Rachel Carson - Gentes Dames Badass #25

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16 mai 2024
Scientifique reconnue comme l'une des premières lanceuses d'alerte sur les dangers des pesticides, Rachel Carson a développé très tôt une passion pour la nature et sa complexité.
Bibliographie :
LEAR Linda - Rachel Carson, the life of the author of Silent Spring
PAQUOT Thierry - Rachel Carson
SOUDER William - The life and legacy of Rachel Carson : on a farther shore
YVARD-DJAHANSOUZ Gelareh - "La question du genre dans l’engagement politique et social de Rachel Carson (1907-1964)", Voix de femmes dans le monde
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Bonjour et bienvenue dans cette vidéo où on va parler d'écologie avant l'heure, de
pesticides, et d'une scientifique ayant temporairement sombré dans l'oubli à cause d'hommes qui
ne tenaient pas à ce que ses travaux rencontrent un écho trop important. Un schéma classique,
mais qui a fait ses preuves au fil des siècles. Alors sans plus attendre, Rachel Carson.
Rachel Carson est née en 1907 à Springdale, en Pennsylvanie. Son père, Robert Warden
Carson, occupe divers emplois tandis que sa mère, Maria Frazier McLean, a bénéficié
d'une éducation un peu plus poussée. Elle pensait même devenir enseignante, mais son
mariage et ses grossesses la contraignent à la « carrière » de mère au foyer.
Elle donne des leçons de piano et vend des poulets pour arrondir les fins de mois, et
éduque ses trois enfants. Rachel est la petite dernière et a une grande sœur, Marian, et
un grand frère, Robert. La famille vit donc à Springdale, dans une
ancienne ferme de 26 hectares où on trouve de nombreux animaux. Cet environnement bucolique
est cependant mis à mal par l'industrialisation de la région : entre 1900 et 1910, la population
de Springdale double avec l'ouverture d'une mine de charbon, d'une mine de fer, d'une
usine de colle, de deux centrales électriques, sans compter le bois et le pétrole qui sont
transportés sur la rivière. En dépit de cette industrialisation croissante,
ou peut-être grâce à elle, la mère de Rachel est très sensible aux premiers mouvements
de défense de la nature et transmet son intérêt pour la faune et la flore à sa fille. Rachel
arpente la campagne dès son enfance, lit des livres de sciences naturelles, écrit,
et développe une fascination précoce pour la mer bien qu'elle ne l'ait jamais vue. Elle
aime particulièrement les romans de Herman Melville, Joseph Conrad et Robert Louis Stevenson.
Elle écrit des nouvelles dès l'âge de huit ans et publie son premier texte dans un journal
local en 1918, à onze ans. Il s'agit de l'histoire d'un pilote durant la première guerre mondiale,
dont l'avion est endommagé par un tir allemand. Son frère a combattu en France, avant de
devenir électricien... Sa sœur, quant à elle, s'est mariée en 1915 et est devenue
sténographe.
Rachel est diplômée du lycée en 1925, première de sa classe, et est la seule de la famille
à entreprendre des études : elle entre au Pennsylvania College for Women en littérature
anglaise et continue de publier dans le journal de son université, dont elle rejoint le comité
de rédaction en 1926, tout en s'adonnant à de nombreux sports sur son temps libre.
Malgré un avenir littéraire bien tracé, contre toute attente, elle décide en 1928
de changer de matière majeure et s'oriente vers la biologie, une discipline où les femmes
sont à l'époque beaucoup moins bien accueillies. Rachel s'intéresse notamment à la zoologie
et la génétique. Elle entreprend un stage d'été au Marine Biological Laboratory à
Woods Hole, puis entre à l'université John Hopkins de Baltimore en 1929. L'année suivante,
toute sa famille s'y installe. Rachel est assistante dans un laboratoire en parallèle
de ses études, et donne aussi ses premières heures d'enseignement à l'université du
Maryland, non loin de Washington. Son mémoire porte sur le développement embryonnaire
du pronéphros, l'organe excréteur des poissons. C'est-à-dire l'organe à pipi. Elle obtient
son master en juin 1932 mais ne peut pas terminer sa thèse : en 1935, son père décède,
elle est donc contrainte de travailler pour subvenir aux besoins de sa famille. Elle devient
rédactrice au Bureau des pêches, où elle écrit les textes d'une série d'émissions
radiophoniques sur la vie aquatique qui rencontrent un grand succès. Elle propose aussi des articles
sur la vie marine locale à des journaux du coin.
En 1936, suite à l'obtention du concours de la fonction publique, elle devient la deuxième
femme engagée à temps plein par le Bureau des pêches, en tant qu'assistante-biologiste
marin. Elle y fait de la recherche et de la vulgarisation à destination du public. Elle
continue aussi de publier dans divers journaux, notamment le Baltimore Sun.
En 1937, les contraintes qui pèsent sur Rachel s'accroissent suite au décès de sa sœur,
qui laisse derrière elle deux filles qu'elle et sa mère prennent en charge. Rachel écrit
encore plus de textes pour subvenir aux besoins de la famille, dont l'essai Under the sea,
initialement publié dans l'Atlantic Month en juillet 1937 et rapidement repéré par
un éditeur qui lui propose de l'étoffer pour en faire un livre. En 1941, celui-ci
sort sous le titre Under the sea wind (la vie de l'océan en français, un peu moins
poétique). Dans ce premier livre, Rachel décrit la vie du rivage, du large et des
profondeurs de manière à la fois scientifique et littéraire. Elle aime la poésie et est
très douée pour la vulgarisation. Malheureusement, son livre se vend à moins de 2000 exemplaires
malgré des critiques élogieuses. Il faut dire qu'en 1941, on s'intéresse un peu plus
à la guerre qu'à la vie marine.
Dès les lendemains de la seconde guerre mondiale, Rachel s'intéresse au DDT, un pesticide utilisé
durant la guerre pour combattre les poux et le typhus et réemployé à partir de 1945
comme pesticide civil pour les jardins. Des rapports commencent à alerter sur les oiseaux
et poissons qui meurent en grand nombre dans les zones où ce pesticide est utilisé ;
Rachel propose au Reader's digest d'écrire un article sur ce pesticide, mais la revue
refuse. Chou blanc pour le moment. Durant la fin des années 40, Rachel effectue
de nombreuses sorties en mer et tient de plus en plus à alerter l'opinion publique sur
la fragilité des écosystèmes. Elle devient aussi rédactrice en chef des publications
du Bureau des pêches en 1949. Dans l'article « naissance d'une île », paru en 1950,
elle déclare : « Le problème des îles ne fait pas partie de ceux qu'on peut remettre
à plus tard ; il n'est pas de ceux qui se résoudront tout seul si nous adoptons la
stratégie facile du laisser-faire. Notre génération est selon toutes probabilités
la dernière qui aura l'opportunité de sauver toutes les plantes et toute la faune originelle
de ces îles ». Elle dresse la liste des animaux insulaires ayant disparu en deux siècles,
et pointe la responsabilité des humains sur la destruction de ces écosystèmes.
Suite à la parution de son premier livre, Rachel a désormais une agente littéraire,
Marie Rodell. Son deuxième livre, The sea around us, est publié en 1950 et rencontre
un succès immédiat : il est en tête de la liste des ventes durant 86 semaines, se
vend à plus de 200 000 exemplaires et est traduit en plusieurs langues. En France, il
prend le titre de Cette mer qui nous entoure. Rachel obtient le National Book Award et reçoit
l'année suivante un doctorat honoraire du Pennsylvania College for Women, où elle avait
étudié. Dans ce deuxième livre, elle explore la naissance
des écosystèmes de manière large, commençant par la formation de la planète Terre dans
pour passer aux formes de vie qui apparaissent et disparaissent, à la profusion du monde
vivant et au lien qui relie l'ensemble de la nature : le soleil, la lune, les marées,
les saisons, la faune, la flore, les îles... « Dans un monde raisonnable, dit-elle, les
hommes auraient traité ces îles en possessions précieuses, en muséums naturels comblés
des œuvres belles et remarquables de la création, inestimables parce qu'elles n'existent nulle
part ailleurs ». Elle ne parle pas encore d'écologie, mais
le cœur y est, dans le sens où elle pense le monde comme un ensemble interdépendant.
Bien qu'étant croyante, elle est une fervente défenseuse de l'évolutionnisme et l'explique
facilement : « Croyant, comme moi à l'évolution, je crois simplement que c'est la méthode
par laquelle Dieu a crée et continue de créer la vie sur Terre. Et c'est une méthode si
merveilleusement conçue que l'étudier en détail, revient à augmenter – et certainement
jamais à diminuer –, à la fois sa révérence et sa crainte à la fois envers le Créateur
et à l'égard du processus ». Rachel vend les droits de son livre pour un
film documentaire, réalisé par Irwin Allen, mais elle trouve qu'il ne respecte pas tout
à fait ses idées. Malgré ses critiques, le projet aboutit et reçoit l'Oscar du meilleur
film documentaire en 1952. Sa notoriété croissant, elle reçoit de plus en plus de
sollicitations et un nouveau doctorat honoraire du Smith College. Elle a aussi ses détracteurs :
certains pensent que Rachel Carson est un pseudonyme car seul un homme aurait pu écrire
son dernier livre. Ezra Taft Benson, secrétaire à l'agriculture, l'accuse aussi d'hystérie
et de communisme et se demande pourquoi une femme célibataire se préoccupe de génétique.
Au lieu de l'étudier, elle ferait mieux de la transmettre, si vous voyez ce que je veux
dire.
Il est vrai que Rachel ne se marie jamais et comble de l'horreur ne semble pas intéressée
par les hommes. En 1953, elle déménage avec sa mère dans le Maine et rachète le plus
de bois possible, aux alentours, pour empêcher leur urbanisation. C'est là qu'elle fait
la rencontre de Dorothy Freeman, qui passe ses étés dans la maison voisine. Dorothy
est décrite selon les historiens comme son amie, sa meilleure amie... Dans les faits,
Rachel et Dorothy s'écrivent constamment et passent tous leurs étés ensemble. Dans
une de ses lettres, Dorothy lui dit « Je t'aime au-delà de toute expression ; mon
amour est sans limite, comme la mer ». Dorothy est mariée, et Rachel lui envoie souvent
deux lettres en même temps : l'une destinée à être lue par le mari de Dorothy, l'autre
pour elle seule. Dorothy répond de la même manière, l'une des lettres étant destinée
à être lue par la mère de Rachel. Peu avant la mort de Rachel, toutes deux brûlent des
centaines de lettres et Dorothy reçoit la moitié des cendres de son « amie », qu'elle
disperse dans la mer. De là à dire qu'il y avait probablement plus que de l'amitié
entre elles, il n'y a qu'un pas que j'ai bien envie de franchir, même si on n'en aura jamais
de certitude. L'histoire a souvent occulté les relations lesbiennes en les rabaissant
à des « meilleures amies ». Pour moi il est évident que Rachel et Dorothy s'aimaient,
même si l'une de ses biographies dit qu'elles n'allèrent jamais plus loin que s'embrasser
et se tenir la main. C'est déjà pas mal, et le fait qu'elles n'aient peut-être jamais
eu de relation sexuelle ne veut rien dire non plus, car gros scoop : on n'est pas obligés
de faire le sexe pour s'aimer.
Pour en revenir aux travaux de Rachel, toujours en 1953, elle publie The edge of sea, qui
conclue sa trilogie sur la mer par une écologie des littoraux. Le livre se vend très bien,
mais pas autant que les précédents. Elle y aborde des idées plus engagées, allant
jusqu'à se demander si l'homme ne serait pas un peu un intrus sur terre. Après la
publication de ce livre, ses recherches la portent rapidement vers la protection de l'environnement
via le cas des fourmis de feu, arrivées en Amérique du Nord en 1930 et qui ravagent
les cultures depuis. Les agriculteurs épandent des pesticides pour les exterminer, notamment
le DDT, pour lequel les aviateurs sont payés au litre épandu : ils n'y vont donc pas
de main morte. Les associations ornithologiques et le grand public s'en inquiètent : la
fin des années 50 marque la première montée d'une préoccupation pour les conséquences
de l'usage des pesticides sur la santé. Les propriétaires des régions concernées par
l'épandage de DDT s'inquiètent et tentent de le faire stopper, notamment dans le Long
Island. En 1957, déjà, la vente de canneberge est interrompue car les fruits contiennent
des taux importants d'herbicides
Quelques temps plus tôt, la Société nationale Audubon engage Rachel pour enquêter sur le
lien entre ces insecticides et la mort des oiseaux. Elle se met à la tâche, lit des
rapports, rencontre des médecins, des cancérologues, des savants... Les pertes de l'une de ses
nièces en 1957 puis de sa mère, en 1958, ne la font que redoubler de travail. Elle
déménage dans le Maryland pour s'occuper de son petit-neveu, âgé de cinq ans à la
mort de sa mère, tout en continuant ses travaux. Le Service de recherches du ministère de
l'agriculture lui met des bâtons dans les roues et l'attaque régulièrement. Elle persiste,
rencontre des militants écologistes, des chimistes, des ornithologues... Ces rencontres
assurent une bonne caution scientifique à ses propos, d'autant qu'elle n'est pas sûre
de pouvoir défendre son livre après sa sortie à cause des problèmes de santé qu'elle
rencontre au même moment.
En 1960, son écriture prend du retard : après s'être déjà fait retirer deux kystes
dans le sein gauche en 1946 et en 1950, on lui découvre un cancer métastasé. Elle
suit une chimiothérapie qui la laisse fatiguée, malade, et utilise parfois un fauteuil roulant
pour se déplacer. Elle termine pourtant son livre, refusant de voir une quelconque superstition
dans sa maladie, et le publie en 1962 sous le nom de Printemps silencieux. Un printemps
que la soumission de l'homme par la chimie et les modifications génétiques incontrôlées
viendrait figer dans le silence, sans oiseaux. Dans ce livre, elle réclame un droit de savoir
face aux insecticides et herbicides qui demeurent dans la terre longtemps après leur usage.
Elle les appelle d'ailleurs biocides, car leurs effets se limitent rarement aux animaux
qu'ils visent. « Je prétends que nous avons laissé employer
ces produits chimiques sans beaucoup rechercher leurs effets sur le sol, sur l'eau, sur les
animaux et plantes sauvages, sur l'homme lui-même. Les générations à venir nous reprocheront
probablement de ne pas nous être souciés davantage du sort futur du monde naturel,
duquel dépend toute vie. Nous sommes bien peu renseignés encore sur la nature de la
menace. Notre époque est celle de la spécialisation : chacun ne voit que son petit domaine, et ignore
ou méprise l'ensemble plus large où cependant il vit ».
Elle parle de la contamination de l'eau, de la terre, des plantes qui poussent sur cette
terre, du lait des vaches qui mangent ces plantes. Là encore, avec plus d'amertume,
elle constate que l'ensemble du monde naturel est relié. Dans les zones traitées, les
oiseaux meurent en présentent des concentrations importantes de DDT dans les testicules et
les ovaires. Elle alerte aussi sur la désinformation que pratique l'industrie chimique et sur le
problème posé par le département de l'agriculture, à la fois responsable de réguler les pesticides
et de les diffuser. Elle documente aussi les cas d'empoisonnements humains aux pesticides.
En conclusion, Rachel explique qu'un humain sur quatre sera cancéreux dans le futur.
Elle propose plusieurs alternatives à l'emploi de produits chimiques, comme des insecticides
bactériens ciblés, des ultrasons... « Vouloir '' corriger la nature'' est une arrogante
prétention, née des insuffisances d'une biologie et d'une philosophie qui en sont
encore à l'âge de Neandertal, où l'on pouvait croire la nature destinée à satisfaire le
bon plaisir de l'homme. Les concepts et les agissements de l'entomologie appliquée reflètent
cet âge de pierre de la science. Le malheur est qu'une aussi primitive pensée dispose
actuellement des moyens d'action les plus puissants, et qu'en orientant ses armes contre
les insectes, elle les pointe aussi contre le monde ».
Son livre rencontre un succès sans précédent, et se vend à près d'un million d'exemplaires
aux États-Unis. Il est traduit dans une trentaine de langues, mais sa réception à l'étranger
dépend de l'importance des syndicats agricoles et de l'industrie chimique dans le pays. Il
rencontre un grand succès en Europe du Nord, sauf en Allemagne où le directeur du groupe
Bayer publie un livre-réponse qui se veut rassurant. En France, il est préfacé par
Roger Heim, directeur du Muséum d'histoire naturelle qui mettait déjà en garde sur
les effets du DDT dans son livre Destruction et protection de la nature. Le livre est donc
bien accueilli. Dès sa parution, la Maison Blanche reçoit
de nombreuses lettres qui réclament une enquête publique sur les conséquences du DDT. Elle
est commandée par Kennedy et rend ses conclusions le 15 mai 1963, réclamant comme Rachel la
plus grande prudence dans l'usage des pesticides. Cette dernière est invitée au Sénat le
4 juin pour donner son opinion, mais il faut attendre encore quelques rapports pour que
le DDT soit interdit à la vente en 1972. Il est progressivement retiré du commerce
dans d'autres pays : la France en 1971, la Grande-Bretagne en 1984... Mais est toujours
en vente en Inde, en Corée du Nord, dans certains pays d'Afrique... En outre la législation
sur le DDT ne sert pas d'exemple pour les produits qui arrivent sur le marché par la
suite, comme le glyphosate. L'industrie chimique développe de nouveaux produits, aussi toxiques,
et encore en 2017 le Centre international de recherche sur le cancer se contente de
classer le DDT comme « cancérigène probable ». L'industrie chimique se bat aussi contre Rachel,
dès la parution de Printemps silencieux : en 1963 toujours, l'entreprise Monsanto et
la National agricultural chemical association publient des reportages favorables aux produits
chimiques, des publicités, distribuent des brochures... Robert Metwalf, vice-chancelier
de l'université de California-Riverside, dénonce même l'obscurantisme féministe
et le retour des sorcières. Pourtant, Rachel n'émet pas vraiment de propos féministes
dans ses livres, mais elle est une femme : ça suffit pour certains.
Rachel ne vit pas pour voir les conséquences de son livre. Mis à part son apparition au
Sénat le 4 juin 1963, elle refuse la plupart des autres invitations à cause de sa santé
qui continue de se détériorer. Elle contracte un virus respiratoire début 1964, affaiblie
par son traitement, et décède d'une crise cardiaque le 14 avril, à 56 ans.
Rachel lègue toutes ses notes et manuscrits à l'université de Yale. Un an après sa
mort, son agente coordonne la publication d'un essai que Rachel prévoyait d'écrire,
A sense of wonder, qui rassemble plusieurs de ses articles et notes.
Le 8 janvier 1963, Rachel citait un magazine de chimie lors d'une interview. « L'industrie,
y lisait-elle, doit se féliciter du fait que l'impacte de Printemps silencieux ait
eu lieu à la fin de l'automne et durant l'hiver – période où les acquéreurs ne sont pas
des acheteurs actifs d'insecticides (…) il est fort probable qu'on puisse espérer qu'en
mars ou avril Printemps silencieux ne sera plus un sujet intéressant de conversation ».
Même lorsqu'elle était au plus faible, Rachel montra une grande perspicacité quant à l'avenir
de son œuvre et de la planète. 60 ans après Printemps silencieux, ses prévisions s'avèrent
justes. Les océans sont devenus des poubelles, les sols ont été saccagés. Et son livre
a sombré dans l'oubli, longtemps. Effectivement, tandis que le DDT est progressivement
interdit, son livre est retiré de la vente au cours des années 70 et 80. On l'accuse
notamment d'être responsable de la mort de millions de personnes en Afrique, suite au
retrait du DDT qui y était utilisé pour lutter contre la Malaria, alors qu'elle n'avait
jamais prôné son interdiction totale. Sa maison natale est classée monument historique
en 1975 et une zone naturelle de 26 hectares porte son nom depuis 1990, mais il faut attendre
l'émergence des nouveaux mouvements écologistes à partir de la fin des années 1990, pour
qu'on recommence à reparler d'elle. Une partie des lettres échangées avec Dorothy Freeman
est publiée sous le titre Always Rachel en 1995, et un autre recueil de travaux non publiés
paraît en 1998. Il permet une reconnaissance du travail immense et précurseur accompli
par Rachel. En 2007, enfin, pour le centenaire de sa naissance, un collectif de scientifiques
publie Courage pour la terre : des écrivains, des scientifiques et des activistes célèbrent
la vie et les écrits de Rachel Carson.
Même si on ne compte pas les pesticides tout aussi cancérigènes qui ont remplacé le
DDT, Rachel a été l'initiatrice d'une première prise de conscience écologiste, et a encouragé
de nombreuses scientifiques féministes à prendre sa relève. La création de l'Agence
de protection de l'environnement, en 1970, répond à la problématique que Rachel avait
dénoncée dans son livre sur le conflit d'intérêt au sein du département de l'agriculture.
Pour Valérie Chansigaud, historienne des sciences et de l'environnement, « Elle a
contribué à faire passer les sciences de l’écologie d’une élite blanche à toutes
les classes sociales en étudiant la nature dans les jardins ».
Elle aurait même pu lancer une première alerte sur le dérèglement climatique, si
le cancer ne l'avait pas emportée trop tôt : après Printemps silencieux, elle prévoyait
un livre sur le réchauffement des océans, que l'on commençait à observer en Arctique
bien avant que le terme de réchauffement climatique n'émerge.
J'espère que cet épisode vous a plu, et si c'est le cas je vous conseille ce petit
livre sur lequel j'ai basé une partie de mes recherches. Il est paru aux éditions
Calype, que j'avais pu rencontrer lors du salon du livre d'Alès l'année dernière
et qui s'attachent à publier des biographies courtes. Côté femmes, ils ont notamment
publié cette biographie de Rachel Carson, écrite par Thierry Paquot, mais aussi une
biographie de Suzanne Lenglen par Jean-Christophe Piffaut. Ils m'ont offert ces deux livres,
et j'avais donc envie de les mettre à l'honneur dans un épisode.
Je vous retrouve d'ici quelques mois pour un épisode de Chroniques de Prof. J'ai plus
ou moins choisi le sujet mais je ne peux pas donner de date de sortie exacte parce que
je travaille en parallèle sur d'autres projets d'écriture dont je ne parlerai pas pour le
moment, suspens et boule de gomme. En attendant portez-vous bien ! Au revoir.
