Faut-il encore présenter Jane Goodall ? Icône mondiale, elle est la plus grande primatologue de notre époque, dont les découvertes ont profondément transformé notre compréhension des chimpanzés – nos plus proches cousins – et, par ricochet, de notre propre humanité. Depuis des décennies, elle incarne l'une des voix les plus influentes en faveur de la biodiversité et de la protection animale. Messagère de la paix des Nations unies, à 90 ans, elle continue inlassablement de parcourir le monde pour porter son message d’espoir et d’action. Ce matin, sur RFI, Jane Goodall, fondatrice de l'institut Jane-Goodall et Messagère de la Paix auprès des Nations unies, est notre Grande invitée.
Est-il encore besoin de dire qu'elle est une icône, la plus grande primatologue de ce monde,
dont les travaux ont changé notre regard, sur les chimpanzés, nos plus proches cousins,
et avec eux sur notre humanité.
Elle est aussi depuis des décennies l'une des voix les plus fortes de la défense de la biodiversité
et de la cause animale, une messagère de la paix des Nations Unies,
toujours en voyage du haut de ses 90 ans pour porter son message aux quatre coins du monde.
Notre grande invitée ce matin sur RFI, Dr Jane Goodall, bonjour.
Bonjour.
Et merci de nous faire l'honneur de cet entretien.
Vous vous exprimez ce samedi devant l'UNESCO, devant un parterre d'activistes, de scientifiques et de dirigeants.
Vous aurez voyagé plus de 300 jours à la fin de cette année, qui est aussi celle de votre 90e anniversaire.
Qu'est-ce qui vous fait continuer après toutes ces années d'engagement jour après jour ?
Ce qui me fait tenir, c'est qu'en ce moment le monde est en désordre.
Vous savez, je me préoccupe passionnément de la nature, de l'environnement,
pas seulement des chimpanzés mais aussi de tous les autres animaux.
Je me préoccupe aussi des enfants et des gens qui souffrent aujourd'hui dans le monde entier.
Et je ne sais pas, j'ai reçu un don.
Quand je parle, les gens m'écoutent.
Et aux gens qui perdent espoir, je semble pouvoir donner plus d'espoir
pour permettre à tout le monde de se retrousser les manches et de passer à l'action.
Il n'y a donc rien d'autre que je puisse faire, je dois continuer.
L'organisation WWF a publié récemment son rapport Planète Vivante, comme tous les deux ans,
avec des conclusions inquiétantes.
Elle estime que la taille moyenne des populations d'animaux sauvages a diminué de 73% en 50 ans.
Après toutes ces années d'activisme, que ressentez-vous face à ces chiffres ?
Pourquoi la biodiversité semble-t-elle toujours moins sous les projecteurs que le climat ?
En fait, ces deux éléments sont liés, le climat et la biodiversité,
car le réchauffement de la planète a un effet considérable sur la biodiversité.
Je pense que l'un des autres problèmes majeurs pour la biodiversité est l'agriculture industrielle,
avec ses pesticides et ses herbicides.
Vous savez, en ce qui concerne les animaux, il faut énormément d'eau
pour transformer des légumes en protéines animales.
Toutes les machines produisent beaucoup de CO2.
Et en plus, les animaux produisent du méthane, un gaz à effet de serre très nocif.
C'est quelque chose qu'on ne comprend pas encore assez aujourd'hui,
ce lien dont vous parlez entre la biodiversité et le climat ?
Je pense que les gens ne le comprennent pas.
Et je pense que les rapports scientifiques sont parfois un peu trop scientifiques.
Rien que le mot biodiversité.
Pour beaucoup de gens, c'est...
Vous savez, je me souviens quand j'en ai entendu parler pour la première fois,
et je me suis dit, mais qu'est-ce que c'est ?
Bien sûr, aujourd'hui, ce terme est beaucoup plus utilisé.
Mais si les rapports pouvaient être rédigés dans un langage que tout le monde peut comprendre,
lorsque j'ai commencé à écrire dans les revues scientifiques,
je me suis promis que je n'écrirais rien qui ne puisse être compris par un jeune de 16 ans.
Vous avez plaidé et œuvré pour réconcilier la préservation de la vie sauvage
avec le développement des populations locales, particulièrement en Afrique,
avec plus de 100 communautés concernées en Tanzanie.
Aimeriez-vous que cette approche que vous avez théorisée, mise en pratique, inspire davantage de pays ?
Absolument.
Vous savez, cela m'est venu à l'esprit lorsque j'ai survolé le minuscule parc national Gambia,
alors que j'en étais à ma 64e année d'études sur les chimpanzés.
Lorsque j'ai commencé en 1960, il s'agissait d'une partie de la grande ceinture de forêt équatoriale
qui s'étendait à travers l'Afrique.
Au milieu des années 80, j'ai été choquée de constater que c'était devenu une île de forêt entourée de collines dénudées.
C'est alors que j'ai compris, ces gens coupent les arbres pour survivre,
pour gagner de l'argent avec le cacao, pour travailler le bois,
pour avoir plus de terre et cultiver de la nourriture pour leur famille.
Si nous ne les aidons pas à trouver les moyens de gagner leur vie sans détruire l'environnement,
nous ne pourrons pas sauver les chimpanzés, les forêts ou quoi que ce soit d'autre.
C'est ainsi qu'est né le programme TACARE, très transversal,
qui comprend notamment des bourses d'études pour les enfants et des microcrédits
permettant aux pauvres de créer leur propre entreprise respectueuse de l'environnement.
Ce programme a connu un grand succès.
Il existe maintenant dans six autres pays africains où nous étudions les chimpanzés
et ils fonctionnent.
Alors qu'une grande partie de l'Amazonie est désormais maîtrise de carbone,
en Afrique la forêt du bassin du Congo est devenue le premier puits de carbone au monde.
Elle est extrêmement menacée notamment par une déforestation qui s'accélère.
Quelles mesures doivent être prises selon vous, par les gouvernements,
par les autorités régionales, par la communauté internationale pour protéger cette forêt ?
Il y a toute une série de choses.
Tout d'abord au Brésil, le nouveau gouvernement de Lula a réussi à mettre un terme
à une grande partie de la déforestation.
Mais les entreprises du bois s'efforcent à présent de revenir sur certaines de ces décisions.
Il faut faire face à la corruption.
Il est évident que la législation est importante.
Je viens de survoler l'Amazonie brésilienne
et j'ai vu le résultat de l'exploitation minière de l'or par les orpailleurs qui utilisent du mercure.
Je n'ai jamais été aussi choquée des kilomètres de rivières polluées.
Le tout dans l'illégalité.
Le fondateur de Sea Shepherd, Paul Watson,
qui risque actuellement d'être extradé vers le Japon pour ses actions contre la chasse à la baleine,
a demandé à Emmanuel Macron de lui accorder l'asile politique.
Pensez-vous que la France a la responsabilité aujourd'hui de le défendre et de le protéger ?
Je ne suis pas sûre qu'il s'agisse d'une responsabilité.
Mais d'un point de vue éthique, je pense que c'est très important.
Nous savons que les baleines sont incroyablement intelligentes,
qu'elles vivent longtemps et que les tuer en leur tirant dessus avec un harpoon explosif, c'est horrible.
Il existe des lois internationales contre la chasse à la baleine.
Le Japon les a enfreintes.
Et s'ils veulent l'extrader, c'est parce qu'ils prétendent faussement qu'il a enfreint quelque chose il y a dix ans.
J'envoie des messages de soutien à Paul et de nombreuses autres personnes le font aussi.
J'espère donc que le gouvernement danois y réfléchira à deux fois avant de le laisser se faire extrader.
On voit de plus en plus une criminalisation, une répression de l'activisme climatique,
y compris dans les démocraties occidentales.
On voit aussi de plus en plus de menaces contre les militants.
Qu'est-ce que cela vous inspire ?
Je pense que le changement climatique est si important que des mesures désespérées sont nécessaires.
Ma façon personnelle de faire n'est pas la violence.
Mais les gouvernements, les entreprises, vous savez,
ils doivent vraiment commencer à se remonter les manches et à prendre des mesures.
Et pas seulement des mesures écologiques.
C'est important.
Il y a un rapport très détaillé sur neuf sujets différents,
tels que le changement climatique, la perte de la biodiversité et la destruction des sols.
Les auteurs ont évalué le nombre d'années qu'il nous reste avant d'atteindre le point de basculement.
La réponse est cinq ans.
Cinq ans pour commencer à changer les choses.
Les gens doivent le comprendre.
Les grandes entreprises le doivent aussi.
Et réaliser qu'elles seront hors jeu si cela se produit.
Jane Goodall, vous avez accompagné l'émergence d'une nouvelle génération d'activistes pour le climat et de dirigeants.
Que voulez-vous dire aujourd'hui aux jeunes qui nous écoutent,
qui sont nombreux à s'inquiéter du réchauffement climatique
et à se demander s'ils peuvent jouer un rôle et quel rôle ils peuvent jouer ?
Vous savez, l'Institut Jane Goodall a ses racines dans les programmes pour la jeunesse.
Des jeunes de la maternelle à l'université.
Dans 71 pays aujourd'hui, nous avons de nombreux jeunes de 12 ans et plus
qui font tout ce qu'ils peuvent pour lutter contre le changement climatique.
Alors oui, les entreprises ont des responsabilités.
Oui, les gouvernements, mais nous tous, chacun d'entre nous.
Chaque jour, nous pouvons penser à notre propre empreinte environnementale.
Nous devons nous orienter vers un régime alimentaire végétarien.
Nous devons penser à économiser l'énergie.
Nous devons nous poser la question de savoir si nous avons vraiment besoin de prendre une voiture pour une personne
ou si nous pouvons revenir à des transports publics plus efficaces.
Des choses comme ça où nous avons tous une responsabilité.
Et les jeunes doivent choisir, porter des projets.
Lorsqu'ils les choisissent, ils sont passionnés, ils en discutent et ils se retroussent les manches.
Ils agissent dans le monde entier.
Et je pense qu'il est important que les médias nous informent,
certes des mauvaises nouvelles et de la catastrophe annoncée,
mais aussi de tous ces projets étonnants et ces personnes incroyables dans le monde entier.
Je voyage dans le monde entier, j'ai eu la chance de les rencontrer
et je veux qu'on les entende plus parce que c'est ce qui donne de l'espoir aux gens.
Ils seront alors plus enclins à passer à l'action.
Vous n'agirez pas si vous pensez que cela ne sert à rien.
Merci beaucoup.
Merci.