Le village de la Brévine, dans le Jura Suisse, donne son nom à une minuscule vallée à 1000m d’altitude. C’est à cet endroit précis, au centre de la commune, que chaque année en hiver sont enregistrées les températures les plus basses d’Europe Occidentale, le record actuel est de -42 °. Ce phénomène climatique, lié à la topographie de ce lieu, fait que cette vallée a acquis le surnom de « Sibérie Suisse ». Les brévinais – appelés aussi les Montagnons – oscillent entre la fierté de vivre dans cet endroit particulier et l’agacement de voir leur région réduite à un thermomètre. Au fil d’une galerie de portraits, on découvre le facteur retraité du village qui est un peu la mémoire du lieu, le livreur de lait qui joue aux cartes et boit de la bière et un historien avec une besace pleine d’histoires étonnantes...
On peut dire en Sibérie, d'ailleurs c'est ce qu'on appelle la Sibérie de la Suisse ici.
Je vous viens de savoir, je suppose que vous êtes même là un peu pour ça.
Vous la connaissez bien cette vallée ?
Comme ma poche, parce que depuis gamin je viens ici, je venais avec mon père, on était marchands de bestiaux.
Et puis je reviens maintenant, on vend de tout, des bocaux, des habits, des jouets, de tout quoi.
Et puis ça n'a pas évolué depuis, je dirais depuis que je viens, depuis que j'étais gamin.
Je pense que c'est un des seuls coins de Suisse, si ce n'est pas d'Europe, qui n'a pas évolué d'un poil.
Les gens ont toujours le même esprit, ils font la tournée des bistrots, ils promènent, c'est agricole à fond, il n'y a pas d'industrie.
Et j'aime bien venir là parce que c'est un peu le Far West.
Et ces histoires de température dont on parle partout en Suisse et même à l'étranger, pour vous c'est de la légende, c'est du folklore ?
Je me suis toujours demandé, si vous connaissez la Bréville, il y a un poteau avec une thermomètre, mais il y en a deux.
Je me suis toujours demandé s'ils n'additionnaient pas les deux thermomètres.
Mais je suis déjà venu qu'il y a eu 40 degrés, ça j'ai vécu ça.
Salut, comment vas-tu ?
Oui, oui.
Alors on va arriver maintenant au nombril même de ce pôle du froid qu'est la Bréville.
Et ce thermomètre c'est la société d'embellissement.
Et c'est la chose très remarquable.
Albert Montpère, que Montpère, était président de la société d'embellissement,
puis décide de mettre à cette colonne deux instruments qui sont très importants.
Vous pouvez taper ici la vitre un baromètre, la pression atmosphérique, et un thermomètre bien sûr au nord.
Parce qu'on doit toujours avoir le thermomètre au nord.
Et quand on lui a envoyé ce premier thermomètre, ils ont sursauté, c'était dans les années 40, 41, 42.
Il a sursauté puis il a dit écoutez ça ne marche pas, votre thermomètre descend beaucoup trop peu.
Par rapport aux températures brévinières, nous nous descendons à peut-être moins 42, moins 45.
Il vous faut me faire un thermomètre qui puisse enregistrer des températures en dessous de 40 degrés.
Évidemment étonnement de la fabrique de thermomètres qui se disait qu'ils avaient véritablement affaire.
C'est pour ça qu'on a baptisé ensuite la Bréville la Sibérie.
Vous avez des souvenirs d'avoir eu froid, très froid ?
Quand il fait moins 40, on ne sait pas souvent.
Mais l'autre jour il y avait moins 32 là.
Vous mettez le nez dehors.
C'est le problème des véhicules.
Moteur benzine, on n'a pas tellement de problèmes.
C'est moteur diesel.
Et le mazout qui gèle.
On l'a bon voyage.
À part les chaînes à fumier, un peu les moteurs.
Il y a quelque chose ?
Qu'est-ce que tu bois Samy Jacques ?
Un café s'il te plaît.
C'est ton petit digestif Jacques ?
Non, non.
Tu parles du père Albert, il était toujours un gardeur à l'avance.
Voilà Jacques.
Il était réglé comme une horloge.
C'est mon père.
On pouvait régler sa montre sur son passage de l'emplacement.
Qu'est-ce que tu bois Gilles ?
Une glisse.
Tout va bien ?
Bonjour mademoiselle.
Bonjour patron.
Ça va ?
Ça va bien ?
Ça va ?
Dans le temps qu'ils prenaient, ils essayaient la glace pour les brasseries, tu vois.
Ici, hors de glace.
L'espace hors de glace, c'est là qu'ils taillaient.
Ça, c'est sur la fronte à camp.
Quand on est dans les mille-neuf, c'est encore deux fois la vraie vie.
C'est le 17 janvier septembre 1939.
Moins trente-neuf.
On était mille-neuf pour voir l'été.
On n'a jamais vu l'été.
Je suis né ici, au bord du lac.
On vient vivre la vraie vie.
Tu l'as toujours vu ton vitreau ?
Quand t'étais gamin, le vitreau, il existait déjà.
Voilà les années, les photos qu'on a prises.
Le soleil de là.
C'est en neige, comme vous avez dit.
C'est une photo aussi l'été.
Il y a encore deux fois la vraie vie.
Voilà, 1941, la vraie victoire.
Ça fait beaucoup parler, ce tempérament ?
Ça fait beaucoup parler.
Il y a un côté, dans le tempérament fondamental brésilien,
il y a un peu un côté gascon.
Ils sont charmants, mais ils sont un peu gascons.
C'est-à-dire que comme ils savent qu'ils ont un védétariat
que personne ne peut leur dérober à cause de leur célèbre thermomètre,
alors ce védétariat fait qu'à la vraie vie, n'est-ce pas,
on n'est pas fait de la même farine,
on n'est pas moulu de la même farine qu'ailleurs.
C'est une illusion que les vrais vigniers portent dans le plus profond de leur cœur.
Il y a des histoires de légendes avec le froid,
on a l'impression qu'il n'y en a pas trop.
Ah non, parce que le froid, si vous voulez,
il est devenu vrai il y a à peine un siècle.
Il y a à peine un siècle que les relevés thermométriques
vont pousser à la célébrité, cette vraie vigne,
qui, si nous remontions d'un siècle dans l'histoire,
mais pas, on serait en 93, 1893,
peut-être qu'on ne saurait même pas que c'est un endroit
où les froids sont considérables.
Autant la réalité du froid existait avant le thermomètre.
Ben oui, mais seulement les gens ne le ressentaient pas,
les vrais vigniers n'ont ressenti le froid que quand on leur a dit
que par statistique c'était un des endroits les plus froids
de l'Europe centrale, de Suisse.
Ils n'y croyaient pas !
Vous avez toujours habité à la Brévine ?
Oui, c'est-à-dire que les douze premiers rangs années de ma vie,
j'habitais le village le plus loin d'ici.
Mais derrière, à la mort de mes parents,
je suis venu habiter ici,
après j'ai travaillé toute ma carrière à la politique.
Votre tournée, elle faisait quelle distance ?
35 kilomètres tous les jours,
avec les skis dans l'hiver, à pied en été.
Puis la neige, on l'abrassait jusqu'aux genoux, des fois à la taille.
C'était assez pénible.
Mais c'était une affaire d'habitude.
Et puis au bout de quelques temps, on a l'entraînement.
Tout ça tient.
On était assez bien équipés, des bons habits.
Il ne fallait pas mettre trop.
Si vous avez trop de combines, ça ne va pas,
parce que vous êtes lourd, vous êtes tout gauche.
Vous deviez être mieux entraîné que tout le monde ?
J'avais beaucoup d'endurance, mais je n'étais pas rapide.
Je voulais toujours une grosse sacoche pleine de journaux, de lettres.
Et puis souvent, encore une immense sacoche dans le dos.
Je me suis gelé un pied, le pied gauche.
C'était pendant la guerre en 1942.
Mais on était aussi très mal chaussés à l'époque.
On avait des souillés militaires, des souillés à clous.
Alors vous savez, le souillé plein de clous, sur la neige gelée,
ça voulait dire encore le froid.
Et puis, un autre coup, malheureusement, c'était une andrée,
je n'étais pas assez habillé.
Je me rappelle toujours, j'étais tout jeune, j'avais 20 ans,
j'avais raccompagné une fille qui habitait une suisse allemande.
Elle habitait à une ferme là plus loin.
Puis il y avait aussi 30 degrés de froid.
J'étais un peu fou, j'avais rien mis sur les oreilles.
Les oreilles, elles n'étaient plus...
J'arrive à la maison, dans ma chambre,
je me dis, mais c'est drôle, ça brûle.
Quand c'est gelé, ça ne brûle pas, mais ça me brûlait.
Je me suis dit, mais qu'est-ce que j'ai à ces oreilles ?
Oh là là, je vais regarder ça à la fin.
Elles étaient comme ça, espèces.
Elles avaient doublé.
Je me suis dit, t'es sérieux ?
Je me suis mirolé, j'ai eu mal toute la nuit.
Puis le lendemain matin, elles étaient toutes pendantes.
Il y a quelqu'un qui m'a dit, qu'est-ce que t'as fait ?
Je me suis dit, je ne sais pas, je pense que c'est gelé.
Je pensais bien que c'était gelé.
Elles étaient toutes blanches.
Elles devaient tomber, trois.
Mais j'ai été pendant plusieurs étés,
ça plaît comme une pomme de terre nouvelle.
Ça faisait tout.
C'était carré.
Au bout de trois étés, trois-quatre étés.
C'est la seule chose, je me suis dit.
Des fois, un petit peu le bouc du nez, comme ça.
Le matin, un peu le front.
Mais quand on le sent, on frotte avec la main, ça va bien.
C'est repos ?
C'est repos, un petit moment.
Je dirais que c'est l'artiste.
Voilà.
C'est l'artiste.
C'est génial.
C'est l'artiste.
C'est son anniversaire, aujourd'hui.
C'est pas vous.
C'est son anniversaire, voilà.
C'est moi, mec.
Tu m'as donné aussi, alors t'es pas trippé.
Ah, toi, t'as pris !
C'est toi qui t'as pris, mec.
Regarde ton mureau.
Où ?
Oh, donne-le-lui !
Arrête !
Ça, ça me fait chier, alors !
Tu me donnais ça de plus, gros !
Tu me donnais ça de plus !
Les marchands de viande, c'est des voleurs, putain.
Comme les marchands de tracteurs.
Putain, il fume ou pas ?
Il fume ?
Non.
Je l'ai arrêté.
Non, il fume.
Il fume ?
Non.
Il fume pas du tout.
C'est un mauvais, hein.
Tu m'as pas peuplé, c'est vrai.
Non, il ne pense pas.
C'est toi qui n'est pas un garçon.
Vas-y, vas-y, vas-y.
C'est pas mal, ce petit gros.
On fait comme ça.
Hein ?
Le remarrage 3 points, c'est le circuit.
53 ?
Oui, oui, c'est le circuit.
D'accord ?
Allez, bonne journée.
Dans quel secteur de la vallée ?
Au bord du lac des Taillères, nous sommes.
Et c'est une chose qui est d'autant plus curieuse
que vous n'apercevez qu'une grande plaine blanche.
Et une écolière de l'école des Taillères,
qui n'était pas du tout une sotte,
mais qui avait eu le malheur de déménager avec sa famille
au mois d'octobre, au mois de novembre,
où tout était gelé, tout était blanc, n'est-ce pas,
elle se voit interrogée par l'inspecteur d'école,
qui lui dit, ma petite amie,
dis-moi si tu connais, dans le pays de Neuchâtel, un lac.
Elle dit, ah oui, monsieur, je connais un lac.
Lequel ? Le lac de Neuchâtel.
Ah, c'est bien, ma petite.
Mais tu connais peut-être un autre lac ?
Oh, oui, monsieur, le lac des Brenais.
Elle dit, mais c'est très bien, ma petite.
Mais est-ce que tu connais encore un autre lac ?
Ah, non, monsieur.
Puis désolé, l'inspecteur lui dit, mais quand même.
Il regarde par la fenêtre de l'école,
sur cette plaine blanche,
et le lac des Taillères.
Elle ne l'avait jamais vu.
Pour quelles raisons vous les sortez, les vaches ?
On les sort parce qu'elles sont tout le temps
attachées à l'écurie, et ça leur fait du bien.
Ça leur fait du soleil.
Et vous faites ça souvent, en hiver ?
Quatre-cinq fois dans l'hiver.
On nettoie les pièges.
Il y en a qui sont plus frileuses que d'autres, comme les vaches.
On ne voit rien.
On n'a pas la parole pour le dire.
Non, non, je ne pense pas.
Et pour vous, c'est agréable aussi de les sortir ?
Ah oui, on aime bien, comme ça.
Ça change.
Moi, c'est le problème,
c'est que ça donne deux heures de travail de plus.
C'est ça.
C'est mon lieu.
Dans le temps, en hiver.
Ce sont des gens accueillants
qui sont souvent extrêmement extravertis,
et c'est très curieux en terre protestante,
parce qu'ils ont gardé justement
ce caractère du montagnon.
Et le montagnon est formé
du rythme
où on doit s'entraider les uns les autres.
Et ce sont des choses que les gens,
les citadins ou les gens de la plaine,
ont beaucoup de peine à comprendre.
Nous devons nous entraider.
Pas en cas de bien-être,
mais en cas de pétain, vous savez.
C'est pas gênant.
Tiens.
C'est cuit.
Nous, on est en plein boulot.
De quoi?
C'est quoi, ça?
On travaille bien.
On peut le lever.
Non.
On travaille un peu.
On n'a pas du poil à équiper.
Il y a du boulot où on y va?
Hein?
Il n'y a qu'au jour.
Il n'y a pas mal.
À moins de 32, vous faites quoi, vous?
Ça fonctionne, ça, ou bien?
Ah, je ne sais pas.
Moi, à 32,
plus rien ne fonctionne chez moi.
Tu fais quoi?
Je ne sais pas.
J'ai des humains calants.
C'est souvent que vous êtes bloqués
à cause du froid ou de la température.
C'est du boulot.
Je pense qu'il y a quand même
beaucoup de surveillance.
Attends.
Ça laisse le temps de jouer aux cartes?
Tout pareil.
Nous, on se lève le matin.
De bonheur.
Voilà.
Comme au boulot,
les autres, c'est eux qui vont
raccroître, raccroître cet animal.
Et voilà.
Maintenant, il faut toucher
et on peut les mettre à l'apéro.
C'est pas l'été, là.
C'est au lac des Taillers.
L'été, il y a des...
Des parasols.
Mais c'est 300 000, c'est pas 100 000.
125 000.
125 000 de la rentrée.
Moi, ce qui m'a tenu à cœur cet hiver,
j'avais jamais vu un agrégé.
Je n'étais jamais allée sur un agrégé.
Et quand on m'a dit
d'aller au lac des Taillers,
j'ai demandé à Frédéric pour aller
tenir la cantine au lac.
La première chose que j'ai faite,
je suis allée marcher sur le lac.
Pour moi, c'était une expérience superbe
parce que je pensais pas du tout
que j'allais y aller.
J'avais un peu peur au début.
Quand j'ai vu tous ces gens patiner dessus,
j'ai dit pourquoi pas moi.
Quand je suis arrivée à la Brevigne,
je pensais vraiment que c'était un passage,
un passage.
Et après, j'ai rencontré mon copain
qui m'a montré plein de coins de la vallée
que je connaissais pas.
Donc, le lac des Taillers.
Disons qu'il m'a pas appris
à aimer cette vallée.
C'est venu tout seul au fur et à mesure.
Il m'a fait connaître
des personnes super sympas de la vallée.
Et puis, je crois qu'ici,
j'ai vu avoir des amis à besoins de son.
C'est pas pareil.
L'amitié est plus sacrée.