de secours, oui.
La sortie de secours qui est à presque 1,50 mètre du magasin.
Bon, ils n'ont pas voulu, ils ont dit, on va mettre notre vie en danger.
Bon, j'ai fait comprendre que notre vie était en danger, mais quand même, il faut tenter quelque chose.
Bon, ils n'ont pas voulu me suivre.
Finalement, moi, j'ai fait rester tout en bas, j'ai coupé les moteurs, j'ai demandé à tout le monde de mettre leur téléphone en mode silencié.
C'est à ce moment que moi, j'ai décidé de prendre le monte-charge.
Oui, vous laissez les clients qui ne veulent pas tenter cette chance avec vous.
Vous, vous montez par le monte-charge et vous réussissez à sortir du magasin.
Oui, je peux même dire qu'ils ont bien fait de ne pas me suivre parce qu'après, le résultat, quand j'ai parlé avec mon collègue dans le magasin,
ils m'ont dit que le terroriste, il a su qu'il y a quelque chose qui s'est passé à la porte de secours.
Il est venu en courant pour savoir.
Si on était nombré, peut-être que les personnes qui sont derrière, c'est ceux qui vont prendre les balles.
Vous, vous avez pu partir parce que vous étiez seul.
Si vous étiez sorti à plusieurs, peut-être qu'il se serait passé des choses très, très délicates et que le terroriste aurait tiré sur les personnes qui étaient là.
Qu'est-ce qui vous pousse à agir?
Qu'est-ce qui vous pousse à partir à ce moment-là?
À ce moment-là, moi, je connais déjà les magasins, j'ai la possibilité, je connais bien les magasins aussi.
J'ai dit, pourquoi je ne tente pas quelque chose?
Bon, le terroriste, il est là, il est arrivé, non, il n'est pas arrivé.
En plus, le terroriste, moi, je n'ai pas vu de départ.
Je ne sais même pas qui il est, combien de personnes.
Parce qu'à Madikoulbali, c'est après, il n'y a personne que j'ai connu à Madikoulbali.
Sinon, ce n'était pas, c'est quelqu'un qui n'est pas beaucoup mésartisé comme Frère Kouachi.
Moi, je pensais que c'était les deux Frères Kouachi.
Vous pensez aux Frères Kouachi, ceux qui avaient attaqué Charlie Hebdo, puisque ce n'était que deux jours avant.
Deux jours avant, oui.
Et vous pensez que c'est peut-être eux qui essayent de se cacher ou qui sont là et qui mènent un nouvel attentat?
Oui, moi, je ne connaissais même pas Madikoulbali, je n'ai jamais entendu parler de Madikoulbali.
Moi, je crois que c'était les deux Frères Kouachi qui sont venus attaquer les magasins.
J'ai dit, pourquoi ne pas tenter de prendre mon charge et sortir par le secours?
C'est ça que j'ai tenté, finalement, je suis sorti par mon charge.
Mais après ma sortie, c'était encore plus difficile dans les magasins.
Oui, et quand vous êtes sorti à Sanabatili, les policiers vous arrêtent immédiatement
puisqu'ils encerclent le magasin et ils vont croire pendant assez longtemps,
une heure et demie, que vous êtes un des terroristes, en fait.
Oui, pour faire comprendre ces policiers-là, ça a pris beaucoup de temps parce que
par les caméras, ils ont régalé le terrorisme, c'était un blague comme moi.
Bon, moi, sorti, ils n'avaient aucune information sur moi.
Quand je suis sorti, j'ai couru vers eux.
C'est vrai qu'ils pensaient qu'ils avaient un explosif sur moi.
Du coup, avant de m'identifier et de me connaître qui je suis,
ça a pris quand même beaucoup de temps.
C'est vrai que j'ai été maltraité depuis parce qu'ils m'ont soppé comme un terroriste.
Ils ont cru que vous étiez un complice de Medico Libali.
Voilà, j'ai été fouillé, mêloté pendant plus d'une heure trente,
le temps de m'identifier avec qui je suis, ce qu'ils étaient.
Vous leur dites évidemment que vous travaillez dans le magasin
et c'est là que vous leur expliquez et vous leur faites un dessin du magasin.
Et c'est ce qui va permettre aux policiers du RAID d'organiser et de lancer l'assaut.
Oui, quand ils ont vu que je n'étais pas un terroriste,
ils m'ont demandé d'aider à dessiner les plans du magasin.
En même temps, mon directeur du magasin aussi, il était sorti par la porte
parce que c'était la première personne qui avait pris la balle par Medico Libali.
Mais lui, il a réussi à s'échapper par la porte.
Quand il est sorti, il était blessé par les épaules,
mais il avait les trousseaux sur le cou.
Les policiers ont récupéré la clé, mais lui, ils l'ont envoyée à l'hôpital.
Comme moi, je connaissais déjà les clés pour qu'ils puissent identifier
les deux clés qui doivent ouvrir le magasin, que ce soit les volets et les vitres.
Voilà, j'ai pu s'identifier pour faciliter l'assaut
et puis avec les plans de dessin que j'ai fait aussi dans le magasin.
En même temps, la police, ils ont eu un échange avec un des clients dans le magasin
pour demander où ils sont situés dans le magasin.
Comme moi, je connaissais bien le magasin pour les deux plans.
Vous avez pu expliquer où étaient les otages.
Voilà, pour ne pas mettre aussi l'herbier en danger avant de lancer l'assaut.
– Et c'est là qu'on vous considère quasi immédiatement comme un héros
parce que vous avez fait le plan, vous avez pu aider la police à intervenir.
– Oui, c'était ça mon rôle des jours des attentats.
– Est-ce que vous dites, vous ne cessez de répéter
que vous ne vous considérez pas comme un héros ?
– Non, pas du tout. – Pourquoi ?
– Moi, je ne suis pas un héros, je suis juste un bon simple citoyen
qui a réagi à un bon moment. Voilà, je vois juste un bon citoyen.
– Mais vous devenez de fait un héros national ce jour-là,
un jeune Malien de 24 ans, l'homme qui aide à libérer les otages.
Comment vous avez vécu ce moment-là et les jours qui ont suivi ?
Vous vous êtes trouvé dans un tourbillon incroyable.
– Ah, c'était difficile après les attentats, c'était très difficile
parce que j'ai donné mon première interview les jours des attentats,
c'était vers 3h ou 2h du matin,
il y a un journaliste qui m'a suivi jusqu'à mon foyer,
avant j'étais au foyer Imgrin, qui m'a suivi jusqu'à là-bas.
Quand j'ai donné ma première interview, le lendemain,
je vois ma tête partout dans les informations, dans les journaux,
tout le monde parlait de moi.
À ce moment, je n'ai qu'une expérience,
les gens commencent à me critiquer aussi,
pourquoi tu n'as pas montré ta tête, il ne fallait pas montrer ta tête.
Je disais, je ne connaissais pas, ils m'ont demandé.
Moi, j'ai dit ce que j'ai vécu dans le magasin,
je n'ai pas inventé quelque chose.
C'est vrai que c'était difficile parce que quand tu n'es pas prêt à quelque chose
qui t'arrive totalement comme ça,
pour moi, ça m'a beaucoup dépassé.
– Oui, ça vous a dépassé, parce que vous devenez un héros,
que tous les médias sont derrière vous, veulent vous interviewer.
On vous présente alors comme un Malien musulman
qui a sauvé des Français de confession juive.
C'est un symbole qui rassure aussi dans cette France
qui est traumatisée par les attentats.
– Oui, ça ressemble parce que ce qui se passe aussi souvent,
les gens se confondent avec l'histoire de Palestine et d'Israël.
Un musulman qui travaille avec les Juifs, qui a sauvé les Juifs,
c'est devenu quelque chose de fort, de symbolique,
tout le monde ne s'entendait pas à ça.
Moi, j'ai toujours dit que les Juifs, c'est mes frères,
j'ai travaillé avec eux pendant combien d'années,
je n'ai pas eu de problème de la religion dans les magasins.
Et pourtant, j'ai pratiqué ma religion dans les magasins,
j'ai fait mes prières, les ramadans j'ai fait.
Moi, j'ai dit que j'ai sauvé les êtres humains,
que ce soit Juifs, Athées, autres croyances,
on est tous les êtres humains, on doit s'aider quand on a besoin.
– Oui, et le tourbillon continue, parce qu'onze jours après les faits,
vous êtes naturalisé Français, pour acte de bravoure,
reconnaissance inespérée, cérémonie avec les ministres,
de l'époque, le tourbillon continue.
– Oui, c'était pour, moi je dirais, le remerciement de la République,
ce que j'ai fait à l'époque, parce que moi, la France,
j'ai vécu, cette France, c'est moi qui l'ai voulu,
c'est moi qui ai fait les démarches.
– Vous aviez fait les démarches avant et vous n'aviez pas eu la naturalisation.
– Oui, grâce à cet attentat, mes démarches ont pu être créées
le plus vite possible, quinze jours ou quelques jours avant,
après, je suis devenu naturalisé Français, je suis fier,
et je remercie encore l'ancien gouvernement de François Hollande.
– Ce jour-là, le jour de votre naturalisation, c'est le 20 janvier 2015,
vous lancez à la fin des quelques mots que vous allez prononcer,
vive la liberté, vive l'amitié, vive la solidarité, vive la France.
– Oui, c'est ça, nous tous, on doit être solidaires à ce moment,
d'être fiers d'être Français.
Moi, comme je l'ai toujours dit, je me suis senti Français
avant d'avoir obtenu la carte française.
– Lassane Abetili, est-ce que vous avez retrouvé une vie normale aujourd'hui ?
Vous nous disiez au début de cet entretien que 10 ans après,
forcément, ça fait remonter les souvenirs,
mais est-ce qu'aujourd'hui, vous vivez normalement, si je puis dire ?
– Oui, j'ai pris une vie normale, c'est vrai que les souvenirs restent,
mais quand même, j'ai mon activité, j'ai travaillé, j'ai fait mes sports.
– Vous êtes employé à la mairie de Paris aujourd'hui, je le signale.
– Oui, je suis employé maire de Paris, service événementiel.
Voilà, j'ai pris vraiment une vie normale, pour l'instant, tout va bien,
mais après, avec l'histoire de la commémoration encore,
ça va nous faire revivre encore, c'est quelque chose qu'on ne peut pas oublier,
ça va rester, c'est comme un blessé qui a cicatrisé,
– Vous rêviez, à l'époque, il y a 10 ans, d'être un ambassadeur de la fraternité.
Est-ce que vous avez réussi, à votre point de vue, à devenir cet ambassadeur-là ?
– Non, je peux dire non, je n'ai pas réussi ça,
mais quand même, je n'ai pas fait mal d'interventions,
que ce soit dans les écoles, dans les quartiers,
ceux qui sont dans la difficulté.
– Oui, on vous fait venir dans les écoles, les collèges, les lycées,
pour parler, pour raconter votre histoire.
– Pour raconter mon histoire, pour raconter comment on peut continuer à vivre ensemble,
que ce soit la religion, ou en français.
Bon, je continue à parler, à faire mes interventions,
mais d'être ambassadeur, quand même, ça, je n'ai pas réussi.
– Ça viendra peut-être.
– Bon, on verra, on verra bien.
– Quand vous revenez au Mali, chez vous, dans la région de Caille,
d'où vous êtes originaire, on vous en parle de cette journée,
de ce 9 janvier 2015.
– Début, on me parlait beaucoup,
jusqu'à deux ans, trois ans, on parlait beaucoup.
Mais quand je suis par là-bas, c'est des vacances,
pour profiter de la famille, des amis.
Bon, l'histoire des attentats,
peut-être les villages voisins qui sont à côté,
quand ils me voient, ils sont impressionnants.
Ah, c'est les personnes qui avaient sauvé les enfants,
ils sont impressionnants.
Mais dans mon village, quand même, nous, on a passé à autre chose.
On ne parle pas beaucoup de cette histoire.
– Puis vous êtes l'enfant du village,
vous êtes tout simplement l'hassana.
– Oui, moi, je suis l'hassana d'avant, l'hassana d'aujourd'hui.
C'est tout pareil.
– Qu'est-ce qu'on peut vous souhaiter pour la suite, pour demain ?
– Qu'elle est meilleure.
– On vous le souhaite, évidemment.
Merci, l'hassana Batili, d'être venu ce matin,
de vous remémorer de tout ça.
Un héros qui ne veut pas en être un, mais qui en a quand même été un.
On peut le dire ?
– Oui, on peut le dire.
– Bon, vous m'y autorisez.
Merci, bonne journée à vous.
– Merci à vous.
