Marrakech, un voyage exotique

Ici et ailleurs voyages
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21 Vues de vidéo·16 déc. 2024
“Chacun de mes voyages au Maroc est une épreuve de liberté et de solitude. Si ce pays m’est assez familier, pour autant, il me refuse toute familiarité. L’exotisme, ici, c’est la tension d’une confrontation avec un autre jamais apprivoisé, dans une irréductible différence.”
Réalisateur : Evelyne Ragot
Chacun de mes voyages au Maroc est une épreuve de liberté et de solitude.
Si ce pays m'est assez familier, pour autant il me refuse toute familiarité.
L'exotisme ici est dans la confrontation avec un autre jamais apprivoisé,
dans une irréductible différence.
On se sent plus étranger à Marrakech que partout ailleurs au Maroc.
Paradoxe de cette ville envahie de touristes.
On y est immédiatement repéré, désigné, montré du doigt, incapable de passer inaperçu.
Bab Doukala, j'habite juste à côté et je n'ai pas compris tout de suite ce que faisaient là tous ces vélos.
Chaque matin, ils viennent là pour chercher du travail.
Ils sont peintres, plâtriers, plombiers.
C'est pour ça que je suis venu ici.
Dans le refus du regard de l'étranger, il y a la crainte omniprésente de l'image de la pauvreté,
du sous-développement, de la réprobation quand on filme les ânes et les mendiants.
Qu'est-ce que l'image d'un pays ?
Derrière les images familières, intemporales, je cherche les signes du Maroc nouveau.
Tous les jours, dans la presse nationale, des appels au changement,
à la lutte contre l'exclusion, la pauvreté, la corruption.
L'aspiration à la modernité, à la libération de toutes les frustrations accumulées.
Une révolution instaurée par le nouveau roi lui-même, sa majesté Mohamed VI, surnommé M6.
Je pensais que dans ce grand élan d'ouverture, la parole aussi était en train de se libérer.
Je m'étais imaginé que cette fois les gens me parleraient, qu'ils auraient envie de montrer le nouveau visage du Maroc.
Sans doute, il faut du temps. Après des années de silence, il faut du temps pour changer une image.
C'est ce que je te disais.
La jeunesse marocaine se reconnaît dans ce nouveau roi qui descend dans la rue et se déclare le roi des pauvres.
En quelques mois, il est apparu plus proche du peuple que son premier ministre socialiste.
C'est l'hiver, il fait froid à Marrakech.
La déclaration devant la chambre des conseils a souligné que la politique économique et sociale du gouvernement a commencé à porter ses fruits.
La preuve a affirmé Abdelhamadio Suisse et le volume des investissements étrangers qui a atteint en 1999 17 milliards de dirhams.
Ces premiers résultats confortent que nous sommes sur la bonne voie, déclarait le premier ministre en affirmant que le gouvernement va continuer son action
à travers notamment la création d'une agence nationale des investissements, l'appui à la petite et moyenne entreprise et le règlement des problèmes en matière foncière.
Concernant le volet social, Abdelhamadio Suisse a souligné notamment que le gouvernement a élaboré une stratégie globale et intégrée
en donnant la priorité au monde rural, à la femme, aux jeunes, aux handicapés et aux enfants abandonnés.
Le premier ministre a d'autre part annoncé que le gouvernement a décidé de consacrer au cours du plan quinquennal 1 milliard de dirhams pour la lutte contre la pauvreté.
Le premier ministre a affirmé à ce propos qu'il veillerait personnellement en concertation avec tous les partenaires
à la définition de critères adéquats pour un nouveau contrat social qui soit revu tous les cinq ans.
Marrakech est un grand village fait de plusieurs villes.
Au-delà du bazar à touristes, la médina des artisans occupe les trois quarts de la vieille ville et déborde dans les faubourgs.
Marrakech survit grâce à ses artisans. Sans eux, la médina serait morte.
La vieille ville est une gigantesque manufacture à ciel ouvert, où on fabrique, répare ou transforme des multiples objets,
où les enfants apprennent à travailler dès l'âge de 5 ans.
Ici, on recycle tout, des pneus aux boîtes de conserve, aux caisses d'emballage, aux vieux tuyaux.
On invente des formes, on s'adapte à toutes les nouvelles modes.
On continue à fabriquer les objets traditionnels, les outils.
On répare aussi tout ce que le dénuement oblige à faire durer.
On dit que Marrakech est un conservatoire de l'artisanat unique dans tout le monde arabe.
C'est la récupération des vieux pneus. Tous transformés, rien ne se perd.
On passe d'abord par l'achat des pneus, des vieux pneus, des pneus usés, de marques Bouddhieurs au général.
C'est la marque la plus utilisée ici. Les autres pneus, on n'utilise pas.
Parce qu'ils sont en fer, il y a du fer dedans.
Comme Michelin qui blesse.
C'est fragile.
Je l'ai acheté l'année dernière en France.
L'année dernière en France ?
Au Pékin.
Au Pékin ?
Est-ce que tu l'as gardé ou tu l'as acheté ?
Je l'ai gardé.
Tu l'as gardé ?
Oui.
C'est du Pékin ?
Oui, c'est du Pékin.
Quoi ?
C'est du Pékin.
Je l'ai gardé.
Tu l'as gardé ?
Oui, je l'ai gardé.
Oui.
Il est impossible de se perdre vraiment.
On peut se laisser guider par la rumeur des tambours.
Au pire, il suffit de demander la place.
Le cœur battant de la ville, Jmalfna.
La traduction est imprécise.
Place de la mort, place du néant, réunion des trétassés.
A l'origine, les têtes des décapités y étaient exposées, le long d'un mur.
La mort n'est qu'une pièce.
Si tu as acheté de l'arbre, mets-le dans la chambre.
Il ne tourne pas, il n'entend pas.
Le cœur battant de la ville, Jmalfna.
La traduction est imprécise.
La mort n'est qu'une pièce.
Si tu as acheté de l'arbre, mets-le dans la chambre.
C'étaient les frères des diables.
C'était le diable.
Pour son Seigneur, les infidèles.
A l'origine, les têtes des décapités y étaient exposées, le long d'un mur.
Si tu as acheté de l'arbre, mets-le dans la chambre.
A l'origine, les têtes des décapités y étaient exposées, le long d'un mur.
...
De mes premières visites, il ne me reste que des impressions nocturnes.
Le souvenir de la place Jmalfna.
Immense, mystérieuse.
Les gens qui dormaient par terre devant la gare routière,
ceux qui mangeaient sous les lumières tremblantes,
ou écoutaient parler un homme toute la nuit.
Ces conteurs, qui n'existent plus,
savaient tenir leurs auditoires en haleine
et fascinaient les voyageurs qui ne comprenaient rien à ce qu'ils racontaient.
Il y avait celui qui imitait si bien les Français,
les mains dans le dos, si flottant et riant bruyamment,
ou, sur la pointe des pieds, juché sur des talons imaginaires,
Saint-Jean-Madame et son chien Azor.
Je me souviens surtout des serpents,
de numéros fous, sauvages et inquiétants,
qui ressemblaient si peu aux commerces d'aujourd'hui.
Plus tard, on a goudronné la place folle.
Plus de poussière, plus de gare, plus personne la nuit.
La rumeur est restée.
Dans les voies de Marrakech, Kaneti recommande.
Pour se familiariser avec une ville exotique,
on a besoin d'un endroit clos, sur lequel exercer un certain droit,
et où se retrouver seul,
lorsque le trouble des voies nouvelles et incompréhensibles devient trop grand.
Un endroit silencieux, à l'écart des regards indiscrets.
J'habite un riad, dans la Médina,
tout au fond d'une ruelle en impasse,
d'herbes emranes.
Les riads sont à la mode à Marrakech,
tous rachetés par des étrangers.
Anciennes maisons bourgeoises entourées de hauts murs,
sans fenêtres sur la rue, comme la plupart des maisons en Médina,
dont toutes les pièces ouvrent sur un jardin fermé.
La propriétaire de celui-ci,
Denise Masson, est morte il y a six ans.
Elle est arrivée au Maroc en 1929,
avec un diplôme d'infirmière.
Elle a appris l'arabe
et consacré sa vie à la lecture du Coran.
Elle est l'auteure d'une traduction
unanimement reconnue par le monde musulman,
publiée dans La Pléiade en 1967.
J'avais voulu faire son portrait
quand elle était encore vivante.
Aujourd'hui, j'habite dans sa maison vide,
qu'elle a léguée à l'ambassade de France.
Dans ses mémoires intitulées
« Portes ouvertes sur un jardin fermé »,
elle écrit
« En 1936, ma mère me permit de m'installer en Médina.
Je me vois encore,
longeant le haut mur du Derbzemran.
Le porteur d'eau, gardien de la propriété,
nous ouvrit les deux portes en chicane
du Riyad el-Afdi.
Je fus éblouie par ce jardin clos.
Tout fut.
Ces arcades sous lesquelles on passe
pour atteindre un admirable salon,
décoré dans le style le plus pur
des riches habitations de Marrakech.
Le jardinier m'a demandé
si je n'avais pas peur toute seule la nuit.
Il ne voulait pas parler des cambrioleurs,
mais des genoux, les mauvais génies
qui hantent l'obscurité.
Tout le monde ici les redoute à tout âge.
Ils se manifestent pendant les cérémonies
d'exorcisme et de transe.
Ces rites de possession s'appellent des lilas,
de l'île, la nuit.
La vieille dame,
qui a vécu seule dans la Médina pendant 50 ans,
s'interroge sur ce qui oppose
musulmans et occidentaux
et conclut à l'impossible dialogue.
Moi, quand on me traite
de Nasranya dans la rue,
je ne sais jamais si c'est parce que je suis
une femme, une étrangère
ou une infidèle.
Les derniers jours du ramadan,
on sent la fatigue, l'énervement.
À 17h30,
la nuit tombe.
Quelques minutes avant la rupture du jeûne,
un étrange silence descend
sur la place Jmaéfna.
Manger et buver jusqu'à ce qu'on puisse
distinguer à l'aube
un fil blanc d'un fil noir.
Jeûner ensuite jusqu'à la nuit.
À l'heure du breakfast,
je mange une soupe avec des dates,
au coude à coude sur la place.
Pendant une heure, tout s'arrête
et le touriste
désemparé erre dans les rues vides,
étrangement silencieuses.
Je me résous à la plongée
dans le bazar,
moins éprouvante depuis qu'on a chassé des faux guides
qui harcelaient les touristes.
On peut essayer d'y chercher
les traces du Grand Marché du Sud
que découvraient les premiers voyageurs,
qui décrivaient des souks étroits,
sombres, effrayants et fanatiques.
Tous les jours,
à 4h, la vente aux enchères des tapis
et des djellabas dans le souk.
Marchandages codés, en rial et en dirham,
difficiles à suivre.
Les marchands dans leurs niches
comme des idoles,
les hommes encapuchonnés.
C'est un voyage dans le temps,
dans les strates du Maroc,
dans l'histoire de ces tribus rebelles.
C'est un voyage dans le temps,
dans l'histoire de ces tribus rebelles.
163 645
God is better than you
163 645
Let's go, 163
Move it
Move
Hassan
God is a better man
156
She didn't stop
Je guide les litanis qui s'échappent
d'un coin de porte ou d'un haut-parleur saturé.
Le ramadan submerge la ville d'une liturgie véhémente, tonitruante.
La voix rauque et puissante des louanges à Dieu envahit ma chambre à 3h du matin.
À l'aube, c'est une musique céleste, l'écho des muezzins en récochet sur les terrasses.
Seule dans la grande maison, je perçois dans ces moments-là
l'intensité collective de la foi et la soumission à la loi religieuse.
L'hiver, les rares endroits où il fait chaud à Marrakech,
ce sont les hammams et juste à côté, le four où on entretient la température de l'eau.
Mohamed est chauffeur de hammam.
Il s'occupe du four avec deux de ses frères pour le compte d'un patron.
Quand je l'ai connu il y a cinq ans, je l'avais accompagné dans son village, Benyali,
une oasis au sud de Zagora.
Je suis venu ici pour le four.
Il n'y va qu'une fois par an, visiter sa femme et ses parents.
Il est un jeune homme.
Il n'a pas de famille.
Il est enceinte ?
Oui.
Il a combien de enfants ?
Il a cinq.
Il a cinq enfants ?
Il a quatre enfants et quatre filles.
A Benyali, les hommes sont chauffeurs de hammam de père en fils.
Laisse-moi.
Ils font aussi cuire les tanjiya du quartier dans les braises du four.
La tanjiya, c'est le tagine marakchi qu'on cuit traditionnellement dans le four du hammam.
Mohamed est aussi musicien gnawa.
Il joue du gembri dans des soirées ou pour des lilas.
Quand ses copains viennent jouer avec lui dans le four,
il oublie l'eau
et les femmes tapent sur le mur de l'autre côté
pour le rappeler à l'ordre.
Il y a 9 mois qu'il ne marche plus.
Il est enceinte et il ne peut plus marcher.
C'est parce qu'il est enceinte qu'il ne peut plus marcher.
Il ne peut plus marcher.
C'est parce qu'il est enceinte qu'il ne peut plus marcher.
Ici, je retrouve le même calme,
la même atmosphère contemplative qu'à Beni Ali,
dans la maison du père de Mohamed,
plongée dans la pénombre des maisons du Sahara.
Ici, on est à l'abri du mouvement incessant de la médina,
de son agressivité bruyante.
Le temps est ponctué par le va-et-vient des visiteurs
et les affaires que Mohamed négocie tout au long de la journée.
Je peux rester là des heures.
Il est enceinte.
Il ne peut plus marcher.
C'est parce qu'il est enceinte qu'il ne peut plus marcher.
Il ne peut plus marcher.
Mohamed est arrivé ici à 9 ans.
Il a pris les manières de la ville,
mais chacun de ses gestes conserve la grâce
des lentes journées du Sud.
Il se dit constamment partagé
entre la liberté conquise à Marrakech
et la nostalgie de l'Oasis.
Mohamed est sûr que ses enfants
viendront eux aussi travailler dans le four
et qu'à leur tour, ils lui enverront leur paye.
J'essaie d'imaginer ce qui aura changé alors.
Le long des remparts, on ne vend plus guère de chameaux
et plus du tout d'esclaves.
Seulement des ânes chaque jeudi
et aussi des mules et des chevaux.
On coiffe les ânes pour les vendre.
La misère de l'âne dérange.
Sa misère ou son bonheur.
On utilise le même mot
pour s'excuser de parler d'un âne
ou d'une femme.
Et ça me fait penser à cet homme
qui disait de sa femme clôturée chez elle
« elle mange, elle boit, elle est heureuse »
et à qui on rétorquait
« cette mule la tête dans son sac d'avoine
elle mange, elle boit
est-ce qu'elle est heureuse ? »
Et il répondait oui.
Mais quand sur la route
on aperçoit une femme
qui chemine à pied
chargée d'enfants et de couffins
derrière son mari
juché sur une mule
il ne faut pas se méprendre.
C'est la tradition
qui autant au Maroc
n'était pas sûre
exigeait que l'homme
marche devant
J'ai croisé une petite fille dans la campagne
qui refuse de garder les troupeaux
et de rester à la maison comme ses soeurs
elle veut continuer à aller à l'école.
Le Maroc attend
guette le souffle du changement
Marrakech attend la pluie
guette les nuages qui se massent
sur les sommets de l'Atlas
Il est dit dans le Coran
« il n'y a pas d'être vivant sur la terre
dont la subsistance n'incombe à Dieu »
Marrakech est un mirage
cosmopolite
une emphase de sons et d'odeurs
une mise en scène
destinée à des voyageurs
qui ne font que passer
l'un de ces mirages
c'est de se sentir chez soi
dans cette ville impénétrable
défiant les minarets
l'enseigne anachronique
du café renaissance
domine le guélise
l'ancienne ville européenne
relents de vieux souvenirs
figé dans une atmosphère de province
dernier cliché
en apesanteur face à la montagne insolente
