Le burn-out touche de plus en plus de travailleurs. Stress, insomnies, difficultés de concentration : ces symptômes sont-ils le résultat de pratiques managériales des années 80 ou d'une prise de conscience sur la santé mentale ?
Le sociologue Thomas Perilleux nous éclaire sur ce phénomène préoccupant.
On va parler de burnout en compagnie d'un sociologue clinicien qui a reçu hier le prix Science pour le Monde
Pensez, le travail pour son ouvrage, le travail à vif, souffrance professionnelle, consultez pourquoi
C'est publié par les éditions ERES, un ouvrage qui réinscrit le syndrome d'épuisement professionnel
tel que ses victimes en parlent dans le champ politique de l'entreprise et de ses nouvelles organisations
Une exploration à la fois sociale et intime des souffrances psychiques
Bonjour Thomas Périlleux
Bonjour
Merci d'être venu
Merci de votre invitation
Félicitations pour votre prix
Dites-nous à quoi ressemble le burnout, qu'est-ce qui se passe dans le corps, ça semble très brutal
Je trouve intéressant que vous posiez la question du corps parce que c'est d'abord les symptômes somatiques qui apparaissent
Les personnes en burnout que nous recevons en consultation disent qu'elles n'en peuvent plus
Mais aussi que le corps s'est comme effondré, on dit souvent le corps lâche
En fait, souvent antérieurement, elle n'avait pas été attentive à des signaux qui pouvaient déjà être problématiques
Et puis arrive un point de rupture, un incident critique souvent, mais c'est un incident qui révèle tout un processus antérieur
dans lequel les ressources personnelles et collectives se sont comme épuisées
Le corps lâche, donc plus d'énergie, plus d'envie, une espèce d'immobilisme, c'est ça que vous observez ?
Oui, quelque chose d'un élan s'est cassé et c'est pour ça que je parle aussi d'effondrement
On traduit burnout par épuisement professionnel, je trouve aussi que l'idée de l'effondrement est intéressante
parce que c'est comme si le socle sur lequel s'appuyait la personne s'est effondré
Et tous ces appuis à la fois professionnels et existentiels sont en déliquescence
Alors c'est vrai que souvent elles disent un matin j'ai plus pu me lever, je n'arrive plus à retrouver cet élan par rapport au travail
Au niveau de la bêtise, le processus qui mène à cet effondrement est lent et long
En lisant les entretiens que vous avez en consultation et que vous retranscrivez dans votre livre, Thomas Perrieux
j'ai eu le sentiment qu'au fond ce qui fait disjoncter, c'est le mensonge
Vous n'employez pas ce terme, vous parlez de contradiction, d'injonction contradictoire
Oui, il y a toute une série de demandes et d'injonctions dans lesquelles les professionnels peuvent se trouver pris en tenaille
Par exemple faire plus vite et mieux en moins de temps
A la fois s'impliquer très intensivement dans le travail et adopter des attitudes de détachement
Par exemple par rapport à la qualité de son travail, être amené à faire du travail bâclé à ses propres yeux
Donc sacrifier d'une certaine manière ses propres valeurs professionnelles
Ça coince le professionnel dans des contradictions qui ne sont pas dites
Alors je pense qu'il y a toujours des contradictions dans un milieu de travail, on est toujours pris dans un champ de force contradictoire
Le problème c'est de taire ces contradictions
Et là le silence imposé devient extrêmement néfaste, délétère, y compris pour la santé
Vous dévoilez ainsi les ruses du management moderne, l'horizontalité qui déguise la mise en concurrence
L'autonomie qui est une technique de culpabilisation, des objectifs quantitatifs qui dissimulent le travail mal fait
Est-ce qu'à chaque organisation du travail correspond un type de souffrance ?
Le burn-out serait l'expression de la souffrance contemporaine
Une autre organisation provoquerait une autre souffrance, c'est notre rapport au travail qui est pathologique ?
C'est le rapport au travail qui est en question et qui est remis en question au moment des difficultés, des incidents critiques et des crises existentielles dans les consultations
C'est le rapport au travail qui est en jeu, mais ce rapport au travail individuel, personnel, subjectif est toujours pris aussi dans un contexte
Et effectivement on peut faire des liens, la causalité est toujours difficile à établir
On a pu attester par exemple que le modèle du travail à la chaîne avec des gestes répétitifs sous cadence et très contrôlés provoquait des atteintes somatiques, des troubles musculoskeletiques
On peut dire probablement que le burn-out est lié à un modèle de performance et d'organisation productive qui provoque des atteintes psychiques
Mais c'est une causalité à prendre aussi dans un ensemble de dimensions, c'est jamais un lien direct entre le type d'organisation et la pathologie
Si je peux rajouter une chose concernant le mensonge, ça me tient à cœur, c'est peut-être aussi effectivement une des dimensions
Là il y a une forme de mensonge institué, ou de silence en tout cas imposé, mais qui implique alors du mensonge, puisqu'on fait comme si tout allait bien
D'autant qu'on met en plus des mots qui ne disent pas du tout le réel mais disent l'inverse du réel, donc là il y a une deuxième couche de mensonge en quelque sorte
C'est ça, je pense qu'il faut vraiment retrouver le poids de la parole, une parole qui puisse être dite en vérité, même si on sait qu'on est dans un milieu professionnel toujours pris aussi dans des rapports de force
Néanmoins je pense que vraiment les distorsions du langage sont problématiques pour les personnes et pour les collectifs
C'est-à-dire qu'on peut avoir des collectifs où dire les choses devient déjà un problème, où les mots sont comme détournés de leur sens, on utilise beaucoup d'anglicisme, on utilise beaucoup de formules incompréhensibles aux oreilles du profane