C'est aujourd'hui, mardi 22 octobre, à Kazan, en Russie, que s'ouvre le sommet 2024 des Brics, ce club des pays qui veulent faire contrepoids à l'Occident, et mettre fin à l'hégémonie du dollar dans le commerce international. Ahmedou Ould Abdallah, l'ancien ministre mauritanien des Affaires étrangères, préside aujourd'hui une société de conseil, le Centre 4S : Stratégie, Sécurité, Sahel et Sahara. Il est l'invité de Christophe Boisbouvier. #brics#economie#monnaies
Amédou Ouldabdallah, bonjour.
Bonjour.
Vu d'Afrique, est-ce que l'avenir est avec l'Occident ou avec les BRICS ?
L'avenir est avec les libertés, les libertés politiques à l'intérieur des pays,
libertés d'expression, de gestion,
les libertés de mouvement dans l'espace
et la transparence aussi dans la gestion des affaires.
Alors, quels sont les pays qui offrent le plus d'ambition pour ces projets ?
Je pense que les Africains ne sont pas dogmatiques.
L'être humain veut la liberté de mouvement, d'expression, de pensée.
Et au vu du nombre de candidats africains à l'entrée dans le club des BRICS,
est-ce que beaucoup pensent que l'avenir est plutôt de ce côté-là ?
Personnellement, sans vouloir porter un jugement sur les gouvernements,
je pense surtout aux populations.
Les populations sont pour les libertés.
Il y a énormément de sympathie en particulier pour la Chine
quand elle faisait des projets difficiles,
par exemple le chemin de fer qui n'existe plus,
Tanzanie, Ouganda, ou beaucoup d'infrastructures.
Mais je pense que ce que les Africains veulent en général,
comme on l'a dit, l'expression populaire,
il ne faut pas leur prier.
Ils émigrent où ? Ils émigrent la plupart du temps,
ou cherchent à émigrer la plupart du temps,
en Amérique ou en Europe.
Même si cette migration est de plus en plus rejetée en Europe,
je pense que le sentiment des Africains
est pour la liberté de mouvement, de commerce et d'activité.
Et donc pour l'Occident ?
Et donc, pour les pays où c'est possible,
ça ne veut pas dire contre les autres,
mais les jeunes adolescents, chômeurs et autres,
pensent à leur travail, à leur revenu,
et ça se trouve en Occident, effectivement.
La grande ambition des BRICS,
c'est de mettre fin à l'hégémonie occidentale sur les marchés financiers
et de trouver une alternative au dollar.
Est-ce que vous pensez qu'ils vont y arriver ?
D'abord, aujourd'hui, la puissance du dollar,
c'est surtout l'économie américaine.
Et la plupart des grandes économies,
l'Arabie Saoudite par exemple, la Chine,
ont leur réserve en dollars au fait de leur réserve borde.
Ce qui ne veut pas dire qu'on ne peut pas changer,
mais quand on regarde le commerce,
le dollar doit être à 60% des échanges et des réserves,
mais si on ajoute les monnaies alliées,
l'euro, le sterling et les yens,
c'est très probablement proche de 80%
des échanges mondiaux qui sont effectués dans ces devises.
L'idée de faire plus de transparence,
de liberté pour les pays
et de créer des monnaies alternatives,
ça peut arriver, mais je pense que ça prendra du temps.
L'autre grande ambition des BRICS,
c'est de mettre fin à l'hégémonie occidentale
sur le FMI et la Banque mondiale.
Pour cela, ils ont créé la nouvelle banque de développement
qui est basée à Shanghai
et qui est présidée par l'ancienne chef d'État brésilienne,
Dilma Rousseff.
Mais quelle est à vos yeux la bonne stratégie ?
Est-ce que c'est de remplacer le FMI et la Banque mondiale
ou est-ce que c'est de noyauter ces deux institutions ?
La Banque mondiale, de son côté,
ses principaux actionnaires
sont en train de revoir
la façon d'accorder des prêts,
non seulement au niveau de la banque,
mais au niveau de la participation aux fonds monétaires
où l'Amérique, effectivement,
avec 17%, a un droit de veto.
Donc il y a une évolution
qui va se faire, je pense,
dans ce domaine économique.
Le fait qu'il y ait une banque des BRICS,
c'est une bonne chose,
mais il faut toujours continuer
à lutter pour la transparence
et contre la corruption.
L'un des grands problèmes du Sud,
c'est la corruption.
Quand des fonds sont éloignés
des infrastructures physiques,
la corruption est le plus grand handicap
du développement de nos pays,
beaucoup plus que les difficultés
des prêts de la Banque mondiale.
La corruption est un obstacle
majeur au développement
de beaucoup de pays de l'Afrique
que je connais, le Sahel
et l'Afrique centrale.
La nouveauté cette année à Kazan,
c'est notamment l'arrivée dans les BRICS
de deux nouveaux pays africains,
l'Égypte et l'Éthiopie.
Pourquoi ces deux pays,
Hamedou ou le Dabdallah ?
Pourquoi pas tous les autres pays du continent
qui se sont portés candidats ?
Les BRICS ont toujours
voulu être sélectifs.
L'Égypte et l'Éthiopie,
ce sont des pays voisins qui ne sont pas
souvent amis à propos du Nil.
Est-ce que le but est de les aider
à se reconcilier ?
Ces deux pays très peuplés,
même si le Nigeria est beaucoup plus
peuplé, ont leur place
dans cette institution.
Ils ont des régimes aussi qui vont
beaucoup plus avec les régimes
russes et chinois
dans la gestion de l'économie,
c'est-à-dire l'économie nationale beaucoup moins équilibrée.
Certains pensent que l'Éthiopie
a été préférée au Nigeria
parce que le Nigeria abriterait
une branche du système de commandement
américain et parce que le Nigeria
est en compétition économique
avec l'Afrique du Sud.
C'est très possible, mais ceux que je connais
du Nigeria, ils sont autosuffisants
sur le plan politique et diplomatique.
Je pense que le Nigeria pense surtout
au Nigeria. Ils auraient accepté
naturellement d'être membre du BRICS
mais ils n'auraient pas fait de campagne.
Les Nigérias sont très introvertis.
Depuis un an, les attaques
des outils du Yémen
en mer Rouge déstabilisent
beaucoup l'Égypte qui perd beaucoup de trafic
sur le canal de Suez.
Or, ce mardi à Kazan, le président égyptien
va se retrouver côte à côte
avec le président iranien qui soutient
les outils. Est-ce que ces BRICS
peuvent aider à résoudre ce type
de conflits ? Les BRICS peuvent
en parler, mais je pense
qu'au-delà des soutiens de l'Iran,
les Yémenites, comme leurs voisins
de l'autre côté de la mer Rouge de Somalie,
sont des peuples,
je ne dirais pas rebelles structurellement,
mais ils vont faire
ce qu'ils pensent devoir faire.
Donc, c'est une position
structurelle. Les Somaliens
et les Yémenites
sont des populations qui
exécutent ce qu'ils pensent.
Il leur arrive parfois de le faire avant
de préparer leur stratégie, mais je ne vois
pas de changement avec l'Iran ou pas.
Il y a deux ans, le président
Abdelmajid Tebboune a annoncé
l'entrée prochaine de l'Algérie
dans les BRICS, mais rien n'est venu
et aujourd'hui, le chef d'État algérien déclare
que son pays ne souhaite pas intégrer
un groupe dans lequel il n'est pas désiré.
C'est vrai, dit-il, on a déposé
notre candidature il y a deux ans, mais avec
la tournure que prend cette organisation,
notre volonté a changé. Pourquoi
tant d'amertume ? – De l'extérieur,
il me semble que les responsables
algériens ont vu dans les BRICS
la continuation du groupe
des 77. – Les non-alignés.
– Le groupe des 77, des non-alignés,
un ensemble politique
militant dont l'Algérie a été
l'un des leaders. Les BRICS
sont beaucoup plus orientés sur
l'économie. La Chine et le Brésil
et l'Inde sont beaucoup
plus orientés vers l'économie
et au-delà du poids de l'État,
c'est l'économie libérale
qu'ils veulent promouvoir et je pense
que c'est une des explications peut-être
de la réserve vis-à-vis
de l'Algérie. Donc c'est un problème
assez complexe à mon avis.
– Peut-on parler d'un revers diplomatique pour l'Algérie ?
– Si l'Algérie l'a vu
essentiellement comme une continuation
des G77, des groupes
des non-alignés où elle a joué
un rôle important, effectivement
cet objectif n'a pas été atteint.
– Est-ce le signe que l'Algérie pèse
moins qu'avant dans les relations internationales ?
– Depuis la guerre civile,
l'Algérie a eu à se pencher
beaucoup plus sur les problèmes internes
mais la plupart des pays
de ma région ont des préoccupations
plus internes qu'externes.
Mais la vie c'est des cycles de haut et de bas.
– En coulisses, à Alger,
on accuse un pays des BRICS
d'avoir mis son veto à l'entrée de l'Algérie
dans ce club et cela sous les ordres
d'un modeste émirat du Golfe
précise le journal El Moudjahid.
Quels sont ces deux pays,
Ahmedoul Dabdallah ?
– Personnellement, je pense qu'il n'existe pas
de modeste état dans le Golfe.
C'est des pays qui ont fait
des progrès économiques et sociaux
gigantesques et c'est d'autant
plus que la plupart de nos compatriotes
du Maghreb et d'Afrique de l'Ouest
en rêvent non seulement de voir
ce qui a été fait dans ces pays
se réaliser dans les nôtres
mais ils y émigrent officiellement
ou clandestinement ou par double nationalité.
Mais sur le fond du problème
je ne suis pas au courant
d'un malentendu entre l'Algérie
et l'un de ces pays
en l'occurrence le Qatar
ou les Emirats arabes, on ne m'en est pas concerné.
– Le pays qui a mis son veto
est-ce que ce n'est pas l'Inde ?
– Alors, j'ai vu effectivement dans la presse
qu'on parle de l'Inde et l'Inde est
une grande économie ouverte
démocratique, c'est l'un des rares
pays du monde où il y a l'alternance
politique. Les dernières élections au
Cachemire, le parti du président a été
bâti, ça n'existe pas dans nos régions
mais surtout l'élite
internationale de l'Inde
est à la tête de plus d'une dizaine
de très grandes multinationales.
Alors je pense que ce vieux pays
sur lequel on peut avoir des réserves
c'est un très grand pays
qui a réussi ses succès nucléaires
et son économie et surtout sa diaspora.
– Vu les bons rapports entre le Maroc
et les Emirats, n'est-ce pas justement
ce pays, les Emirats, qui est visé
par l'article d'El Moudjahid ?
– Alors, je crois que ce qui est important
c'est d'être dans les briques s'ils peuvent
ouvrir des perspectives à tous nos pays
y compris les productions
énergétiques d'Algérie
ou les productions agricoles et de
phosphate du Maroc. Et je pense que
le mérite du Maroc et de l'Algérie
c'est de ne pas s'entendre
mais Dieu merci, ils se
refusent à faire une guerre ouverte
comme leurs frères et cousins du Moyen-Orient.
Je pense que cet aspect doit continuer
que ce soit les appuis
financiers, militaires, diplomatiques
qu'ils entreprennent. Et j'espère
bientôt qu'ils ouvriront leurs frontières
des populations qui sont
très liées pourront aller rapidement
d'un endroit à l'autre comme ils le faisaient
au cours des siècles et des
dernières décennies.
Amedou Ouldabdallah, merci.