En Russie, au bord du golfe de Finlande, les jardins de Peterhof, agrémentés de statues d’or et de marbre, de cascades et fontaines spectaculaires, sont nés d’un défi – créer un jardin à l’égal des plus beaux d’Europe – et d’un rêve de puissance du tsar Pierre le Grand, empereur de toutes les Russies au XVIIIème siècle.
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Il veut inscrire la Russie au rang des grandes puissances européennes. Fasciné par les jardins de Versailles lors de sa visite en 1717, Pierre le Grand s’inspire des gravures du domaine de Louis XIV qu’il veut surpasser. Il n’hésite pas à faire appel à un élève de Le Nôtre, l’architecte Le Blond, pour dessiner son palais et ses jardins. Mais concevoir un jardin « à la française » au nord de la Russie, avec la rudesse du climat, relève de la gageure. Pierre le Grand ne recule devant rien…
Je suis architecte paysagiste.
Je vous invite à un voyage dans l'art des jardins,
à la rencontre de ceux qui les font vivre,
les étudient et les imaginent.
En Russie, au bord du golfe de Finlande,
les jardins de Peterhof,
agrémentés de statues d'or et de marbre,
de cascades spectaculaires,
de sculptures végétales,
sont nés d'un défi et d'un rêve.
Défi de créer sous ses latitudes
un jardin à l'égal des plus beaux d'Europe.
Rêve de puissance du tsar Pierre le Grand,
devenu au XVIIIe siècle
l'empereur de toutes les Russies.
En 1714,
Pierre le Grand établit sa résidence d'été
sur un immense domaine ouvert sur la mer,
face à la capitale qu'il vient de fonder,
Saint-Pétersbourg.
Monarque cultivé et ambitieux,
le tsar veut inscrire la Russie
au rang des grandes puissances européennes.
Son palais et ses jardins
doivent éblouir par leur splendeur.
Fasciné par les jardins de Versailles
lors de sa visite en 1717,
Pierre le Grand s'inspire
des gravures du domaine de Louis XIV.
Il n'hésite pas à faire appel
à un élève de le nôtre,
l'architecte Leblon,
pour dessiner son palais et ses jardins.
Alors que Louis XIV place Versailles
sous la protection du dieu Apollon,
Pierre le Grand dédie son domaine
à Neptune,
le dieu des eaux vives,
des sources et des océans.
Mais concevoir un jardin à la française
au nord de la Russie
relève de la gageure.
Olga Volkova
est architecte paysagiste
et botaniste à Peterov.
Comment on peut qualifier
le climat du nord-ouest de la Russie
et particulièrement de Saint-Pétersbourg
et donc de Peterov ?
Le climat est très rude,
influencé par la mer Baltique.
Il n'y a pas ici
les eaux chaudes du Gulf Stream
comme sur les côtes
des pays d'Europe.
La végétation subit
l'influence d'un climat marin
froid, nordique,
avec des hivers très froids
et très ventés.
Le sol influence également
les plantes.
Il était argileux et lourd,
quasiment imperméable.
Donc on peut dire que les conditions
n'étaient absolument pas réunies
pour reproduire un jardin formel
européen ici en Russie.
Il fallait nécessairement ruser.
En effet.
Peterov n'a pas été créé
grâce à, mais malgré.
Malgré le climat, le sol,
malgré la flore locale.
Il a fallu modifier
toutes ces conditions.
De la terre fertile et de la végétation
ont été rapportées d'autres régions.
Et tout ce qui existait
avant la création de Peterov
a été modifié et changé.
Il faut une vingtaine d'années
pour structurer le jardin
et ses allées.
Le chantier est colossal.
On fait venir des ormes et des érables
de Moscou.
Des pommiers sont expédiés de Suède.
Des orangers et des citronniers
sont commandés en Perse.
Mais ce choix s'avère trop optimiste
face à la rudesse du climat.
Pour composer les haies et les taupières,
on importe des ifs
et des buis.
Mais eux aussi ont du mal à s'adapter.
On les remplace par des tuyats du Canada
et des trohènes plus résistants.
En revanche,
il y a une essence qui est commune
à nos jardins formels européens
et à Peterov.
C'est le tilleul que vous utilisez ici
dans une forme bien particulière
qu'on appelle le rideau.
Le tilleul est vraiment une espèce
très pratique pour créer des perspectives,
des allées et des bosquets.
Il s'utilise beaucoup à Peterov
où il s'est très bien adapté.
Nous l'avons importé en grande quantité
de l'étranger.
Il a créé des espaces vivants
joliment encadrés
avec des voûtes taillées en berceaux.
Le tilleul se taille assez facilement.
Les jardins de Peterov
se déploient sur deux niveaux
séparés par le palais.
Le jardin supérieur marque l'entrée du domaine
avec ses fontaines,
ses pelouses,
son verger et ses alignements de tilleul.
En contrebas,
le jardin inférieur s'étend jusqu'au rivage
du golfe de Finlande.
Il offre une multitude de fontaines
et de jeux d'eau.
Sur l'axe principal nord-sud,
la spectaculaire grande cascade
fait face à un canal
qui traverse la forêt
pour terminer sa course vers la mer.
L'axe est-ouest
relie visuellement les statues d'Adam et Ève
et se termine par le bassin
de Marly et son pavillon.
Dans le jardin inférieur,
ce sont encore les tilleuls
qui structurent les allées du sous-bois
et les espaces autour des fontaines.
Cette union d'un style régulier
avec le massif forestier
nous paraît très harmonieuse.
Le massif forestier
se composait d'espèces mélangées
comme les chênes, les tilleuls,
les frênes, les orbes,
les érables, les sorbiers
et même les épicéas.
Au XVIIIe siècle,
Pierre Legrand a commencé à utiliser
l'épicéa pour la première fois
et avec, il a créé
des formes pyramidales.
Ainsi, le canal maritime
souligne la perspective du Grand Palais
jusqu'à la baie.
C'est probablement
cette particularité qui plaît aux visiteurs.
Ils peuvent se promener
dans les chemins droits
ou dans les petits chemins de terre paysagers
et ressentir toute la beauté
de la forêt.
Le nombre
et l'originalité des fontaines
font la réputation du domaine.
Avec son incroyable palais baroque,
Peterhof est une fierté nationale
depuis trois siècles.
La grande cascade,
la plus impressionnante des fontaines,
est conçue comme un élément de décor baroque.
Chaque matin en été,
le jaillissement des eaux du jardin
est attendu comme un véritable spectacle.
Andrei Biryukov,
ingénieur, est responsable
du système hydraulique du parc.
Andrei, est-ce que le système
hydraulique de Peterhof
fonctionne de la même manière
qu'au XVIIIe siècle ?
Oui, bien sûr.
Le système de Peterhof
fonctionne exactement
comme au XVIIIe siècle.
Pierre le Grand
a lui-même observé les hauteurs
de Robscha, un village
qui se situe à environ 25 km d'ici.
Il a trouvé lui-même
les sources et les endroits
où on pouvait capter l'eau
pour alimenter Peterhof.
Grâce à ce travail gigantesque,
l'eau arrive avec les mêmes techniques,
le même principe
qu'au XVIIIe siècle.
Rien n'a changé.
Donc on est bien d'accord,
tout ça est un système gravitaire,
c'est-à-dire qu'on part d'un point haut
pour rejoindre un point bas,
c'est-à-dire la mer.
Exactement pareil.
C'est un système
qui fonctionne grâce
au dénivelé du terrain.
Les sources qui sont
sur les hauteurs de Robscha
se trouvent 84 m au-dessus
des fontaines de Peterhof.
Avec ce décalage
considérable des niveaux,
toute la masse d'eau
se dirige vers Peterhof.
L'hymne de Saint-Pétersbourg
accompagne l'ouverture des fontaines.
Nous nous trouvons là,
sous la fontaine de la Corbeille.
Cette fontaine est très belle
quand on la voit du jardin inférieur.
En réalité,
c'est une fontaine assez complexe
qui a un grand nombre de régulateurs.
Pour chaque jet,
il y a un robinet de régulation.
À l'intérieur de ces tuyaux,
il y a une forte tension.
En les touchant,
on ressent la puissance des vibrations
de l'eau à sa sortie.
Pour cela,
il faut régler les robinets
10 à 15 fois par jour,
parfois plus,
pour obtenir un fonctionnement
harmonieux de la fontaine.
Voici la canalisation
qui alimente les cascades
à l'ouest du jardin.
Comme vous voyez,
elle est installée sur une forte pente
qui donne beaucoup de puissance à l'eau.
Sur chaque tuyau,
nous avons installé des régulateurs
avec lesquels nous réglons
l'intensité des jets d'eau.
À partir de la grande cascade,
un réseau de canalisation souterraine
et de canaux extérieurs
alimente pas moins de 176 fontaines.
Grâce à l'abondance de l'eau
et à sa facilité d'acheminement,
les fontaines peuvent fonctionner
pratiquement jour et nuit.
Elles valent à Peterov
son surnom de Versailles russe.
Elena Kalnitskaya
est directrice du musée de Peterov
et historienne de l'art.
Pour Pierre Legrand,
c'était très important
de surprendre tout le monde
et même de surpasser Versailles.
Il y a une belle citation
d'un voyageur européen qui dit
« Versailles, tu es loin derrière maintenant
parce que Peterov, le magnifique,
te dépasse ».
Bien sûr, cela l'a réjoui
d'avoir ainsi surpris l'Europe.
Pierre s'est senti à nouveau
comme un triomphateur,
fier d'avoir édifié une ville
et modelé la campagne
avec son jardin.
Pierre Legrand a sans doute
été également très fier de savoir
qu'aucun monarque, français ou anglais,
n'avait comme lui une résidence
d'été sur la mer.
Il était très content d'avoir surpassé tout le monde.
Tandis qu'il construit son domaine,
le tsar mène une guerre contre la Suède
qui dure jusqu'en 1721.
La Suède s'est emparée
de territoires russes stratégiques
sur les rivages de la mer Baltique.
Pierre Legrand
cherche à récupérer un accès à la mer.
En 1709,
il remporte une première bataille
à Poltova.
Le tsar célèbre cette victoire
en plaçant au centre de sa grande cascade
une sculpture du héros biblique,
Samson,
déchirant la gueule d'un lion.
Cette victoire avait une telle importance
qu'il fallait la célébrer solennellement.
Le jour de la victoire de Pierre
dans la bataille de Poltova,
c'était la fête de Samson, l'hospitalier,
un saint russe orthodoxe
très honoré en Russie.
Mais il était tout petit et maigre.
Alors on a dit à Pierre Ier
qu'entre Samson et Samson,
personne ne verrait la différence
et qu'il valait mieux prendre
Samson, un héros biblique,
un juge d'Israël,
parce qu'il était très musclé et volontaire.
Ce sont des spécialistes
qui ont découvert ce subterfuge
beaucoup plus tard.
Samson est évidemment une représentation
de Pierre Legrand.
Pierre a voulu mettre en place un héros
et ce héros, c'est lui
qui domine cette grande cascade d'eau.
Elena, est-ce qu'on peut dire
que le jardin et le palais
reflètent la personnalité
de Pierre Ier ?
Absolument.
Tous ses traits de caractère
reflètent sa vision de la vie.
C'est un homme curieux
qui connaît beaucoup de choses.
Et il regarde ce parc
comme si c'était un ouvrage
pédagogique européen
destiné à un homme russe.
Il raconte la civilisation européenne
de façon allégorie.
Ainsi, son esprit curieux,
son tempérament,
sa volonté, tout est réuni ici.
C'est une incarnation
de sa nature
dans laquelle il y avait
beaucoup de force et d'ambition.
Une autre grande passion
de Pierre Legrand est la navigation.
Il entend faire des Russes
un peuple de marins
pour développer le commerce avec l'Europe.
Ainsi, pour populariser
les symboles liés à la mer,
il dissémine parmi ses fontaines
des poissons et des monstres marins,
des tritons,
des sirènes
et le dieu Neptune.
Nathalia Kadeva est conservatrice
au département sculpture du jardin.
Nathalia, pour moi,
il n'y a rien de plus terrien
que la Fontaine du Lion.
On va retrouver des fondations,
des colonnes de l'architecture
qui se posent sur la terre
et des animaux à quatre pattes,
des mammifères avec la présence
des deux lions.
Est-ce que dans cette fontaine aussi
la symbolique maritime est présente ?
Pourquoi la Fontaine des Lions
ne serait pas liée à la thématique maritime ?
Bien sûr qu'elle l'est.
Au centre, on voit une nymphe
déversant l'eau de sa carafe.
Par son architecture,
cette fontaine évoque un sanctuaire antique.
Les murs de la cascade sont décorés
par des mascarons représentant
les nymphées des fleuves russes.
Et les lions ont pour fonction
de garder les nymphées.
Beaucoup de symboles
peuvent être attribués à ces lions.
On peut les voir, bien sûr,
comme des chiens de garde
du sanctuaire,
mais on peut y voir aussi
un lien avec la Suède.
Avec la Fontaine de Samson,
on a un symbole d'un triomphe
de la Russie face à la Suède.
Il est possible que ce sujet
soit à nouveau présent ici,
où la force du lion
serait mise au service
de l'Etat russe.
Natalia, ici,
c'est Neptune qui domine
la cascade de Marly.
On le reconnaît avec son trident.
Finalement, c'est lui qui bénéficie
de la vue la plus magistrale
sur le golfe de Finlande
et la mer Baltique.
Oui, Neptune joue
un rôle primordial ici.
On dirait qu'il observe
les territoires
qui sont sous son pouvoir.
Il regarde en direction
de la mer.
Le thème maritime
sur cette cascade est représenté
aussi par les mascarons dorés
des méduses.
Initialement, le décor et les sculptures
de la cascade dorée
étaient en plomb et en zinc.
Mais avec le temps,
elles ont vieilli.
Au milieu du XIXe siècle,
elles ont été refaites en marbre.
Les contre-marches ont été recouvertes
de feuilles de cuivre dorées.
Puisque Neptune est partout
et qu'il bénéficie des meilleurs emplacements,
est-ce que derrière le masque
de cette figure mythique
ne se cache pas Pierre Ier ?
Oui, c'est tout à fait possible
que Pierre le Grand ait pu s'imaginer
dans le rôle de Neptune.
Neptune, c'est le roi de la mer,
Pierre le Grand, le tsar de la Russie.
C'est vrai qu'il a beaucoup aimé Neptune.
Il est présent dans quasiment
toutes les cascades et les fontaines.
Pierre s'est représenté dans l'image
de Samson, celle d'Adam
et pourquoi pas dans celle de Neptune.
Du haut de la cascade dorée,
la figure de Neptune domine
également l'un des endroits favoris du tsar,
le pavillon de Marly
et son étang.
Les allées qui mènent à cet espace
créent une illusion d'optique
empruntée au jardin et au pavillon de Marly
de Louis XIV.
Les tilleuls cachent
les deux ailes du pavillon
et il semble plus grand qu'il n'est.
Lorsqu'on s'approche,
on est surpris par la petitesse du pavillon
et le gigantisme du bassin.
Derrière ce pavillon,
Pierre le Grand fait installer
un bassin vivier qui fournit
du poisson aux cuisines du palais.
Le jardin de Marly
est également l'un des vergers de Peterov.
Le tsar choisit de placer
ses pommiers sous le regard bienveillant
de Vénus, lui redonnant
sa première vocation de déesse de la végétation
et des jardins.
Pour protéger ses cultures du vent
qui soufflent depuis le golfe de Finlande,
Pierre le Grand fait construire
une digue de 250 mètres de long.
Le tsar considère que
chaque ouvrage du jardin, fût-ce une digue,
se doit d'être monumental,
fidèle en cela à l'esprit
baroque du siècle des Lumières.
En 1723,
Pierre le Grand achève le domaine
de ses rêves.
Le grand canal rejoint les plages du golfe de Finlande
et la mer, si chère au tsar,
fait désormais partie
de son domaine.
Ce canal est également symbolique.
Il signe la fin de la guerre
avec la Suède
sur une victoire de la Russie
qui récupère ainsi les territoires
lui donnant accès à la mer Baltique.
Contrastant avec le faste
de son palais et de ses jardins,
c'est sur ces rivages que le tsar
aimait se retirer.
Ce qui est formidable avec Peterhof,
c'est le rapport frontal, et presque sauvage
d'ailleurs, de ce jardin formel
avec la mer Baltique.
On peut dire que Peterhof
n'a pas de frontières avec la mer.
Peterhof fait partie de cette mer.
C'est une résidence balnéaire.
Aucun monarque européen
n'avait une résidence balnéaire comme celle-là.
Pierre le Grand s'est donné
un surnom, celui de roi marin.
A 20 mètres de la mer,
il y avait sa maison préférée.
Il sortait sur la terrasse,
regardait l'eau, les bateaux
et là, il était heureux.
La mer,
c'était l'aboutissement de ses rêves
et de son bonheur.
Le tsar pouvait enfin dire
mon domaine s'étend
aussi loin que porte le regard.