Lorsque le monde s'écroule, de nombreuses personnes se réfugient à nouveau dans la foi. Et auprès des saints, qui ont toujours été vénérés pour leurs actes miraculeux. Les Habsbourg à Vienne et les Doges à Venise ont montré que les reliques avaient également joué un rôle politique, comme le rappelle de façon saisissante le film de Burgl Czeitschner et Alexandra Czernin-Morzin. Le film a notamment été enregistré dans le reliquaire de la cathédrale Saint-Étienne de Vienne et dans le Trésor impérial de l'ancienne Hofburg de Vienne, dans la cathédrale Saint-Marc et dans la Scuola Grande de Saint-Jean l'Évangéliste. Et à Heiligenblut, où une relique de sang peut encore véhiculer un message peu recommandable. Une production BC Filmproduktion 2022 - Réalisée par Burgl Czeitschner et Alexandra Czernin-Morzin
Les églises, en particulier les églises catholiques, sont depuis longtemps dans la tourmente.
Mais quand le monde sombre dans le chaos,
nombreux sont ceux qui se réfugient à nouveau dans la foi,
auprès des saints, vénérés depuis toujours pour leur miracle.
Les saints sont donc de nouveau à la mode, ainsi que leurs dépouilles.
Le maître hôtel de la cathédrale Saint-Étienne de Vienne
abrite des reliques de différents saints, comme le veut la tradition d'une église de tous les saints.
Elles servent de témoins des événements pendant la sainte messe.
Une rareté a trouvé sa place sous la table du maître hôtel,
la boîte crânienne de Saint-Étienne,
le premier chrétien à avoir été lapidé pour sa foi.
Le reliquaire de Saint-Étienne remonte à Rodolphe IV, dit le fondateur.
Depuis le XIVe siècle, des reliques de toutes sortes sont rassemblées pour la gloire de la maison Habsbourg.
Les os, les cheveux ou le sang d'un saint sont considérés comme des reliques de première classe.
Les vêtements et objets personnels se situent un niveau en dessous.
Vrai ou faux ?
Selon des sources historiques, ce morceau de tissu grossier proviendrait d'un vêtement de la Vierge.
Un morceau de la colonne de la Flagellation du Christ.
Et un morceau de la nappe de la Seine.
Pour que tout soit bien en ordre, un répertoire richement illuminé des reliques de Vienne
est publié en 1502 sous le nom de Heil Tumsbourg.
Aujourd'hui, de nombreuses pièces sont manquantes.
Pendant les sièges turcs, l'Église aussi a dû payer son tribut.
Lorsque l'argent est venu à moquer, il a fallu piocher dans les trésors de l'Église.
C'est-à-dire des objets en or et en argent.
Des ostensoires, des calices, des ciboires et des reliquaires.
Rien qu'à Vienne, on a par exemple livré environ 700 kg d'objets en argent,
pour une valeur de 3000 marques.
Et 3,5 kg d'objets en or.
On peut donc s'imaginer l'immense valeur que cela représentait.
Le reliquaire actuel est toujours bien garni,
avec ici les saints Côme et Damien tenant leur propre crâne.
Pièces exceptionnelles.
Une couronne de la famille impériale, avec des reliques des saints patrons des Habsbourg.
Élisabeth, François et Rodolphe.
Un petit os pour un grand nom.
Il appartient à Anne, la grand-mère de Jésus, qui a instruit sa fille.
Avec elle, Joachim, le grand-père, dans une enveloppe scellée.
Longtemps, Anne et Joachim ont dû vivre séparés dans le reliquaire.
Aujourd'hui, la famille est à nouveau réunie.
Pour savoir si les reliques sont authentiques, il faut ouvrir le reliquaire.
Elena Holzhausen, conservatrice diocésaine de Vienne, nous donne la preuve par l'exemple.
Les reliques sont examinées soit à Rome,
soit par l'évêque du diocèse concerné,
puis classées comme authentiques ou non.
Si elles sont classées comme authentiques, grâce à des sources, des transmissions orales
ou grâce à l'histoire que l'on connaît de l'ossement,
alors on ajoute au reliquaire un document signé par l'évêque et par un autre prêtre
qui confirme l'authenticité de cette relique.
Et qui mieux que le plus haut chef de l'église autrichienne
peut nous renseigner sur l'importance des reliques pour les catholiques ?
Pour moi, les reliques sont extrêmement importantes.
J'en ai relativement beaucoup.
Je ne les collectionne pas forcément, mais ce qui me touche,
c'est en quelque sorte ce contact concret, tangible avec un saint ou une sainte.
J'ai un morceau de soutane de Saint Charles Borromé, l'archevêque de Milan.
Ce morceau de tissu a été offert par mon arrière-arrière-grand-oncle,
le cardinal Schönborn de Prague, un l'archevêque de Vienne de l'époque.
Il l'avait rapporté de Milan.
Un morceau de tissu, c'est ce qu'on appelle une relique de contact.
Alors on peut se dire « Et alors ? Pourquoi ? Pourquoi faire ? »
Mais Charles Borromé est un personnage incroyablement fascinant.
Et avoir un morceau de son vêtement, oui, cela me touche.
Pourquoi conserve-t-on cela ?
Ma réponse est très simple.
C'était une personne réelle.
C'est une personne réelle.
Et à travers la relique, il ou elle existe encore.
La petite Thérèse de Lisieux, par exemple,
j'ai une très belle relique d'elle, qui m'est très précieuse.
Et Thérèse de Lisieux vit toujours.
C'est ce que présuppose la relique.
Je ne suis pas réellement en contact avec elle.
Ce n'est pas de la nécrophilie.
Ce n'est pas un amour pervers de la mort.
Mais c'est une relation avec quelqu'un de vivant.
Pour moi, les saints sont encore là.
Ils sont en vie.
Ensuite, il y a quelque chose de très important qui est spécifique au christianisme.
C'est la croyance en l'incarnation.
La croyance que Dieu est devenu homme en Jésus.
Ce qui donne une extrême importance au corps.
On dit souvent que le christianisme est hostile au corps.
Je crois en réalité qu'il s'agit d'une religion incroyablement tactile.
Une religion du toucher.
On dit toujours que les gens qui ont essayé de toucher Jésus
ont senti qu'une force émanait de lui.
C'est ça le toucher.
Ces petits morceaux de tissu qui proviennent du corps des saints
sont en quelque sorte la preuve de leur corporalité.
Bien sûr, les reliques restent également les symboles célestes d'un pouvoir terrestre.
Régner au nom de la croix était la devise des Babenberg.
Elle deviendra celle des Habsbourg.
La Hofburg, l'ancien palais impérial, affiche littéralement et clairement à chaque coin de rue
que le principe de la grâce divine est indissociable du nom Habsbourg.
La salle du trésor impérial reflète également la prétention de la maison souveraine
à détenir seule la parole d'évangile.
Après l'orbe impérial, le sceptre et la couronne de Rodolphe II,
voici le trésor impérial, la plus grande collection de reliques au monde.
La passion des Habsbourg pour les collections ainsi que les contributions plus ou moins importantes
de donateurs nobles ou opportunistes participent ici au même champ de louange
que Dieu préserve notre empereur.
De l'ivoire du XIIe siècle.
Un ostensoire de sang au pouvoir guérisseur du XVe siècle.
Et bien sûr, toutes sortes de crucifix.
Nous sommes ici au centre du pouvoir, au centre de l'ancienne Hofburg,
dans la partie que l'on appelle Schweizerhof.
Dans le palais impérial, seul compte l'exercice du pouvoir, le prestige.
Rien n'est privé.
Chaque événement a son importance.
Tout ce que l'on voit a son importance.
Si l'on regarde dans la salle du trésor,
on voit que l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche a dépensé des fortunes dans cette optique.
Elle a fait fondre une fontaine en argent pour fabriquer les objets qui décorent ces superbes armoires.
Nous voyons également que Marie-Thérèse s'est immortalisée.
Tous ceux qui entraient ici voyaient les lettres MT là-haut ainsi que le portrait de l'impératrice.
Il s'agit donc aussi d'elle.
La proximité avec Dieu est le moyen de propagande utilisée par les Habsbourgs
afin de se distinguer des autres dynasties.
Une relation privilégiée avec Dieu,
une visualisation de la noblesse de Dieu,
voilà ce que nous trouvons dans cette salle du trésor.
Trésor inestimable,
cette ostensoire de l'ordre de la croix étoilée
contenant l'un des nombreux morceaux de la croix du Christ
derrière un cristal de roche.
Le mini-hôtel privé de l'impératrice Anne
avec l'épine de la couronne du Christ
encadré de perles, de diamants et de rubis.
Le sueur de Véronique avec l'empreinte du visage de Jésus,
le plus ancien reliquaire du trésor impérial de Vienne.
Lors de la mise au monde de ses 16 enfants,
Marie-Thérèse l'avait toujours près d'elle.
En 1711, son père, Charles VI,
reçoit du pape Clément XI ce tabernacle de porphyre
contenant une relique de la croix.
La Madone aux croissants de lune
et Saint-Joseph, artisan compagnon.
Chef-d'oeuvre de l'argenterie d'Augsbourg du XVIIe siècle.
Cette ostensoire taillée à Munich
dans du cristal de roche date du siècle précédent.
Il abrite une épine de la couronne du Christ.
Ce reliquaire a probablement été créé à la même époque à Venise.
La croix en ébène vient de Florence.
Il existe une note datée de 1741
qui explique que l'on doit verser la somme de 25 florins
pour pénétrer dans la salle du trésor.
En 1741, cela représentait beaucoup d'argent.
Le Viennois ordinaire n'avait aucune chance d'y entrer.
Mais le haut clergé, les nobles et les riches bourgeois
pouvaient visiter les lieux.
Et c'était là tout le but.
Le but d'une collection est de faire de la propagande,
de montrer son contenu aux hommes et aux femmes de Vienne.
C'est pourquoi les reliques constituent ici un message politique.
Le message en question est « Les Habsburgs et dieux ne font qu'un ».
Ce que l'on pose sur la tête de Joseph II en 1764 à Francfort
n'est pas seulement la couronne du Saint-Empire romain germanique,
mais aussi l'un des reliquaires les plus importants du monde chrétien.
Ce sac de pèlerins aurait contenu de la terre
imprégnée du chant du Christ
et ne devait manquer à aucun couronnement d'empereur.
La canonisation de Charlemagne en 1165
transforme les régalia de ce qu'on nomme le Saint-Empire en reliquaires.
C'est pourquoi l'on trouve également dans le trésor profane
des œuvres d'art sacré.
Comme ces reliquaires de Nuremberg
contenant des morceaux de tissu qui auraient appartenu au Christ.
Ou encore ce bijou avec un fragment de la mangeoire
où fut déposé le Christ à sa naissance.
Au XIVe siècle, un artiste italien a décoré ce coffret
avec un morceau de la tunique de l'évangéliste Jean.
Une dent du disciple préféré de Jésus
ornait également ce trésor profane.
Après avoir baptisé Jésus, Jean le Baptiste a été arrêté.
Voici des maillons de sa chaîne recouverts d'or.
L'inestimable croix impériale revêt une importance capitale
pour les souverains occidentaux.
Associée aux reliques de la Passion,
la sainte lance que le centurion Longin a plantée dans le flanc de Jésus
et le morceau de croix imbibée du sang du Christ,
elle symbolise la protection, la légitimité et l'invincibilité.
La particularité de la croix impériale
est qu'elle n'est pas seulement un symbole de l'État,
mais aussi un reliquaire.
Les reliques les plus précieuses que l'Occident avait à offrir
ont été incorporées à la croix.
C'est une croix de procession.
Elle était donc portée devant le souverain.
La croix est donc à la fois le symbole de l'État,
le symbole de la religion
et le symbole du souverain occidental qui règne au nom de la croix.
Selon la croyance, les pierres précieuses proviennent du paradis.
Elles ont survécu aux péchés originels.
À côté, nous avons la croix avec le sang du Christ.
C'est la fin de l'histoire du salut.
Un immense arc est ainsi tracé du paradis jusqu'à la crucifixion.
C'est sa proximité avec Dieu qui confère au souverain son pouvoir.
À Venise, ce sont les doges qui se considèrent comme partie intégrante d'un plan divin
et qui aspirent à une relation particulière avec Dieu.
La République de Venise se flatte d'avoir une attitude tolérante envers les autres religions.
La religion d'État est néanmoins le catholicisme
et elle n'a qu'un seul objectif,
réduire autant que possible le pont entre le doge et le Seigneur dans les cieux.
Pour cela, une armée de saints et d'innombrables reliques sont mises à contribution.
La confrérie de Saint Jean l'évangéliste n'hésite pas à faire appel aux plus grands artistes du temps
pour faire connaître les multiples effets miraculeux des reliques.
Lors de cette procession sur la place Saint-Marc,
Gentile Bellini représente un homme à genoux priant pour la guérison de son fils.
La suite de la fable est transmise oralement.
Lorsque l'homme rentre chez lui, son rejeton en pleine santé lui court dans les bras.
En 1494, sur commande de la confrérie,
Vittore Carpaccio peint le miracle de la relique de la croix sur le pont du Rialto.
À l'époque, le pont est encore en bois.
Il s'agit cette fois de la guérison d'un fou.
Comme si un tel miracle faisait partie du quotidien à Venise,
l'événement est relégué au second plan sur un balcon.
L'important est d'être là, hier comme aujourd'hui.
Giovanni Mansuetti, peint quant à lui les habitants de Campo San Lio,
stupéfait de voir la vraie croix refusée de suivre le cortège funéraire d'un prêtre
qui avait émis des doutes sur la relique.
Gentile Bellini peint également la récupération de la relique de la croix près du pont San Lorenzo.
Devant un public fourni, ce spectacle suit une dramaturgie bien réfléchie.
Plusieurs tentatives échouent.
Puis Andrea van Dramen, directeur de la Scuola Grande, parvient à saisir l'objet sacré.
La force de ces tableaux parvient aisément à convaincre les habitants de Venise du pouvoir miraculeux de la croix.
La voici dans toute sa splendeur.
C'est le seul objet précieux resté à la Scuola Grande de Saint Jean l'évangéliste.
Après bien des péripéties, la série de peintures appartient désormais à la galerie de l'Académie de Venise.
La Scuola n'a aucune chance de récupérer un jour ces tableaux.
La confrérie de Saint Jean l'évangéliste est l'une des six Scuola Grandes de Venise.
Fondée en 1261, elle s'installe en 1307 à proximité de la basilique d'Eifrary.
Son activité caritative est récompensée en 1369 lorsque le chevalier français Philippe de Mézières lui fait un don très convoité.
Un fragment de la croix de Constantinople, un geste entré dans l'histoire de l'art grâce au tableau de Lazaro Bastiani.
La simple croix de bois devient un capolavoro, un chef-d'œuvre d'orféverie vénitienne.
Pour les nouveaux propriétaires de la relique s'ouvre à la fin du Moyen Âge un âge d'or qui ne s'achèvera qu'en 1797
lorsque Napoléon viendra conquérir la République de Venise et dissoudre la confrérie.
Philippe de Mézières savait que cette Scuola Grande, qui était l'une des plus anciennes confréries, s'occupait principalement d'œuvres de bienfaisance.
Il s'est donc senti obligé de remettre cet objet précieux et d'une extrême importance à cette confrérie.
Pour nous c'est très important car l'acquisition de cette relique a permis à la Scuola de beaucoup se développer.
Les plus grands peintres et architectes sont venus travailler sur ce bâtiment.
La Scuola Grande connaît alors son apogée.
A partir de 1733, une statue de Jean l'Évangéliste trône dans la salle capitulaire qui a été surélevée de 5 mètres quelques années auparavant et dotée de nouvelles fenêtres.
Si l'on peut de nouveau admirer aujourd'hui sa splendeur d'antan, c'est grâce à un entrepreneur en bâtiment du Frioul.
En 1856, il rachète aux Autrichiens la Scuola Grande, payée par Napoléon, et empêche la démolition du bâtiment.
La vraie croix, en revanche, n'a plus la même renommée qu'à son époque miraculeuse.
La relique a vraiment permis d'élever le statut de la Scuola Grande.
De fait, les habitants de Venise ont choisi cette confrérie comme puissance protectrice de la ville.
L'acquisition de la relique déclenche une véritable explosion du pouvoir de l'institution.
C'est aussi un pouvoir civil.
La Scuola devient une autorité dans la ville.
Beaucoup veulent rejoindre la confrérie.
Beaucoup lui cèdent leurs biens en guise de donations.
La Scuola devient très riche.
Et parce qu'elle est plus ancienne, les autres confréries qui existaient à l'époque disparaissent.
Il faut attendre 200 ans pour en voir de nouvelles apparaître.
Et la Scuola Grande devient donc la référence pour toute autre confrérie de Venise.
Au fil du temps, la relique de la Scuola Grande Saint-Jean l'Évangéliste est devenue la relique de la vraie croix de la ville de Venise.
Mais dans cette ville qu'on appelle la Serenissime, la relique a pris une dimension universelle.
Au Moyen-Âge, Venise était la capitale de l'orfèvrerie, que ce soit pour des objets liturgiques ou profanes.
La conception de croix en cristal de roche était la spécialité de la plupart des orfèvres vénitiens de l'époque.
Politiquement parlant, la croix a grandement renforcé l'influence de la confrérie de Saint-Jean l'Évangéliste à Venise.
Il s'agissait clairement de l'un des reliquaires les plus importants de la ville.
Venise était presque considérée comme une ville sainte en raison des nombreuses reliques et des nombreux squelettes de saints qui s'y trouvaient.
Toutes ces reliques ont fait de Venise un lieu politique et un lieu sacré capable de dominer la Méditerranée
et de jouer un rôle géopolitique fondamental à son époque.
La grande époque de Venise est depuis longtemps révolue, mais la cité flottante porte toujours l'empreinte de l'église catholique.
Rien que dans le centre historique pourtant peu étendu, on compte 90 lieux de culte.
La plupart sont dotés d'œuvres d'art grandioses, et pourtant elles ont du mal à s'imposer face à la grande concurrente.
Restent dans l'ombre de la basilique dédiée aux saints qui gardent la sérénissime sous la forme d'un lion ailé.
La basilique Saint-Marc.
Selon la légende, Saint-Marc et Venise formeraient une unité voulue par Dieu.
Mais les arcs, en plein cintre de la basilique, racontent la version officielle de l'arrivée de Marc comme saint patron dans la ville flottante.
En 828, deux marchands vénitiens dérobent à Alexandrie, devenue musulmane, la dépouille tant convoitée.
Ils la cachent sous deux moitiés de port et franchissent ainsi la frontière sans être inquiétés.
Avec l'arrivée du saint dans la ville, le clergé vénitien est enfin en mesure de se défaire des chaînes de la papauté.
Le doge Angelo Participazio promet solennellement au saint une tombe digne de ce nom dans une chapelle qui lui sera consacrée.
Il se réjouit alors de son immense gain de prestige et de pouvoir.
Mais qui est cet homme qui a fait la gloire de Venise jusqu'à nos jours ?
L'histoire de l'art nous renseigne.
Gentile et Bellini représentent Marc, un judéo-chrétien de Libye en train de répandre la parole du Christ à Alexandrie,
où il s'attire les foudres des dirigeants païens.
Avant cela, il avait évangélisé l'actuelle Turquie accompagnée de Saint-Pierre.
Comme le documente Fra Angelico de Florence.
Une image tirée du célèbre livre d'œuvre du duc de Berry montre comment Marc, fondateur de l'église cocte, est traîné à mort vers l'an 62.
Le teintoret met en avant cette scène où le bûcher s'éteint miraculeusement pour permettre aux chrétiens de sauver la dépouille de leurs saints défunts.
Il fait réapparaître le corps miraculeusement des siècles plus tard, après un incendie dans le palais des Doges.
En songe, un ange aurait révélé à Marc que Venise serait sa dernière demeure.
Le teintoret en tire une œuvre de génie.
Entourée d'innombrables légendes, la crypte actuelle abrite à partir du XIe siècle la dépouille du Saint-Patron de la ville.
C'est un tombeau humide qu'a régulièrement inondé.
Après avoir été murée, elle est rendue accessible au début du XIXe siècle.
Mais l'eau reste le problème majeur de cette crypte.
Depuis 1811, le saint repose dans le maître-hôtel de la basilique Saint-Marc.
Protégé par le Christ Pantocrator, maître tout-puissant, au cœur d'un tabernacle de marbre entouré de quatre colonnes d'albatres sculptées.
La Pala d'Oro, ou retable d'or, est composée d'émeaux cloisonnés de fils d'or extrêmement fins, de perles ainsi que de 2000 pierres précieuses.
Une merveille de l'artisanat vénitien peaufinée sur environ 600 ans.
On retrouve là aussi des scènes de la vie de Saint-Marc.
Parmi les mosaïques, qui s'étendent sur 8000 mètres carrés, beaucoup sont évidemment consacrées à Saint-Marc.
Comme ici avec Luc et Mathieu, ou encore avec Jean, représentés en aigle, et Marc lui-même figure lumineuse sous les ténèbres.
L'artisanat d'art le plus raffiné se trouve aussi au niveau du sol.
Faisant du chemin vers le trésor de la basilique une expérience à part entière.
Comparé au trésor impérial de Vienne, le tésoro de la Repubblica Venezia est relativement modeste.
Mais parmi les nombreux vestiges des saints restés anonymes, on trouve aussi quelques reliques qui seraient liées à la Passion du Christ, et qui sont donc d'une importance particulière pour les chrétiens.
Derrière le cristal, un morceau de roseau avec lequel on aurait tendu au Christ une éponge imbibée de vinaigre.
Ou bien un morceau du manteau pourpre posé sur les épaules de Jésus après sa flagellation.
La question de l'origine des reliques les plus importantes nous ramène au XIIIe siècle.
En 1204, Venise se joint à la Quatrième Croisade, mais change son plan initial de se rendre à Jérusalem pour plutôt participer à la conquête de Constantinople.
Durant trois jours, une vague de violence se déchaîne sur la ville, viols, meurtres, pillages.
Des trésors vieux de plusieurs siècles sont dérobés, des icônes et des mosaïques de grandes valeurs détruites, et des dizaines de reliques de toutes sortes sont volées.
Malgré cela, quatre reliques de Constantinople arriveront à Venise.
Selon une source historique, c'est-à-dire pas une légende, mais une chronique rédigée au XIVe siècle par le doge Andrea Dandolo,
sur la base de documents, Venise a hérité de quatre reliques importantes lors du partage du butin de la conquête de Constantinople.
Une relique de la Croix du Christ, découverte à Jérusalem par Hélène, mère de Constantin Ier,
puis le crâne de Jean le Baptiste et le bras de Saint Georges,
et une relique très importante contenant le sang du Christ.
En 1231, ces reliques survivent miraculeusement à un incendie.
Ce miracle est commémoré par une sculpture qui représente cinq objets.
Un reliquaire avec un ostensoire au centre, soutenu par deux anges.
Deux croix, dont on ne savait pas déjà à l'époque, laquelle avait été rapportée en 1204,
et une boîte de forme sphérique qui est peut-être le crâne de Jean le Baptiste.
Et puis un cinquième objet à la forme étrange.
Nous pouvons l'identifier avec précision.
Un os du bras de Saint Georges.
Les reliques de Constantinople étaient importantes pour tous ceux qui se les sont appropriées.
Le roi Louis IX, lui aussi, voulait une couronne sacrée.
De nombreuses autres reliques ont été conquises, car elles étaient considérées comme une protection.
Leur valeur allait au-delà de la religion et du sacré.
Car à l'époque, l'Etat et la religion ne faisaient qu'un.
L'église de Saint-Marc est une église d'Etat.
Les reliques de la basilique de Saint-Marc appartiennent donc à l'Etat.
Leur valeur politique est évidente.
Les objets de prestige et de pouvoir de l'époque sont aujourd'hui difficiles à distinguer.
Les quatre fameuses reliques de Constantinople partagent leur place avec d'autres reliques très anciennes.
Comme la fameuse Sainte Croix qui contiendrait des fragments de la croix de Jésus.
Saint Hélène et son fils Constantin sont représentés sur ce reliquaire.
Ici, le reliquaire contenant le crâne de Saint Jean le Baptiste.
Plus en vue, un clou censé provenir de la crucifixion de Jésus.
Et juste à côté, un fragment de la colonne de la flagellation, certi artistiquement.
Sur cette œuvre en argent doré de 1375, ce Jésus est entouré de deux bourreaux.
Ici, des reliquaires dits morphologiques, car on reconnaît immédiatement ce qu'ils contiennent.
Au milieu, la main du martyre chrétien Serge, décapité par les Romains.
Tout à droite, le fameux reliquaire contenant un os du bras de Saint Georges.
Ce que le faible éclairage ne permet pas de voir est décrit sur la notice.
Un revêtement de filigrane d'or et d'émail translucide datant de 1325.
Et enfin, la relique du sang préservé dans du cristal de roche.
Une œuvre en or, argent et émail.
Source de nombreuses légendes, cette relique de sang remonterait à un miracle survenu bien avant la quatrième croisade.
Bien sûr, il ne s'agit pas du sang du Christ.
Mais cette relique est associée à ce que l'on appelle le miracle de Beyrouth.
Suite à un acte blasphématoire, des larmes de sang auraient coulé d'une image du crucifié.
Elles ont été conservées avec soin et vénération.
Ce miracle a été utilisé lors d'un concile pour montrer que le culte des images était justifié.
Lorsqu'une image de Jésus était profanée, elle répondait de cette façon.
Ce miracle renvoie à une légende bien connue des habitants de Heiligenblut, en Autriche.
Certains chercheurs soupçonnent même un lien avec Venise.
Dans les deux cas, ce sont toujours les juifs qui sont présentés comme les profanateurs des images du Christ, dont s'écoule ensuite un sang miraculeux.
D'autres légendes reprennent la même constante.
Le prince danois Brisius quitte Constantinople avec le sang du Christ profané par un juif.
Pour plus de sûreté, il coule en poule dans son mollet.
Au pic de Grossenklöner, il est surpris par une avalanche, mais il est retrouvé grâce au sang sacré.
Depuis, des pèlerinages ont lieu à Heiligenblut.
L'église actuelle date du XIVe siècle.
Elle est dédiée à Saint Vincent.
Brisius lui a certes donné son nom, mais il n'a jamais été canonisé.
Dans leur table, avolait J. endormi, JC, le père de David, comme symbole de l'arbre généalogique du Christ.
La tradition perdure jusqu'à ce jour.
Une fois par mois, l'ampoule est sortie du tabernacle pour être vénérée dans la prière.
Nul ne semble s'offusquer du message sulfureux porté par ce sang sacré.
Pour le diocèse de Gourc, la légende n'est qu'une légende et ne sert qu'à la vénération de Brisius.
Dans le catéchisme actuel, le terme « relique » n'apparaît même plus.
L'enseignement catholique s'en passe.
Mais pour de nombreux croyants, ces souvenirs des saints restent plus importants que jamais.
Sur cette question, comme sur bien d'autres, l'essentiel est de trouver des compromis.
Le concile de Trent prescrit à tous les catholiques de traiter les reliques avec respect.
Je m'y efforce, mais j'avoue dans le même temps que trop de sang protestant coule dans mes veines pour que je sois un adorateur passionné ou frénétique des reliques.
Encore une fois, le respect, oui, mais pour moi, personnellement, les reliques ne sont pas des éléments cruciaux de ma foi.
Cela dit, j'ai dans ma croix pectorale une relique.
Je suis heureux qu'il ne s'agisse pas d'une relique corporelle, car cela me mettrait mal à l'aise.
C'est simplement un petit carré blanc, comme vous pouvez le voir ici.
C'est un morceau du voile de la Sainte Édith Stein.
C'est pourquoi devant, l'étoile de David est également intégrée à la croix.
Il y a une sorte de cohérence.
Édith Stein est née à Breslau. Je suis né à Breslau.
Je porte donc ce petit morceau de tissu comme une relique de Sainte Édith Stein, en son souvenir.
Et cela me porte lors de mes prières.
Comme je l'ai dit, Édith Stein est née à Breslau, dans une famille juive.
C'était une universitaire brillante.
Elle est passée par la philosophie et la phénoménologie pour arriver au catholicisme.
Elle s'est convertie.
Elle a été baptisée aux grandes âmes de ses parents, me semble-t-il.
Puis, elle est entrée au Carmel de Cologne.
Quand une femme se présente pour entrer dans un couvent de carmélites,
elle porte un voile blanc profane de mariée.
On le lui retire et elle reçoit un voile religieux.
Les carmélites peuvent parfois conserver ce voile dans leurs archives.
Et si une carmélite est canonisée comme Édith Stein,
ou bien béatifiée, ce qui arrive fréquemment chez les carmélites,
alors on peut ressortir ce voile et en découper des morceaux
pour les distribuer comme reliques de Sainte ou de bienheureuses.
Mais on ne peut pas les vendre.
Le commerce des reliques est strictement interdit.
Et leur vol aussi, du moins de nos jours.