Témoignages de l’indicible horreur de la Shoah, les images de la libération des camps se sont imprimées dans la mémoire collective. Mais qu’en est-il des trois millions de juifs qui périrent sur le sol soviétique ? Le 22 juin 1941, Hitler lance la Wehrmacht à l’assaut de l’URSS, faisant voler en éclats le pacte germano-soviétique signé en août 1939. Dès le début de l’offensive, Staline mobilise le pouvoir de l’image pour dresser la patrie contre l’envahisseur. Il dépêche sur le front des opérateurs de prises de vues tels que Roman Karmen, Otilia Reisman ou Mark Troïanovski. 👋 + de documentaires histoire 👉 http://bit.ly/3lqyFpY 🙏 Abonnez vous ! Armés de leurs petites caméras Eyemo, ils filment l’immense désolation des territoires foulés par l’ennemi. Amorcée à la fin de l’année 1941, la reconquête révèle l’ampleur du crime : dans le sillage de l’Armée rouge, les opérateurs découvrent les traces des exécutions de masse perpétrées par les Einsatzgruppen – ou groupes mobiles d’intervention –, avec la collaboration de nationalistes des pays baltes et d’Ukraine, contaminés par la théorie du "complot judéo-bolchevique". Pourtant, ce n’est qu’en recoupant leurs images avec celles des Allemands qu’apparaît la spécificité du génocide juif. Car rapidement, la propagande stalinienne s’emploie à gommer la judéité des victimes, à universaliser le martyre, pour fédérer le peuple dans la lutte contre le IIIe Reich.
Shoah, les oubliés de l'histoire Réalisatrice : Veronique Lagoarde Segot Auteurs : Alexandre Sumpf, Valérie Pozner Producteurs :ARTE France, MELISANDE FILMS Droits réservés ARTE
L'image de la Shoah qui s'est imprimée dans nos mémoires, ce sont ces corps amégris,
sorte de lock-men aux regards vides, derrière des barbelés.
Filmées par les soviétiques à la libération des camps,
ces images semblent l'unique vestige de l'histoire du crime.
Pourtant, ces mêmes soviétiques ont connu sur leur territoire une version différente de la Shoah.
Et dès 1941, ils en ont filmé les traces.
Images détournées, occultées, parfois détruites.
Mises en regard avec les images allemandes,
elles constituent la matière inédite d'une autre histoire que l'histoire.
Celle de trois millions de Juifs qui périrent dans l'oubli.
À la veille du XXe siècle, l'immense majorité des Juifs d'Europe de l'Est
est répartie en Ukraine, Lituanie et Pologne.
C'est là que, selon l'expression de l'écrivain Wassily Grossmann,
se trouve le corps du peuple juif.
Dans les frontières de l'Empire russe,
les populations juives subissent persécutions et pogroms.
Après la révolution de 1917,
Lénine lance une politique d'intégration et d'assimilation.
Les Juifs deviennent citoyens soviétiques.
Les synagogues sont nationalisés.
Un conseil des affaires juive est constitué.
Une nouvelle génération voit le jour,
nourrie d'idées de progrès.
Les Juifs perdent alors leur identité religieuse
en même temps qu'ils se coupent de leur héritage culturel.
L'invasion allemande du 22 juin 1941
fait un cruel rappel à l'histoire.
Avec l'arrivée du nazisme,
les Juifs retrouvent leur singularité
et rien, dans leur douloureux passé,
ne peut se comparer à ce qu'ils vont subir.
Au-delà de la conquête de l'espace vital,
l'objectif de cette invasion est
l'anéantissement des Slaves,
qualifiés de sous-hommes,
du communisme,
ennemis idéologiques du nazisme,
des Juifs,
représentant aux yeux d'Hitler le mal absolu.
C'est ainsi que, sur le territoire soviétique,
débute, dès 1941,
la destruction des Juifs d'Europe.
La trahison du pacte germano-soviétique
et la violence de l'attaque
fait comprendre à Staline
que la survie même de l'URSS est en jeu.
Il encourage les soviétiques
à se dresser comme un seul homme
contre l'ennemi
dans la grande guerre patriotique.
Pour mettre en œuvre l'union de son peuple,
Staline fait appel à la puissance
de persuasion des images
et au génie des cinéastes.
Les soviétiques maîtrisent
les techniques cinématographiques
et n'ignorent rien du pouvoir
de l'image sur les consciences.
L'histoire révolutionnaire,
comme les événements politiques,
inspire des œuvres majeures.
Des réalisateurs comme
Eisenstein,
Medvedkin,
Vertov,
Dovzhenko,
mêlent les critères d'un cinéma
comme œuvre d'art
et comme outil d'éducation du peuple.
L'année 1928 marque un tournant
dans l'instrumentalisation politique
de l'image.
Le cinéma est sous l'emprise de Staline.
Le réalisme socialiste
scelle un pacte entre l'art
et l'État-Parti,
interprétant toute esthétique
en fonction de critères idéologiques.
Contrôle et censure
s'exercent avec force.
L'image se met au service du drapeau.
Elle est un instrument de propagande
sans pareil
pour fédérer le peuple soviétique.
Au lendemain de l'invasion allemande,
une véritable entreprise filmique
va accompagner la guerre.
Alors que l'armée rouge s'organise
et que les soldats partent pour le front,
le comité du cinéma
dépêche tous les opérateurs
de prises de vue disponibles
pour couvrir les opérations militaires
au service des actualités.
Anonymes ou célèbres,
des opérateurs tels que
Roman Karmen,
Vladimir Suchinsky,
Otilia Reisman,
Marc Trojanowski
vont être l'œil du Kremlin.
À l'arrière,
des grands noms du cinéma
comme Dziga Vertov,
Léonid Varlamov,
Alexandre Dovzhenko
vont mettre leur art
au service du drapeau.
Armés de leur petite caméra et yémo,
que vont-ils chercher ces opérateurs
en ce début d'été 1941 ?
S'ils ont conscience
de leur responsabilité de témoins,
ils ne peuvent imaginer le poids
que prendront leurs images
au regard de l'histoire.
L'armée du Troisième Reich
pénètre dans le territoire soviétique
avec une extrême rapidité.
Les Allemands dévastent tout
sur leur passage.
Ils brûlent
et massacrent les populations.
Peu nombreux sont ceux
qui échappent aux violences.
Peu nombreux
ceux qui ont pu fuir.
En Biélorussie,
des centaines de villages
sont brûlés
avec leurs habitants.
En l'espace de trois mois,
les Allemands occupent
la frange occidentale
de l'URSS.
Après la signature
du pacte germano-soviétique
en 1939,
l'URSS s'était emparée
des pays baltes
et des zones orientales
de la Pologne.
C'est sur le sol
de ces pays annexés
ainsi qu'en Ukraine
que va s'accomplir
le plus grand nombre
de massacres.
Des millions
de civils soviétiques
exterminés
et parmi eux
toute une population juive.
Alors que la Wehrmacht
conquiert les territoires,
dans son sillage,
des unités de la police
et de la Waffen-SS,
les Einsatzgruppen,
mènent une traque
meurtrière sans précédent.
Ces escadrons de la mort,
placés sous l'autorité
de Heinrich Himmler,
sont chargés
d'anéantir physiquement
commissaires politiques,
militants communistes,
tziganes,
malades mentaux,
hommes juifs
en âge de combattre
ainsi que toute personne
considérée dangereuse
pour l'établissement durable
de la domination allemande.
Dans ce début du conflit,
peu d'instructions
sont données aux opérateurs.
Les seules directives
sont des blindés,
des tirs,
l'artillerie en action.
Implicitement,
ils savent qu'il faut
ramener des images positives.
Ils se retrouvent
vite désarçonnés.
Au vu de l'avancée
rapide des Allemands,
difficile de rapporter
de telles images.
Dans leurs objectifs,
des blessés russes,
des ruines,
la désolation des populations
et surtout,
une grande désorganisation
de l'armée soviétique.
Des années plus tard,
Roman Karmen raconte
« Il était dur,
presque impossible
de filmer notre malheur,
nos pertes.
Je me rappelle avoir vu
sous mes yeux
un avion soviétique tombé
et lorsqu'on retrouva
les corps des pilotes,
je n'ai rien filmé,
tout simplement rien filmé.
J'avais ma caméra à la main
et ravalant mes larmes,
je restais là,
en observateur,
sans rien filmer.
Dans les studios de Moscou
se déroule une étape cruciale,
celle du tri des images
et du montage.
Une femme,
Esfir Shoub,
est responsable
des séquences rapportées
du front.
Pionnière du cinéma soviétique
dans les années 20,
c'est elle qui les sélectionne.
Dans les archives,
elle préserve les bobines
que les censeurs ont écartées.
Pour les actualités,
ne sont montées que les images.
Rare,
un temps soit peu glorieux.
Dans les cinémas,
on n'hésite pas
à ressortir
des fictions d'avant-guerre,
relatant des récits
de batailles victorieuses.
Sur les écrans soviétiques,
les premiers films
sont bien loin de la réalité.
La réalité,
elle se manifeste autrement
dans les images tournées
par les soldats allemands.
Images d'amateurs, souvent,
celles qui ont échappé
à l'entreprise
de destruction des preuves.
Dans les territoires occupés,
le monstre n'a pas de sommeil.
La traque s'élingit
à l'ensemble
de la population juive.
Vieillards,
femmes
et enfants
Contrairement à l'Occident,
où par transport ferroviaire
on va déporter les juifs
pour commettre le crime
dans un ailleurs lointain,
sur le territoire soviétique,
les meurtres se font
au vu et au su
des populations.
Les Einsatzgruppen
tuent sans pudeur
et pour des raisons pratiques,
sur place.
Pour des raisons pratiques,
uniquement.
Ils économisent ainsi
les frais de transport
et de surveillance.
Ils utilisent
pour leurs exécutions
des fosses
ou des ravins
aux abords des villes.
Ils rassemblent
des pouilles,
des habits
et fusils
sur les bords du ravin.
Les corps tombent.
Ils enchaînent.
Ils alignent.
Ils tirent.
Les corps tombent
sur les corps déjà morts.
Ils enchaînent.
Loin du front,
les soviétiques s'informent.
Dans les journaux,
des récits de victoires,
des comptes rendus
de combats héroïques.
En 1941,
dans la presse,
on mentionne
que des juifs
ont été massacrés
parmi les civils.
Ces évocations
prennent rapidement
un tour allusif
et lapideur.
Dans les films,
les victimes
sont nommées
« paisibles citoyens
soviétiques ».
Les actualités
préfèrent universaliser
l'extermination
et créer l'amalgame.
L'image encourage
les hommes
et la mobilisation
des troupes.
Le soldat combat
pour la nation
et pour Staline.
Il meurt
pour sa mère Pétrie
et pour le petit père
des peuples.
Et dans cette parenté affective,
la guerre
est une affaire soviétique.
Ce qui importe,
c'est que la propagande
fasse de l'engagement
sous les drapeaux
un geste aussi bien
patriotique
qu'héroïque
contre l'envahisseur
fasciste.
Les films servent
à alimenter la haine.
Les opérateurs
de prise de vue
sont au cœur
de l'action.
Les instructions
sont
des trophées,
des corps
de soldats allemands,
des avions,
des chars décimés.
Janvier 1942.
La neige
tombe sur Moscou.
On déclare
que les froids
vont être aussi rigoureux
que lors de la retraite
de Russie
de Napoléon Ier.
Dans la capitale,
la population survit
sous le sifflement
des bombes,
le cri strident
des alertes
et la peur.
Les températures
descendent jusqu'à
moins 30.
Les armes gèlent.
Les jours sont courts.
L'armée allemande
est à bout de souffle.
Hitler voulait abattre
l'armée rouge
en une brève campagne
d'été,
mais l'hiver
va sourire à Staline.
Sept mois après
l'invasion allemande,
l'armée rouge
parvient à regagner
du terrain.
En Crimée,
elle repousse
la Wehrmacht
de la péninsule
de Kerch.
En Ukraine,
elle se rapproche
de la ville de Kharkov.
La reconquête
s'accompagne
de terribles découvertes.
Elle est qu'un
des villes
dans le fossé
de Kerch
ou dans celui
de Kharkov.
Brutalement,
les opérateurs
sont confrontés
aux traces
laissées par le monstre.
Le froid glacial
de l'hiver
peine
à camoufler
l'atrocité.
Les opérateurs
sont là.
L'œil rivé
à leur caméra,
ils filment.
Des corps,
une litanie
de morts.
L'image
ne retient que
l'horreur,
l'immense horreur
mais ne dit rien
de l'identité
des victimes.
Pourtant,
en retournant
dans les bobines
de Rush,
on trouve une étoile
sur le bras
de cette fille.
Une étoile fragile
qui reste,
indélébile
dans la mort.
Les sujets
d'actualité
et les documentaires
ne lui accordent
aucune place.
Ce plan
d'étoile
est écarté
du montage
des films.
Les films
offrent avoir
grand nombre
de pères,
de mères
et de fils épleurés
à la découverte
des cadavres
avec l'idée
implicite
que chaque enfant
pourrait être le leur.
Ces premières
découvertes
suscitent
de nouvelles directives
dans la manière
de filmer.
On demande
aux opérateurs
de porter
une attention
manifeste au chagrin,
de multiplier
les gros plans
pour capturer
l'émotion,
donner une dimension
intime
et palpable
à l'extermination.
Les instructions
sont
montrer
le ravage
et la désolation.
La figure
du deuil
constitue
la stratégie
rhétorique des images
et pour
toucher le peuple
elles se font
transmission
de la douleur.
Filmer la douleur,
peu importe
à qui cette douleur
appartient.
Pour créer l'empathie,
des pleureuses
interprètent
la souffrance.
La leçon
que le spectateur
doit tirer
de ces images
est que le crime
allemand
a frappé
sans distinguer
ses proies.
Le récit expose
le martyr soviétique
comme un seul bloc.
Si la victime
avait été montrée
juive,
elle aurait été
une victime
autre,
dissociable.
Or il fallait
que le peuple soviétique
se retrouve
dans les massacres.
En découvrant
ces images
au procès
de Nuremberg,
le journaliste
Vsevolod Vishnevski
écrit
« Les scènes bouleversantes
lorsque les mères
découvrent
leurs enfants assassinés.
Pourquoi t'ont-ils tués,
tous ces Rosenberg
assis ici ?
Pour la seule raison
que tu es russe. »
Pour discerner
des marques
de judéité,
il faut porter
notre regard
sur les images
allemandes.
Dans ces images,
des signes
distinctifs,
cousus au bras,
au dos,
et suivant
les humeurs
des Allemands,
des étoiles
blanches,
jaunes,
petites,
devant,
autant de marques
spécifiques
que de souffrances
infligées aux Juifs.
L'offensive
sur Stalingrad,
qui débute
en septembre 1942,
devient
le centre
des préoccupations.
Plusieurs opérateurs
sont dépêchés
sur le front.
La ville en ruine
est le théâtre
de combats
sans pitié.
Les opérateurs
se retrouvent
en première ligne,
mi-cinéastes,
mi-combattants.
Stalingrad détourne
pour un temps
la tension
des massacres
qui continuent.
Longtemps,
on a détourné
les raisons de l'ampleur
sous le prétexte
fallacieux
de la passivité juive.
Or,
il n'en est rien.
L'extermination
n'aurait pu être
mise en œuvre
de façon aussi massive
sans une forte
collaboration
des populations.
Les Pays-Baltes
et l'Ukraine
avaient connu
une soviétisation forcée.
Un fort sentiment
nationaliste
en avait découlé.
Les habitants
gardaient en mémoire
les blessures infligées
par les soviétiques.
Ils rongeaient
leurs freins
sous le contrôle
de l'État communiste.
Par ailleurs,
en Ukraine,
Lituanie
et Lettonie,
où sévit
un antisémitisme séculaire,
on voit prospérer
l'idée que les Juifs
sont des sympathisants
bolchéviques
et par conséquent
des traîtres.
Le terrain
est propice
à la propagande allemande
qui affirme
l'existence
d'un complot
judéo-bolchévique.
L'occupation allemande
est alors perçue
par beaucoup
comme une libération.
Les Einsatzgruppen
suscitent des pogroms
pour diminuer
leurs charges de travail
et accroître
leur efficacité.
Les Allemands
filment les exactions.
À Kaunas,
des Lituaniens
prennent part
de façon spontanée
aux persécutions.
Dans les rues,
ils utilisent
des barres de fer
pour mettre à mort
les Juifs.
En Ukraine,
les Einsatzgruppen
s'occupent des adultes
et confient la tâche
de l'extermination
des enfants
aux milices locales.
Très vite,
les Allemands estiment
le problème Juif
résolu en Lituanie.
En 1942,
il ne reste pratiquement
plus aucun Juif
en Ukraine
qui est déclaré
Judenrei,
nettoyer des Juifs.
Dans ce film,
les images peinent
à s'imprimer
sur la pellicule.
L'oxyde explose
en taches noires
comme pour protéger
nos yeux.
La violence
dans cet acharnement
d'une rare barbarie
s'oppose
à la fragilité
des bandes
comme si c'était
trop,
trop brut,
trop insoutenable.
C'est l'image
qui s'autocensure
pour une pudeur
que n'a pas
celui qui filme.
L'aversion profonde
contre les Juifs
facilite aussi
la création de ghettos
afin de constituer
des réserves
de travailleurs forcés.
Ces quartiers Juifs,
soumis à des réglementations
sédiques,
constituent une étape
intermédiaire
avant l'extermination
ou la déportation.
Regroupés,
plus facilement
contrôlables
et corvéables,
les Juifs se retrouvent
dans des prisons
à ciel ouvert.
Le correspondant de guerre
Ilya Erenburg
écrit à propos
des ghettos polonais.
Dans ce ghetto,
personne ne vient jamais.
Il n'y a aucune réponse
à attendre.
Nous sommes seuls.
Parce que la mort te guette.
Parce que tu portes
une étoile.
Parce que ton père
est différent.
Parce que les autres
vivent en paix.
Dans les ghettos
des villes occupées,
les opérateurs
de prise de vue
sont allemands,
lituaniens
ou ukrainiens.
Comment filmer la mort ?
Ces personnes,
il leur reste un jour.
Une heure à vivre.
Dans ces regards,
l'humanité s'impose.
À l'ouverture
des camps de concentration,
les rescapés filmés
sont des fantômes
aux regards vides.
Le temps d'une survie
s'amorce.
Longtemps après les camps,
on s'évertue à retrouver
les traces de l'horreur.
Les traces d'un avant effacé.
On enquête.
On questionne les témoins.
On interroge.
C'est quoi la mort ?
Dans cette temporalité,
ces images des ghettos
prises antérieurement au crime
nous offrent à voir l'avant.
Dans ces regards
tournés vers l'objectif,
il ne reste que la mort
en perspective imminente.
C'est quoi mourir ?
La caméra les scrute
de manière obscène.
Que lire dans ces yeux
qui se détournent pudiquement ?
Pour les opérateurs soviétiques,
les nouvelles découvertes
macabres se font écho.
Corps en décrépitude,
soumis au ravage du temps.
Les chers,
quelle que soit leur identité,
connaissent le même sort.
Tout se ressemble dans la mort.
Le trépas nivelle
les différences ethniques
ou religieuses.
L'au-delà balaye
les spécificités
et aide à la confusion.
Ce sont des chers,
des eaux,
des restes,
avant tout soviétiques.
Vassily Grossman,
accablé par la mort de sa mère,
dans la fosse de Berdichev,
écrit
« Il n'y a plus de Juifs en Ukraine.
Dans toutes les villes,
les centaines de bourgades
et les milliers de villages,
on ne voit pas de jeunes filles
aux yeux noirs en pleurs.
On n'entend pas le long cri
de deuil des vieilles femmes.
On ne croise pas
d'enfants juifs affamés.
C'est le silence complet.
Il faut dire seulement
que si dans un lieu
vivaient cent Juifs,
c'est cent Juifs
qui ont été tués. »
1943 marque
le tournant de la guerre.
La victoire de Stalingrad
annonce les prémices
de la reconquête.
Roman Karmen
est le héros reporter
de cette victoire.
L'armée rouge,
dans sa marche vers l'ouest,
reprend possession
des terres jadis habitées
par une forte population
juive,
forcée de constater
que la majeure partie
des habitants
a été décimée.
Les soviétiques
ferment les yeux,
donner une particularité.
À quoi bon ?
Ce qui importe,
c'est le chemin
vers la victoire.
Dans cette nécessité,
les Juifs restent
le hors-champ des caméras.
L'hypothèse
de leur extermination
devient gênante.
La souffrance,
insupportable,
va à l'encontre
de l'image
que l'Union soviétique
souhaite désormais véhiculer.
Il ne faut plus
s'étarder sur la perte
et moins encore
sur l'irréparable,
mais ouvrir la voie
à la réparation.
Les actualités
réclament
une imagerie épique
où les dimensions tragiques
cèdent le pas
à l'héroïsme.
On n'hésite pas
à projeter des images
d'un bonheur passé,
d'un peuple travailleur,
méritant,
d'un temps
d'une apparente prospérité.
On demande aux opérateurs
de suivre
des groupes de partisans,
de mettre en avant
leur courage,
leur détermination
et leur prouesse.
La cinéaste
Tilia Reisman
passe la plus grande partie
de la guerre avec eux.
Ses hommes
et ses femmes
dévoués à la mère-patrie
illustrent
la figure du héros.
Eux aussi
sont des victimes
de l'envahisseur allemand,
tués dans les ravins
ou par pendaison,
leurs corps exposés
à la population
pour dissuader
toute velléité
de résistance.
Les fictions
mettent en exergue
des figures exemplaires.
C'est le cas de Zoya,
jeune résistante
de 18 ans,
torturée,
qui a eu le courage
de se taire.
Elle est pendue,
son corps exposé
pendant un mois.
Ses derniers mots
sont à la hauteur
de sa dévotion patriotique.
Masha Bruskina
subit le même sort.
Mais Masha est juive.
Dans le musée
de la Grande Guerre patriotique
est inscrit
sous sa photo
jusqu'en 1992
une résistante inconnue.
Il ne fallait pas faire d'ombre
au modèle russe Zoya.
Il a fallu
un demi-siècle
pour que la mémoire collective
retrouve son nom.
Dans la perspective
d'une possible défaite
ou par volonté
d'effacer le peuple juif
jusque dans sa dépouille,
les Allemands
mettent en place
une campagne
de destruction d'épreuve
appelée
Opération 1005.
Elle consiste à utiliser
une main d'œuvre
composée de juifs,
de prisonniers de guerre,
pour effacer les traces
de ce qu'on appellera
génocide.
Ces travailleurs forcés
sont répartis en groupes
de fossoyeurs,
de responsables du feu
et de trieurs de cendres
afin de récupérer
les dents en or.
La rapide avancée
des troupes soviétiques
interrompt parfois
les opérations
de destruction
et permet aux opérateurs
de saisir des scènes
quasiment sur le vif,
comme à Kluga.
En arrivant sur place,
l'armée rouge délivre
80 rescapés juifs
qui expliquent
les techniques du bûcher.
Des rondins de bois
alignés sur lesquels
sont empilés des corps,
puis une autre couche
de rondins
et à nouveau des corps.
Une fois le brasier consumé,
les Allemands utilisaient
une machine à broyer les os.
Il y a Ehrenburg est saisi
en arrivant sur place.
Il écrit
« En fuyant,
les hitlériens ont voulu
brûler la dernière part
des morts.
Ils ont entassé
les cadavres comme des bûches.
J'ai vu des corps
de femmes brûlées,
une petite fille,
des centaines de cadavres.
Je suis resté debout
sans pouvoir bouger.
Le chauffeur m'appelait
vainement.
C'est difficile
d'écrire là-dessus.
Les mots me manquent. »
L'efficacité de l'opération
1005 a ses limites
et le sol soviétique
abrite des milliers
de cadavres.
L'année 1943
est marquée
par les exhumations.
L'heure est
à la collecte des preuves.
Des commissions d'enquête
fouillent les fosses,
relèvent les indices
de modalité de mise à mort,
répertorient les pertes
matérielles et humaines,
chiffrent les préjudices.
On demande aux opérateurs
de filmer les procédures,
visites du terrain,
expertise médico-légale,
collecte de témoignages.
Ils doivent mettre en œuvre
des films pour la mémoire
et pour la justice.
Romane Carmen écrit
dans ses récits de tournage
Quand Albert filmait
les corps amassés,
il tenait la caméra
sans trembler.
Il savait que chaque
mètre de pellicule,
que chaque plan
serait une preuve
implacable contre
les bourreaux fascistes.
La finalité judiciaire
devient explicite
dès 1943.
Les soviétiques
n'attendent pas
la fin de la guerre
pour juger les criminels.
Ils ouvrent
les tout premiers procès
à Kharkov et Krasnodar.
Les audiences sont filmées.
L'enjeu est international.
Les meurtres ne doivent
pas incomber seulement
aux hommes,
mais à l'État nazi
en tant qu'État criminel.
Le chef d'accusation
porte sur l'assassinat
du peuple.
Dans les fosses,
les cadavres n'ont plus
de voix pour dire
leur singularité.
La doctrine,
la justice soviétique
d'abord,
l'emporte.
Les soviétiques,
submergés par la colère
et fort de la victoire
qui s'amorce,
passent de la haine
envers les bourreaux
à la volonté de représailles.
Pour éviter les lynchages,
on met en scène
le châtiment.
On expose les corps
à la foule.
Le mal subi appelle
la vengeance
tant que la réparation.
Mais qui venge-t-on ?
Quant aux millions de morts,
il est temps
de retourner la terre
sur eux,
leur offrir
des fosses communes,
les enterrer ensemble,
athées,
orthodoxes
ou juifs.
Réunis pour mourir,
les voilà rassemblés
pour l'éternité.
En cette célébration,
on leur offre une croix,
une croix seulement,
pour le souvenir,
pour ne pas oublier,
garder en mémoire
que cette terre russe
abrite des millions
de cadavres soviétiques.
Mais comment se rappeler
que sous ces sobres tombeaux
repose aussi
une population juive ?
Nos yeux,
se détachant du sol,
rencontrent
des croix réparatrices,
comme pour accoutumer
notre regard à l'universalité.
Ces hommes et ces femmes
mêlent leur judaïté
aux autres morts,
et le sol soviétique
les condamne
à ne plus exister.
Dans la marche vers Berlin,
les opérateurs donnent
une vision grandiose
de l'armée rouge,
rappelant que grâce à elle,
des milliers de vies
sont sauvées.
En ce début d'année 1944,
les instructions sont
des entrées triomphales
dans les villes,
des parades militaires,
des remises de décorations.
Pour ce qui reste
des images de combat,
les instances militaires
demandent explicitement
aux équipes
d'avoir recours
à des reconstitutions,
pour que l'image glorieuse
retentisse.
Les opérateurs
comme Marc Trojanowski,
fervent défenseur
de l'image prise sur le vif,
refusent de se plier
à ces exigences.
D'autres défendent
les mises en scène.
Roman Karmen proclame
« L'important n'est pas
d'être vrai,
mais d'être juste ».
La question de l'authenticité
atteint son point culminant
lors de la libération
des camps.
En juillet 1944,
alors que les troupes soviétiques
avancent sur la Pologne,
elles parviennent à Majdanek
par le fruit du hasard
et sont informées
par les populations locales
de l'existence d'un camp.
En poussant les portes
du sinistre lieu,
les soldats découvrent
des fours crématoires,
au pied desquels
sont entassées des cendres
et des ossements humains.
Opérateur soviétique
et polonais pointent
leurs objectifs
sur ce que les Allemands
n'ont pas eu le temps
de détruire.
Roman Karmen
est aux premières loges.
Il réalise l'ampleur
des crimes encore plus
monumentaux qu'aucun
de ceux nombreux
qu'ils avaient observés
lors de leur avancée.
Ils sont les premiers
à faire une telle découverte,
un an avant que les Américains
n'entrent dans Buchenwald.
Ils vont être les seuls
à mettre en lumière
les camps d'extermination.
Les opérateurs sont
familiarisés avec l'horreur,
ce qui les étonne.
C'est la forme industrielle
de la mise à mort.
Ils filment
comment fait un état des lieux.
Les barbelés électrifiés,
les fours,
les cheminées,
et enfin,
des rescapés figés
dans les affres de la mort.
Difficile de savoir
si ces images ont été prises
sur le vif
ou s'il s'agit
d'une mise en scène.
Ce dont on est sûr,
c'est que ce sont
les premières preuves filmiques
des camps de la mort.
Six mois plus tard,
lors de la libération d'Auschwitz,
les reporters sont absents.
Les rescapés sont là.
Sept mille ombres vivantes
et des milliers de cadavres.
En raison du caractère
exceptionnel du lieu,
les équipes de tournage
sont appelées.
Mais quand les opérateurs arrivent,
ils ont très peu de pellicules
et ne parviennent à filmer
que quelques survivants
et quelques plans sous la neige.
Ils demandent en express
qu'on leur envoie du matériel.
Quand enfin ils le reçoivent,
la plupart des détenus
ont été évacués.
Alors, pour la mémoire,
pour l'histoire,
les équipes de tournage
procèdent à des reconstitutions.
On fait venir
la population polonaise des environs
ainsi que d'anciens prisonniers.
On les affuble
de la bière et hures.
On leur demande de poser,
comme des tableaux.
Les opérateurs vont même
jusqu'à mettre en scène
l'arrivée de l'armée rouge.
Au clap,
les soldats entrent dans le cadre
et les acteurs,
des pseudo-détenus,
jouent le bonheur
de la libération.
Ils n'hésitent pas
à refaire plusieurs prises.
Plans larges,
plans rapprochés,
contrechamps.
Les détenus restés
pour recevoir des soins,
on les dispose en rang,
derrière les barbelés,
avec leur bandage.
Cette stratégie par l'image
pour rendre compte de l'horreur
contribue à l'élaboration
du discours visuel de la Shoah,
comme une répétition générale
au film des reporteurs
britanniques ou américains.
Sur la pellicule
sont enregistrés
les vestiges matériels.
Tas de ciseaux,
de cheveux,
de chaussures,
d'habits,
flots ininterrompus
attestant au silence
de l'immensité du crime.
L'iconographie choisie
gomme la spécificité juive
des victimes.
L'amoncellement de talites,
châles de prières
retrouvées dans les roches,
est écarté du montage
des films.
Dans les commentaires,
l'accent est mis
sur la diversité nationale.
En avril 1945,
les allemands sont à l'agonie.
La bataille de Berlin
est portée par les mots
d'Ilya Erenburg,
publié trois ans plus tôt.
Ne comptent pas les jours.
Ne comptent pas les kilomètres.
Compte une seule chose.
Les allemands que tu auras tués.
Tue l'allemand.
C'est ce que te demande
ta vieille mère.
L'enfant t'implore.
Tue l'allemand.
C'est ce que réclame
ta terre natale.
Frappe juste.
Ne vise pas faux.
Tue-le.
Les opérateurs filment
le drapeau rouge planté
sur le Reichstag
d'un Berlin dévasté.
Cette image emblématique,
symbole de la victoire
éclatante sur l'ennemi,
conclut la fabulose épopée
de la grande guerre patriotique
et illustre la bravoure
des rapporteurs d'images.
Le succès accapare
l'espèce publique.
La souffrance s'efface
au profit de la légende.
La victoire a une fonction
anesthésiante et amnésiante.
Pendant le procès de Nuremberg,
tout est dit, ou presque,
sur le crime nazi
et l'intention génocidaire.
Même si le film,
présenté par les soviétiques,
fruit de quatre années de tournage,
ne laisse aucune place
à la singularité des victimes.
L'exemple le plus criant
de ces oubliés de l'histoire
se trouve dans le massacre
de Babillard.
Babillard,
énorme et majestueux ravin
dans les faubourgs de Kiev,
devient le symbole de la Shoah
et de son occultation.
Plus de 150 000 civils
y sont assassinés.
De cette catastrophe,
il ne reste aucune trace.
Le silence tombe sur le ravin
comme sont tombés les corps.
33 761 juifs
exterminés à la mitrailleuse
entre le 29 et le 30 septembre 1941.
Pendant deux jours,
des hommes, des femmes,
des enfants ont déferlé
lentement vers la mort
et sont parvenus jusqu'au ravin.
Là où on leur fit peser leurs affaires,
puis se déshabiller,
tous, sans exception.
Le poète Lef Ozeroff écrit
« J'interroge les érables,
répondez-moi, parlez,
vous êtes témoin
du silence.
Une petite fille,
ne me lancez pas de terre dans les yeux,
un jeune garçon,
dois-je enlever mes chaussettes ? »
L'occultation des soviétiques
se renforce dans les années d'après-guerre
avec l'émergence d'un antisémitisme affirmé.
Ilya Erenburg raconte son arrivée
dans sa ville natale de Kiev.
« Mais où sont donc les juifs ? »
a-t-il demandé au concierge.
« Grâce à Dieu,
les Allemands les ont tous tués. »
Telle a été la réponse.
Les images de la Shoah disparaissent.
A Babyn Yar aujourd'hui,
au sortir du métro,
s'ouvre un vaste parc de loisirs.
On vient s'y promener en famille.
Un monument soviétique
se dresse au bord d'un ravin artificiel.
Il faut attendre 1991
pour que les juifs aient une plaque commémorative.
Le poète Alexandre Galic
écrit en 1964
« Le bilan de tous les chagrins a été établi
et Babyn Yar n'est plus que rire et musique.
Donc tout est bien,
tu peux dormir mon fils.
Les gens me pardonneront dans leur indifférence.
Mais moi,
leur indifférence,
je ne la pardonnerai pas. »