"Mère Noël" : Brigitte Lips

KTOTV
37 abonnés
20 déc. 2024
Bonsoir à tous et bienvenue sur le plateau d'Un Coeur qui Écoute,
votre émission de spiritualité.
Ce soir avec une consonance assez festive, puisqu'on s'apprête à fêter Noël.
Et on va le fêter avec vous.
Bonsoir.
Brigitte Lips, auteure de Mamie Charge, une vie au service des migrants,
parue aux éditions Salvatore.
Oui.
Donc Mamie Charge, au départ je me suis dit, c'est de la tauromachie,
qu'est-ce qui se passe ?
Et en fait non, c'est plus simplement une de vos activités principales peut-être,
qui est d'aider les migrants du côté de Calais où vous habitez
à recharger leur téléphone, qui est leur lien avec le monde,
avec la famille, qui est vraiment un sésame pour survivre quand même
dans ce lieu un peu inhospitalier.
Alors on va en parler dans quelques instants.
On va parler de cette action auprès des plus démunis, du pauvre.
D'ailleurs dans l'évangile, on en parle tout le temps,
de cette assistance aux pauvres.
Donc voilà, vous allez nous raconter la façon dont vous, vous le vivez,
en lien évidemment avec l'église locale.
Mais juste avant, je vous invite à nous lire un extrait de texte de votre choix.
Frappez, on vous ouvrira de Mathieu.
Certaines semaines, ici, il pleut tous les jours.
Des pluies soudaines, denses, drues, qui fouettent les visages
et transpercent les vêtements.
Avant même de voir les migrants, je les entends arriver jusqu'à chez nous
pour charger leur portable et leur batterie.
Flic floc, fait le bruit de leurs pieds nus dans des chaussures mouillées
jusqu'à la semelle, pour ceux qui ont la chance d'en avoir.
Encore aujourd'hui, je n'arrive pas à m'habituer à les voir habillés
de cette manière quotidiennement depuis 20 ans.
Dans le garage, les piles de vêtements et les cartons de nourriture s'entassent.
En hiver, j'offre un café ou un thé, parfois un chocolat, une banane.
Dès que je vois des produits en promotion au supermarché,
je les achète en pensant aux migrants.
Des amis de la paroisse me donnent aussi souvent des jus de fruits, du pain.
Avec le pain, je fais du pain perdu.
Je distribue alors en précisant que ça ne vient pas de moi.
Ma spatialité, ce sont donc les charges de téléphone.
Méticuleusement rangées dans ce bric-à-brac d'affaires,
les fils de chargeurs s'entremêlent.
Je peux effectuer plus de 85 charges en même temps.
À l'entrée du garage, à côté d'une petite icône de la Vierge Marie,
les horaires d'ouverture sont notés.
8h-9h, 11h30-12h15, 17h-18h.
J'ai mis ce système en place car, sinon, je suis sollicitée sans arrêt.
Je me garde le week-end pour m'occuper de tout le reste.
Ma famille, mais aussi mes nombreuses occupations au niveau de la paroisse.
Je prépare les baptêmes, les professions de foi.
Je suis engagée pour les funérailles, pour préparer aussi l'office.
– Vous chantez aussi ? – Oui, je chante aussi.
– Vous faites chanter ? – Oui, aussi.
Mais je ne suis pas chanteuse comme on le dit.
– D'accord. – C'est vraiment…
– Mais tout ça dans des journées de 24 heures, on est d'accord ?
– Les journées ne font que 24 heures, c'est ça mon problème, en fait.
– Vous dormez trois heures par nuit, alors ?
– Oui, je ne dors pas beaucoup.
Parce que, comme j'ai dit cette semaine, je n'ai pas dormi cette nuit, Youssif.
Il me dit, pourquoi ? Parce que tu as pris ton gilet de sauvetage hier.
Ce qui veut dire qu'il est prêt à passer.
Parce qu'il me confie, quand c'est possible, le gilet de sauvetage.
– Alors vous faites du mouron ? – Oui.
– Vous priez ? – Oui, alors je prie beaucoup la nuit.
– Vous priez comment ?
– Je prie le Saint-Esprit, qu'il vienne éclairer.
Le matin, je prie, Seigneur, donne-moi la pêche.
Donne-moi le courage d'être toujours présente, d'être toujours là.
D'être auprès d'eux, auprès des plus petits.
Mais ça peut ne pas être que les migrants.
Je fais aussi des actions pour les maraudes.
Quand on me demande, il manque des repas ou autre, pas de souci.
On me téléphone, mon mari dit toujours, un nom au hasard.
Parce que je ne dis jamais non. Je ne sais pas dire non.
Un jour, un prêtre m'a dit, un jour, il faut savoir dire non.
Mais je n'y arrive pas encore.
– Vous lui avez dit non ? – Non.
– Et la prière de nuit, c'est plutôt appeler le Saint-Esprit ?
– Oui, appeler le Saint-Esprit pour donner la force à tous ces jeunes
qui montent dans les bateaux.
Ils sont noyés jusque-là, avant de monter dans une mer actuellement
qui est à 8-10 degrés, pour un voyage qui va durer 5 heures.
Comment on peut tenir ? Comment on peut tenir ?
Oui, je dis, Seigneur, viens en aide à tous ces pauvres malheureux
qui espèrent un Eldorado.
– Qui rêvent, pour beaucoup d'entre eux.
– Pour beaucoup, oui, pour beaucoup.
Mais quand ils sont passés, j'ai souvent des retours.
– Parce qu'ils ont retrouvé une communauté qui les soutient ?
– Oui, voilà.
– Et puis ils vont trouver des petits boulots et réussir à peu près à s'en sortir ?
– Oui.
– Mais ce n'est pas complètement le rêve tel que peut-être on leur avait vendu
ou ils l'avaient imaginé en regardant la télé ?
– Non, parce que quand je dis, est-ce que tu savais que Calais, c'était ça ?
Non.
Est-ce que si tu avais su avant, est-ce que tu serais venue ?
– Oui.
– Oui, parce qu'il sait ce qu'il quitte en fait.
– C'est affolant, affolant.
– Alors, j'ai une question à vous poser, mais je ne suis pas CRS.
Pourquoi vous faites ça ?
– Alors, parce que dans l'Évangile, Jésus nous demande de nous aimer
comme d'aimer notre prochain comme nous-mêmes, déjà.
Après, l'Évangile de Matthieu nous dit, j'avais faim, tu m'as donné à manger.
J'avais soif, tu m'as donné à boire.
Et puis, il y a plein de petites phrases comme ça,
venez à moi, vous qui… venez boire gratuitement.
Mais quelquefois, quand je suis là en train de faire mes tickets,
je me dis, mais ça, c'est de l'Évangile.
Venez à moi, vous qui avez soif, je vous donnerai l'eau gratuite.
Après, oui, l'eau qui sauve, l'eau qui donne la vie éternelle.
Après, oui, j'y crois, forcément.
J'y crois tellement, je pense que je communique ça.
Alors, il y a aussi des remises de croix.
Nos prêtres sont au courant, j'ai des petites croix que j'achète,
que je mets au bout d'une petite cordelette, et à disposition.
Je ne dis pas, est-ce que tu veux une croix ? Non.
– Oui, parce que là, les gens qui viennent marcher près de chez vous,
alors en même temps, vous n'êtes pas très loin des zones où ils ont habité.
– Oui, voilà.
– Vous n'étiez pas trop loin de la jungle ?
– Ah non, j'étais tout près de la grande jungle, oui, il y a huit ans.
– Et là, les gens viennent, ils sont en majorité musulmane ?
– Alors, en ce moment, c'est beaucoup d'orthodoxes, donc des chrétiens.
– D'accord.
– C'est des vagues.
Les Iraniens sont convertis au christianisme
et c'est pour ça qu'ils s'en vont de chez eux,
parce qu'ils sont mal menés par les autorités,
parce qu'ils ne sont plus musulmans.
Donc, il y a des moments où j'ai des choses qu'on me donne,
alors ça peut-être vous fait rire,
« you are muslim, muslim, il ne faut pas manger ».
Ils ont confiance, si je fais de la viande, c'est de la viande halal.
Comme ça, tout le monde peut prendre,
parce que je trouve qu'il faut respecter la religion de l'autre.
– C'est vraiment du précepte où il se met vraiment en danger, lui, s'il le fait.
– Bien sûr.
– Ce n'est pas la question, ce moment-là.
– Et puis moi, je ne serai pas bien, franchement, je ne serai pas bien.
Et alors, quand il me demande une croix,
« Mamie, est-ce que je peux prendre une croix ? »
Oui, je ne lui donne pas comme ça.
Il se découvre, je lui passe la croix
et je lui fais le signe de croix sur son front
et je lui prends comme ça la tête.
Si vous saviez comment je sens que ça les apaise.
Et après, ce n'est pas rare qu'ils m'embrassent les mains.
Je n'aime pas, mais ce n'est pas rare, pas en signe de remerciement.
Moi, j'ai une vie très riche, on vit des choses très…
C'est important et puis c'est vrai que mon mari m'aide
quand je dois partir faire mes formations au funérail, des choses comme ça.
Je dis « Attention, ce soir, c'est papa ! »
parce qu'il l'appelle comme ça.
Papa, ce n'est pas mamie.
Souvent, dans l'imaginaire des enfants,
on repense à telle ou telle vie de saint et on se dit
« Moi aussi, j'aurais aimé être saint Martin et couper mon manteau en deux.
J'aurais bien aimé être, je ne sais pas moi,
sœur Marguerite Bourgeois ou tel autre. »
Tous ces gens qui ont été généreux, ont donné leur temps.
Ça, c'est quand on est enfant.
Puis après, en grandissant, la vie est ce qu'elle est.
On y pense moins et on avance et on se retrouve après
à marcher dans les rues de Paris, à être sollicité une dizaine de fois
par des clochards ou des miséreux et on ne les regarde même plus
et on va tout droit.
Oui.
C'est vrai qu'il n'y a pas que les immigrants.
Cette semaine, j'ai eu, la semaine dernière,
j'ai eu une dame qui est venue vers moi, qui m'a dit
« Excusez-moi, je ne suis pas belle, mais j'ai besoin de quelque chose. »
Et j'ai dit « Pourquoi pas belle ? Vous êtes jolie. »
Elle me dit « J'ai l'esprit dérangé, mais j'ai besoin,
si vous pouviez me donner un petit peu d'argent. »
Alors je lui ai donné 2 euros.
Et puis, elle a vu dans mon porte-monnaie le billet de 10 euros.
Et elle m'a dit « Si je vous donne 7,50 euros,
vous me donnez votre billet de 10 euros ? »
Je ne peux pas dire non.
Mais voilà, c'était une rencontre.
Et pour moi, c'est comme si le Christ est venu à moi.
Si je ne lui avais pas répondu, je pense qu'arriver un jour,
quand je ne serai plus là, il dira « Tu te rappelles ce jour-là ?
Je suis venue te demander quelque chose. »
Et tu m'as laissé de côté.
Il y a ton petit billet de 10.
C'est un four en plus.
Voilà.
Je veux dire, moi, c'est toujours comme si Jésus venait à moi.
Parfois, les gens devenus adultes,
ou ayant moins de priorité avec les enfants au début du travail,
se disent « Oui, je pourrais peut-être,
mais en même temps, si je le fais rentrer chez moi,
il va voir comment c'est.
Il reviendra peut-être pour voler,
s'il sait où j'habite, mon nom et autres. »
Les gens ont peur.
Oui.
Les gens ont peur parce qu'ils ne connaissent pas.
Parce que j'ai des gens, suite à des reportages,
ou de bouche à oreille,
qui viennent au moment où je suis ouverte
pour m'apporter des vêtements, un paquet de café.
Et alors là, waouh !
C'est ça.
Et là, ils sont happés.
La semaine dernière, la demoiselle est restée toute l'heure.
Et elle m'a dit « Je reviendrai.
Je reviendrai avec plus de choses. »
Parce qu'elle a vu.
Et j'ai dit « Vous voyez, ici, c'est la joie. »
Parce qu'ils arrivent, ils s'assoient,
ils ne boivent pas un thé ou un café
avec plein de gingembre dedans.
Et quand il n'y en a plus, mamie, gingembre,
je dis « Mamie, elle va en acheter demain. »
Mais voilà.
Alors ça, c'est une autre question.
Pour pouvoir financer tout cela,
vous avez une réserve secrète ?
Non.
Parce que c'est aussi une autre question
que les gens peuvent se poser.
Oui.
C'est-à-dire, je ne suis pas…
Alors, je ne vais pas au cinéma.
Je me dis, tout est calculé chez moi.
Je ne sais pas, le cinéma, si c'est 10 euros.
C'est 7 paquets de 50 sachets de thé.
D'accord.
Voilà.
Et les vacances ?
Non plus.
Pas beaucoup, hein ?
Non, parce que je ne vais pas les abandonner.
Mais je pourrais partir en vacances.
Mais on a une grande maison,
on est bien chez nous.
Donc, si un jour, il nous vient le besoin
de partir prendre de l'air,
oui, on pourra, on le fera.
Mais là, non.
Tout est basé sur l'aide,
l'aide aux réfugiés pour le moment.
Alors, qu'est-ce qui nourrit votre foi
dans cette rencontre quotidienne
avec celui qui a besoin ?
Alors, j'ai reçu le sacrement de confirmation
à l'âge de 48 ans,
parce que ça me manquait.
Je faisais le cathé et ça me manquait.
Et je me suis engagée auprès de notre évêque
à m'occuper des petits.
Pas les réfugiés, pas les petits.
Ceux qui ont besoin.
Donc, on a eu un nouvel évêque
et je lui ai dit qu'à l'âge de...
Il y a 20 ans.
J'ai 68 ans.
Il y a 20 ans, je me suis engagée
et je tiens mon engagement auprès de Dieu.
Parce que l'engagement,
ce n'est pas auprès de l'évêque,
c'est auprès de Dieu qu'on s'engage.
Et souvent, je me dis, le soir,
« Ah, ma fille, tu as tenu ton engagement. »
Ou alors, « Ah ben dis donc,
t'aurais pu faire mieux. »
Et le matin, je prie l'Esprit Saint
de me donner la force.
Parce qu'il y a des jours,
ils ne sont pas gentils.
Il y a des jours, « Mamie, c'est moi. »
Ils zigzaguent.
« Il est passé avant moi. »
Pour ne pas me fâcher.
Parce que je ne veux pas me fâcher non plus.
Ils ne sont pas là pour ça.
Donc, je dis,
« Le bon Dieu ne m'a donné que demain. »
Souvent, je le dis ça.
Et puis ici, il n'y a pas de miracle.
Sinon, je m'appellerais Jésus.
Ils pensent qu'en donnant un téléphone
qui est tombé dans l'eau de mer,
je vais le ressusciter.
Ben non.
Non.
Ce n'est pas que vous ne voulez pas.
Non, ce n'est pas pour ça.
On atteint les limites là.
Voilà.
Et votre mari, il avait signé pour ça aussi ?
Alors, non.
Mon mari, il n'a pas signé pour ça.
Mais au début, il m'a laissé faire.
Et il a été un jour de Noël.
Justement, on parle de Noël.
Le diacre me dit,
« Je voudrais bien, il y a longtemps,
je voudrais bien aller visiter la jungle avec toi. »
Il arrive.
On se prépare.
Mon mari dit, « Je veux aller avec vous. »
Or, des années, il n'était pas venu.
Et là, il a vu ce que je lui ai raconté.
Mais il l'a vu de ses yeux et avec son cœur.
Il l'a vu.
Et à partir de ce jour-là,
il a beaucoup plus aidé dans mon action.
Parce que le garage, il l'a perdu pour toujours.
L'établi.
Il avait un super établi, là, tranquille.
Il pouvait travailler quand il voulait.
Faire de la poussière s'il voulait.
Non, il n'a plus...
Alors, les voitures, elles sont toujours dehors.
Mais de toute façon, comme partout,
on bâtit avec un garage,
mais on ne met jamais la voiture dedans.
Parce qu'il y a la tondeuse,
parce qu'il y a ci, parce qu'il y a là.
Non, mon mari me laisse vraiment faire pour tout.
Il dit toujours oui.
C'est un homme exceptionnel.
On dit souvent le visage du Christ dans le visage du pauvre.
Oui.
Vous l'avez vu ?
Moi, je le vois tous les jours, heureusement.
Alors, pour les enfants du cathé,
ceux que j'ai, ils ont 11-12 ans,
c'est dur pour eux de comprendre que je vois le Christ.
Mais moi, le Christ, je le vois.
Quelquefois, il est musulman.
Mais c'est le Christ qui vient à moi.
Est-ce que de temps en temps, vous voyez aussi le diable ?
Non, pas chez eux.
Non.
Ils sont tellement...
Ils voient en moi, en fait, quelqu'un de bienveillant.
Ils disent comme une maman.
Comme une maman.
Ils disent, tu fais pour nous comme une maman.
Ils ont quoi, 25-30 ans, au moyen ?
Oui.
Alors, 25, les Érythréens, c'est plutôt 16-22.
Ah oui, oui, oui.
Moi, je les appelle les petits.
Après, les Iraniens sont plutôt des gens qui ont une quarantaine d'années.
D'accord.
Oui.
Les Iraniens sont déjà bien installés chez eux
et ils partent dans l'espoir d'avoir leur papier
et de faire venir légalement femme et enfant.
C'est pour ça.
Parce qu'il y a des gens qui disent,
oh, ils viennent, ils laissent leur femme...
Alors, moi, je sais, ils laissent leur femme dans les montagnes.
Ils les cachent.
Oui.
Pour que le jour où ils puissent arriver,
parce que je connais des gens comme ça,
cinq ans, l'Iranien a attendu cinq ans après ses papiers
et il a attendu deux ans et demi après sa femme et ses deux filles.
Et quand ils sont arrivés,
je préparais le buffet d'un mariage de musulmans
et sa femme était là, ne parlait pas encore français, rien du tout,
et il traduisait.
Et elle m'a dit, je n'ai pas eu le choix.
J'ai dit, si, vous avez eu le choix de l'amour.
Vous avez attendu deux ans et demi
et maintenant, ils sont installés à Calais avec leurs enfants
qui vont à l'école et tout.
C'est magnifique.
Alors, dans ce livre que j'ai beaucoup aimé
parce qu'on a l'impression de sortir
ou peut-être de nourrir ce qu'on a pu lire
ou entendre à la radio, dans les reportages ou autres,
ou en voyant des statistiques,
à nouveau, ça reprend de la chair et c'est les êtres humains qui sont là.
On voit bien à deux, trois petits endroits
que vous dites quand même des choses qui vous animent.
Le système peut-être, mais on n'est pas obligé de le suivre parfois.
Côté légalité, il y a des moments où vous êtes un petit peu limite, pas limite.
Je suis plus que limite, je pense.
Je suis dans le déni.
Parce que quand les CRS viennent et disent à mon mari,
vous direz à votre femme qu'elle stoppe toutes ses activités,
mon mari dit, oui, monsieur.
Ça s'arrête là. Il n'y a pas de discussion.
À partir du moment où je suis chez moi,
les CRS sont venus dans mon garage
me réclamer ma carte d'identité.
Je lui dis, monsieur, elle est chez moi.
Il dit, vous n'êtes pas chez vous ?
Je dis, si, mais elle est dans ma cuisine.
Allez la chercher.
Je lui dis, écoutez, monsieur, je ne crois pas devoir justifier
de mon identité dans ma propre maison.
Maintenant, vous connaissez le chemin, vous pouvez repartir au portail.
C'est votre tempérament qui parle aussi ?
Oui. Après, quand je sors avec la voiture,
elle a intérêt à avoir le contrôle technique, les pneus, tout.
Tout correct, parce que...
Mais ce côté, justement, parfois, un petit peu sur la frontière,
ça vous cause parfois des maux de tête ?
Non. Non, j'ai ma conscience pour moi.
Et en premier, c'est Dieu et mes frères.
Oui, oui, oui, c'est ça. En premier, c'est Dieu.
C'est beaucoup Jésus, moi.
Dieu, je le vois...
Je le vois...
Ce n'est pas bien, mais je le vois tellement haut.
Et puis, qui a vu Jésus ?
Qui a vu Dieu ?
Qui a vu le Père ?
Qui a vu le Fils ?
Et qui a vu le Fils a vu le Père.
Donc, ça va bien.
Voilà.
Donc, quand je vois Jésus dans les yeux ou dans le regard d'un réfugié,
je me dis, voilà...
En ce temps de Noël, on imagine quand même,
on se souvient surtout d'une jeune femme enceinte,
jusque-là,
qui cherche un endroit où pouvoir se reposer et accoucher.
Comme figure du migrant, ce n'est pas mal.
Oui, c'est vrai.
Chez les Africains, ils ont une représentation de Marie enceinte.
Très belle.
Je n'avais jamais vu ça.
Parce que Marie, on la représente toujours normalement.
Et c'est vrai que quelquefois,
c'est comme si Joseph et Marie arrivaient,
Marie enceinte,
et ça arrive très souvent,
et ils accouchent à Calais.
On fait le rapprochement, bien sûr.
Cette semaine, il m'a dit,
tu n'as pas encore décoré ?
Parce que dans mon garage, il y aura une crèche et des bougies.
Parce qu'ils vont se recueillir devant la crèche.
C'est très important.
Ça fait quelques années que vous êtes engagée là-dedans.
Est-ce que par moment, vous n'avez pas une sorte de colère
ou une sorte de ras-le-bol de cette situation qui ne change pas ?
C'est-à-dire qu'il y a toujours des pauvres gaillards
qui n'ont plutôt pas le choix de quitter chez eux
parce qu'il n'y a rien pour eux, il n'y a pas d'avenir.
Et qu'ils vont venir dans des conditions terribles,
traverser un cours d'eau qui peut être mortel pour eux.
Il n'y a pas des moments où vous vous dites,
mon Dieu, t'es où là ? Tu fais quoi ?
Surtout qu'ils s'en remettent souvent à Dieu.
Ils se disent, quand ils partent, ils disent...
Alors, en ce moment, je n'ai plus de musulmans,
mais ça m'arrive aussi de dire Inchallah,
parce qu'ils disent à demain, Boukra.
À demain, Inchallah.
Ils aiment bien quand je dis ça,
ou je dis Alléluia pour ceux qui sont chrétiens,
mais ils se remettent toujours à Dieu.
S'ils meurent, c'est que Dieu leur a voulu.
Pour moi, ce n'est pas vrai,
mais pour eux, ils ont une foi en leur passage
et ils ont une foi en Dieu.
J'aimerais bien avoir la même.
Pourtant, je pense que je fais pas mal de choses,
mais ils m'apprennent tous les jours, franchement.
Mais vous n'avez pas, de temps en temps,
un sentiment de ras-le-bol ou de désespérance ?
Non.
Parce qu'en fait, ça continue.
Ça continuera toujours, bah oui.
La manche continuait à un cimetière ?
Oui, là, c'est horrible.
Alors, ce dernier naufrage du 27 octobre,
en fait, on a retrouvé trois morts tout de suite.
Il y en a eu onze qui ont été rejetées par la mer
dans le mois.
C'est un par-ci, deux par-là.
Et Nati, celui qui venait à la maison tous les jours,
Lucif, il m'a dit, il est mort.
Je l'ai vu, il est mort.
Et on n'avait pas retrouvé son corps.
Là, maintenant, on a retrouvé son corps.
Mais moi, ce gamin, quand je suis en train de faire mes tickets,
si je relève la tête, je le vois.
Parce qu'il était toujours à la même chaise.
Bien sûr.
Et je prie pour lui.
Vous avez un cœur qui saigne, alors ?
Oui.
J'oublie pas mes enfants.
Un cœur plus grand, mais qui saigne aussi un peu plus.
Oui.
Mais on peut être heureux quand même comme ça ?
Oui.
Mais c'est quoi, alors ?
Avec l'aide de Dieu, oui.
Oui.
Avec l'aide de la prière, avec l'aide de l'Esprit-Saint.
C'est une autre joie ?
Oui, oui.
C'est pas, ouais !
Ah ben non !
C'est autre chose.
C'est une joie intérieure.
Oui.
Alors, on arrive à la fin de cette émission.
Trois questions courtes, trois réponses courtes.
Dites-moi un chiffre entre 1 et 10, s'il vous plaît.
9.
C'est mon chiffre porte-bonheur.
On va voir.
Oui.
Alors, j'hésite entre Mère Thérésa et Sœur Emmanuelle.
Je ne sais pas.
Exceptionnellement, je vous laisse les deux.
Oui.
À nouveau, entre 1 et 10.
1.
Hier.
Hier après-midi.
À quelle occasion ?
Parce que j'ai ouvert l'église pour la fête de Marie, pour les orthodoxes.
Et là, il était là.
À nouveau, une dernière.
5.
Quelle est pour vous la plus belle fête ?
La résurrection.
Pâques.
Oui.
La résurrection.
Et puis, la résurrection, à la fin, vous allez retrouver deux, trois petits amis, je pense.
Ah oui, beaucoup.
Oui.
Merci beaucoup, Brigitte.
De rien.
Merci d'avoir abandonné tout ce monde-là juste pour venir nous voir et nous partager que ça vaut le coup de s'engager.
Oui.
Même si ce n'est pas cuicui, les petits oiseaux, il y a toujours de la souffrance.
Mais il y a aussi beaucoup de joie, beaucoup de bonheur à pouvoir aider.
Et puis, de temps en temps, ce n'est pas ses petits bras.
On sent bien qu'il y a le Saint-Esprit qui soutient les petits bras.
Il y a la communauté chrétienne qui est autour.
Aussi, oui.
Et que, voilà, c'est limite l'occasion de vivre Noël régulièrement, toute l'année.
Toujours.
Oui, c'est vrai.
Avec tous ces êtres qui sont là.
Merci beaucoup.
Je rappelle le titre de votre livre.
Mamie Charge, une vie au service des migrants, aux éditions Salvatore.
Merci à vous tous pour votre fidélité.
N'hésitez surtout pas à partager ce programme autour de vous.
Et puis, avec la rédaction, évidemment, on vous souhaite un joyeux Noël.
A la semaine prochaine.
