La bête du Gévaudan - Chronique de Prof #45

La Prof
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28 Vues de vidéo·31 déc. 2024
Bonjour ! Comme vous le savez peut-être si vous suivez un peu cette chaîne, j'aime
l'histoire culturelle, l'histoire des mentalités, l'histoire des relations entre les humains
et la nature.
C'est ce qui me plaît, et en tant que vulgarisatrice, c'est de ça que j'ai le plus envie de parler.
Avec l'histoire des femmes, bien sûr, mais ça c'est pour mon autre émission.
Ouais, celle où on n'est pas invité !
Exactement.
Et du coup, le sujet que j'ai choisi aujourd'hui va nous permettre, à partir d'un événement
connu, de rassembler tous ces éléments et de dresser une histoire plus large, celle
des relations entre les humains et les loups du Moyen-Âge à nos jours.
Rien que ça.
Nous n'aurons peut-être pas le temps de tout traiter en profondeur.
Non, c'est sûr, mais on a fait beaucoup de recherches pour ce sujet, et on est motivés.
Il s'agirait peut-être de commencer à parler du sujet, alors ?
J'y venais.
Le loup, donc.
Dans les mentalités, depuis l'Antiquité, il n'a pas une très bonne réputation en
Europe.
Animal tantôt lâche, comme le loup-isangrin dans le roman de Renard, tantôt manipulateur
comme dans les contes de Perrault au XVIIe siècle, les gens s'accordent pas mal à
dire que le loup est un animal nuisible et potentiellement dangereux, sans en avoir
toutefois une peur effroyable.
Dans les vies de saints de mon époque, on retrouve souvent l'image d'un loup carnassier
qui aurait été converti à la foi chrétienne, et aurait ensuite expié ses fautes, accepté
la domestication, rendu les moutons, etc.
Ces récits de loups repentis sont bien jolis, mais n'empêchent pas quelques attaques
de loups sur le bétail, voire même sur les humains.
L'historien Jean-Marc Morisseau, qui a écrit beaucoup de livres sur ce sujet, distingue
cinq types d'attaques.
Les attaques accidentelles lors de mauvaises rencontres, où les victimes sont le plus
souvent des adultes.
Les attaques durant lesquelles l'animal se défend ou protège ses petits, lors de chasse
par exemple.
Les attaques sur des cadavres humains, lors des guerres par exemple.
C'est ce qui est arrivé à Charles le Téméraire d'ailleurs, qu'on a retrouvé deux jours
après la bataille de Nancy, la joue croquée par un loup.
Les attaques d'animaux enragés.
Les attaques délibérées provenant de loups anthropophages.
Ces deux derniers types d'attaques sont les plus courants, et ceux sur lesquels nous
sommes le mieux renseignés.
Et puisqu'on est ici pour parler de la bête du Gévaudan, on va surtout s'intéresser
à la dernière catégorie d'attaques, le loup anthropophage.
C'est parti !
Dans cette vidéo, on retracera le déroulé des attaques de la bête du Gévaudan, de
manière assez événementielle donc, mais en faisant très régulièrement de grosses
digressions sur les mentalités, le contexte de l'époque, etc, vous verrez, ça va être
bien.
Mais d'abord, faisons un petit détour par les sources, qui concernant les loups sont
assez nombreuses et dispersées.
On trouve mention des attaques de loups dans les chroniques et les mémoires depuis le
Moyen-Âge, et plus particulièrement à partir de la guerre de Cent Ans.
Les sources comptables et administratives sont aussi précieuses puisque les attaques
récurrentes génèrent souvent une forte correspondance entre les agents sur place
et leurs supérieurs hiérarchiques.
On trouve encore des blessés d'attaques de loups dans les registres des hôpitaux,
et des morts dans les registres paroissiaux.
Quand les attaques sont vraiment retentissantes, des ordonnances de chasse peuvent être envoyées
pour informer les populations.
La presse s'empare parfois de l'affaire, circulent alors des imprimés vendus par
les libraires et les colporteurs pour alerter sur les dangers du loup de manière souvent
exagérée.
A partir de la fin du Moyen-Âge, des traités de chasse s'ajoutent à cette collection
assez riche.
Autant dire que pour trouver mention d'attaques de loups, on peut chercher un peu partout,
en fait.
Comme ça, on est bien avancé !
Revenons donc rapidement sur le loup enragé, à l'origine d'environ 1200 attaques en
France entre le XVe et le XIXe siècle.
Le loup enragé, comme son nom l'indique, est porteur de la rage qui s'attaque à son
système nerveux.
En quelques jours à quelques mois, l'animal meurt.
Mais juste avant de nous quitter, il entre dans une phase de rage furieuse, durant laquelle
sa morsure peut contaminer via sa salive.
Les attaques de loups enragés sont donc très nombreuses, mais s'étalent sur une courte
durée.
Durant un ou deux jours, rarement plus, l'animal va se jeter à la tête ou aux membres de
toutes les personnes qu'il croise, hommes, femmes ou enfants, soit une cinquantaine d'attaques
par loups enragés en général, et tenter de déchiqueter ses proies sans aucune volonté
de les dévorer ensuite.
De toute façon, il n'est plus en capacité de déglutir.
Les victimes ne succombent pas toujours à leurs blessures, mais le virus de la rage
qui leur est inoculé leur est généralement fatal plusieurs jours, semaines ou mois après
la morsure.
Les plus chanceux doivent leur survie à des vêtements épais ou à une trop faible quantité
de virus.
Sortez couverts !
Le loup anthropophage étant avant tout malade, ses attaques peuvent survenir à tout moment
de l'année et à toute heure de la journée.
Pour le loup anthropophage, c'est un petit peu différent, et c'est là qu'on entre dans
le vif du sujet.
Entre le 15e et le 19e siècle, le loup anthropophage aurait fait entre 1500 et 2000 victimes en
France selon les études.
On le retrouve dans toutes les régions de France, sauf en Corse vu qu'il n'y a pas de
loups là-bas.
Logique !
Les attaques de loups anthropophages sont connues depuis l'Antiquité, connaissent une
légère baisse à la fin du Moyen-Âge, puis reprennent après les guerres de religion
et défraient régulièrement la chronique tout au long de l'époque moderne.
Ma mère avait pour nom Gwendoline, elle est morte dévorée par les loups, parce que
notre père qui était parti pour boire à la taverne de Ducheneau a crevé gelé dans
les temps à cause de son pied beau.
Attention, tous les loups ne sont pas anthropophages.
Durant l'époque moderne, on estime que ceux qui s'attaquent à des humains et les intègrent
à leur régime alimentaire représentent environ 1 à 2% de la population de loups françaises.
Il semblerait qu'il s'agisse de loups communs, qui ont goûté à la chair humaine et y ont
pris goût, mais comme ils sont souvent décrits comme différents des autres loups, ça n'est
pas une certitude absolue.
Quoi qu'il en soit, les loups anthropophages sélectionnent des victimes faibles dans des
circonstances propices à l'attaque et représentent un danger tenace puisqu'ils sévissent souvent
plusieurs années sur leur territoire avant d'être abattus.
Le reste des loups se nourrit de gibiers, de bétail et ne représente aucun danger
pour l'homme.
On peut citer comme exemple de loups anthropophages les loups toulousains dans les années 1600,
la bête du Gatiney de 1653 à 1657, la bête de Touraine de 1742 à 1755, et bien sûr
la bête du Gévaudan de 1764 à 1767.
Et si la France est le pays qui enregistre le plus grand nombre de loups anthropophages
connus, c'est avant tout parce que c'est le pays où la recherche historique sur le
sujet est la plus avancée.
Cocorico ! Enfin, pardon, Aouuuu !
Pour contrer ces attaques et la prolifération de l'espèce, la chasse au loup est une activité
pratiquée depuis longtemps en France.
La fonction de loup-vêtier est institutionnalisée sous Charlemagne et une loup-vêterie moderne
est créée sous François 1er en 1520.
Elle prévoit la création d'un grand loup-vêtier de France et de lieutenants de loup-vêterie
disséminés un peu partout dans le royaume, dotés de sergents et de meutes de chiens
dressés.
En dehors de ces chasses institutionnalisées, la chasse aux bêtes malfaisantes comme le
loup et le renard est permise même pour les rôturiers.
Ils y sont encouragés par des primes, qui existent dès le Moyen-Âge dans certaines
provinces, mais sont réglementées dans tout le royaume en 1539.
Deux deniers pour un loup, trois deniers pour une louve.
L'appât du gain fait alors des chasses individuelles le moyen le plus efficace pour se débarrasser
des loups, devant les battus et les empoisonnements.
Ce système de primes par loups tués entraîne forcément quelques tentatives de fraude.
Bah oui, après avoir présenté le cadavre à un endroit pour toucher sa prime, on pourrait
être tenté de pousser jusqu'au chef-lieu suivant pour toucher une deuxième prime tant
que le cadavre est encore frais et présentable.
Pour y pallier, à l'époque du Gévaudan, la pièce à conviction, c'est-à-dire le
cadavre du loup, était donc détruite sur place par le subdélégué qui remettait la
prime.
Les premières attaques en Gévaudan auraient commencé vers la fin du mois de mars 1764,
mais la première victime attestée est tuée le 30 juin.
Il s'agit d'une jeune fille de 14 ans nommée Jeanne Boulet, qui résidait dans le Vivaret
en Ardèche.
Les attaques, que je ne détaillerai pas une par une, se succèdent ensuite pendant tout
l'été.
En septembre, on recense 9 victimes, et une première prime de 200 livres est promise
à qui tuera la bête.
A l'époque, la prime pour loup tué était plutôt d'environ 6 livres, et on pouvait
monter à 10 ou 12 livres en période de crise.
Du coup, là, c'est la méga-crise.
Les habitants de certains cantons sont exceptionnellement autorisés à porter des armes, un droit habituellement
réservé aux seigneurs, mais on n'est pas aux States, ils ont très peu de fusils et
ne savent guère s'en servir.
Des bergers sont aussi réquisitionnés avec leurs chiens pour aider à traquer celles
qu'on commence à appeler « la bête ».
L'ébattue se succédant, cette dernière migre du vivaret vers le gévaudan durant
l'été.
Le 8 octobre, elle est chassée à nouveau, sans succès, mais l'animal est aperçu.
Écoutons à ce sujet Étienne Laffont, subdélégué à l'intendant du Languedoc, qui réapparaîtra
souvent dans cet épisode donc retenez bien son nom.
Les chasseurs rencontrèrent la bête féroce le troisième jour de leur chasse.
Ils la trouvèrent cachée derrière une muraille, à l'issue d'un bois, couchée sur son ventre,
paraissant guetter un jeune berger qui gardait des bœufs dans un pâturage où elle avait
été un instant auparavant, et d'où les bœufs l'avaient chassée en courant sur
elle.
Dès qu'elle aperçut les chasseurs, elle se jeta dans le bois.
Le conducteur de la troupe, qui avait ramassé avec lui une centaine de paysans, fit investir
le bois par tous ceux qui étaient armés et fit battre l'intérieur par les autres.
La bête en sortit et passa devant deux des chasseurs.
Le premier lui tira à environ dix pas.
Elle tomba sur le cou, se releva sur le champ.
Le second chasseur lui tira à la même distance dès qu'il l'avait relevé, elle retomba.
Les deux chasseurs ainsi que quelques paysans coururent sur elle, la croyant morte.
Elle se releva encore et rentra dans le bois, paraissant avoir la démarche mal assurée
et allant plus lentement, quoique toujours plus vite que ceux qui la poursuivaient.
On l'a cru bien blessée et on se retira sur les 7h du soir, dans l'espoir de la trouver
le lendemain, morte ou hors d'état d'échapper.
Le lendemain, dès les 4h du matin, le bois fut investi et battu par plus de 200 hommes.
Ils y cherchèrent la bête pendant toute la matinée, mais infructueusement.
Elle en était sortie dans la nuit.
Elle fut aperçue ce même jour par deux personnes qui ont assuré qu'elle boitait.
Le même jour, elle attaque un garçon qui survit, mais garde une cicatrice à la joue.
Elle est encore aperçue le 10 octobre.
Et le 22 octobre, elle tue Marguerite Malige, une jeune fille de 19 ans qui avait été
envoyée à Contrecoeur garder le troupeau de bœufs de la famille.
Comme beaucoup de victimes de loups anthropophages, Marguerite est retrouvée décapitée.
Il ne faut pas y voir là une intervention humaine ou une quelconque volonté.
Le loup attaque au cou, rond les vertèbres, ce qui sépare la tête du corps.
Environ un cinquième des victimes de la bête du Gévaudan connaît le même sort,
et on retrouve ces décapitations dans tous les cas d'attaques de loups anthropophages.
Début novembre, une troupe de dragons dirigée par Dieu Hamel arrive en Gévaudan.
Mais l'hiver s'installe, et en 1764, il est doux mais particulièrement humide et neigeux,
ce qui complique la traque.
Les attaques continuent, en novembre, en décembre.
Le 11 janvier, d'après le livre de l'abbé Pourchet,
qui rédige une histoire de la bête du Gévaudan en 1889,
elle pose ses pattes à vent sur la puits de fenêtre d'une cuisine
et regarde ce qu'il se passe à l'intérieur.
Tranquille.
Le lendemain a lieu un épisode marquant de la bête du Gévaudan.
Alors que sept enfants, cinq garçons et deux filles, gardent un troupeau en montagne,
ils sont attaqués.
Retrouvons cette fois M. Bougnol, le curé de la paroisse,
qui nous fait le récit de ce combat épique.
Oui, ces enfants étaient armés chacun d'un bateau,
au bout duquel ils avaient attaché une lame de fer pointue qu'ils avaient passée dans une gaine.
Ils n'aperçurent la bête que lorsqu'elle fut auprès d'eux.
Ils se rassemblèrent au plus vite, tirèrent la gaine de leurs petites armes,
firent le signe de la croix et se mirent en défense.
Portefeu, qui les dirigeait, se plaça sur le devant,
avec Cousteau et Pic, qui étaient les plus forts.
Il mit les filles au second rang.
Derrière les filles, Panfieu et Verrier qui étaient les plus jeunes de la troupe.
La bête vint à eux et les tourna plusieurs fois.
Ils tournaient eux-mêmes à côté d'elle.
Elle saisit à la joue Genève Panfieu, l'un des plus petits qui était sur le derrière.
Les trois plus grands fondirent sur elle, ils la piquèrent à diverses reprises.
Ils ne purent jamais lui percer la peau.
Cependant, en réitérant leurs efforts, ils parvartent à lui faire lâcher prise.
Elle se retira à deux pas,
emportant une partie de la joue droite de Joseph Panfieu qu'elle mangea devant eux.
Elle vint ensuite les attaquer de nouveau avec plus de fureur et les tournant toujours.
Elle renversa d'abord d'un coup de museau le plus jeune de ses enfants, qui était Jean Verrier.
Portefeu, Couston et Pic l'éloignèrent.
Elle revint sur cet enfant et le blessa d'un coup de dent aux lèvres.
Ils la repoussèrent encore.
Elle fondit une troisième fois sur lui, le saisit avec la gueule par le bras et l'emporta.
Toute la troupe courut après, excitée par Portefeu qui,
voyant qu'on ne pouvait l'atteindre, fit passer Couston d'un côté et passa lui-même de l'autre
pour que la bête prie son chemin à travers un bourbier qui était à 50 pas d'eux,
ce qui leur réussit.
La bête s'engagea dans ce bourbier au point qu'elle fut arrêtée dans sa course
et que les enfants eurent le temps de la joindre.
Ils lui portèrent plusieurs coups dans la gueule et dans la tête.
Ils ne purent jamais rencontrer les yeux.
La bête tenait toujours sous sa patte pendant le combat l'enfant qu'elle avait saisi.
Mais elle n'eut jamais le temps de le mordre,
étant occupée à éluder les coups qu'on cherchait à lui porter aux yeux ou à la gueule.
Elle saisit une fois avec les dents larmes du petit Portefeu qui en fut faussé.
Au dernier coup qu'il lui porta, elle fit un saut en arrière,
laissant le petit Verrier dans le bourbier.
Jacques Portefeu reçoit une récompense royale de 400 livres pour sa bravoure
et est envoyé à Montpellier pour y suivre une carrière militaire,
tandis que ses amis se partagent la somme de 300 livres.
Cette victoire est cependant de courte durée et les attaques et battues se poursuivent.
Les 7 et 11 février, deux grandes battues rassemblent jusqu'à 20 000 à 30 000 personnes.
Mais la neige ralentit tout, la bête est parfois blessée mais se relève toujours.
En plus, la troupe de dragons stationnée en Gévaudan depuis novembre
La situation semble enlisée et critique.
Mais les habitants du Gévaudan ne sont pas aussi isolés que ce qu'ils croient.
En dehors des frontières de leur région, toute la France retient son souffle.
Le 16 novembre 1764, le courrier d'Avignon rédige un premier article sur l'affaire,
qui se répand à la Gazette de France puis fait le tour du royaume.
Fin 1764 et début 1765, la nouvelle des attaques en Gévaudan se répand en Europe
Les journalistes grossissent les événements,
rendent les attaques encore plus extraordinaires et le public en redemande.
Ce succès, pour ce qui n'aurait pu rester qu'un simple fait divers,
peut s'expliquer par plusieurs causes.
D'abord, la France vient de perdre la guerre de Sept Ans et avec elle ses territoires au Canada.
Son esprit de revanche se reporte donc sur le premier nouvel ennemi trouvé, la bête du Gévaudan.
Ensuite, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle,
l'élite intellectuelle est imprégnée des idées des Lumières et elle s'intéresse aux vertus,
surtout quand elles s'expriment dans des milieux modestes face à des malheurs plus ou moins divins.
On retrouve ces préoccupations morales dans les œuvres de Rousseau, de Diderot...
Dans le cas de la bête, tout le monde brûle de savoir ce qui va arriver
aux pauvres petits paysans du Gévaudan.
Enfin, cette élite des Lumières s'intéresse aussi à la nature sous toutes ses formes.
Or, les incertitudes sur la nature de la bête excitent particulièrement les esprits
et suscitent des débats plus ou moins sérieux jusqu'à nos jours.
Étienne Lafond est le premier à décrire la bête en 1764.
Elle est bien plus grande qu'un loup-servier et de la hauteur et presque de la forme d'un gros loup.
Elle a le museau approchant celui d'un veau, les soies fort longues et qui sembleraient caractériser une hyène.
Du moins, elle en est ainsi représentée dans une des planches du tome IX de l'Histoire naturelle de M. Buffon.
Il pourrait bien se faire que la longueur de ses soies fût un obstacle au coup de fusil et qu'il ne pénétrasse que difficilement.
D'ailleurs, elle est timide, prenant la fuite dès qu'on lui présente quelque arme
et n'ayant fait aucun coup que par surprise et lorsqu'elle a trouvé des femmes ou des jeunes enfants sans défense.
Ce qui me fait croire que ce ne peut être ni un tigre ni un léopard qui marquerait bien plus de hardiesse.
Le 20 janvier 1765, Duhamel la décrit encore ainsi.
Cet animal est de la taille d'un taureau d'un an.
Il a les pattes aussi fortes que celles d'un ours avec six griffes à chacune de la longueur d'un doigt.
La gueule extraordinairement large, le poitrail aussi fort que celui d'un cheval,
le corps aussi long qu'un léopard, la queue grosse comme le bras et au moins de quatre pieds de longueur.
Le poil de la tête noirâtre, les yeux de la grandeur de ceux d'un veau, est étincelant.
Les oreilles courtes comme celles d'un loup et droites, le poil du ventre blanchâtre,
celui du corps rouge avec une raie noire large de quatre doigts depuis le col jusqu'à la naissance de la queue.
Voilà monsieur le monstre tel qu'il est d'après la peinture que j'ai l'honneur de vous en faire.
Je crois que vous penserez comme moi que cet animal est un monstre dont le père est un lion,
reste à savoir qui en est la mère.
Dès le début on s'interroge, est-ce un loup, est-ce une hyène, est-ce un léopard, est-ce Superman ?
Ce n'est pas la première fois qu'une attaque de loup anthropophage est attribuée à autre chose qu'un loup.
Dans les mots employés pour décrire les plus célèbres d'entre eux, on retrouve le terme de loup bien sûr,
puis de bête, de malbête, de hyène, de léopard, d'ours, de tigre et même de loup-garou.
Big up aux normands de 1603 d'ailleurs qui avaient décidé d'appeler leur loup anthropophage local
« la bête qui mange les gens ». Simple, efficace.
La hyène, popularisée par la description qu'en fait Buffon en 1761, rencontre pas mal de succès.
Elle est réputée comme étant l'animal emblématique de la sorcellerie en Afrique,
et l'incapacité des chasseurs à se débarrasser de la bête du Gévaudan
lui attribue rapidement cette même aura surnaturelle.
L'évêque de Mande d'ailleurs déclare que la bête du Gévaudan ne peut être qu'un fléau
envoyé par Dieu pour punir les hommes de leurs péchés et du dérèglement de leurs mœurs.
Pour l'abbé Trosselier, plus nuancé, on dit d'abord de cette bête que c'était une panthère,
une lionne, un singe, une hyène, un monstre.
Chaque peintre la représentait comme il lui plaisait, ou comme on lui disait.
L'inefficacité de toutes ces chasses fit croire au peuple grossier qu'il y avait là-dedans de l'extraordinaire,
que cet animal était invulnérable, qu'on ne le tuerait point.
En un mot, que c'était un sorcier, et on ne pouvait le tirer de là.
Il semblait qu'on était dans ce temps de l'ignorance où l'on croyait au sorcier,
quoique le peuple fut très bien instruit à tous égards.
L'idée se répand donc que la bête du Gévaudan pourrait être un animal hybride,
loup mélangé à une hyène, un lynx, un tigre, voire même un homme.
Le 24 février 1765, deux femmes qui se rendent à la messe de Fournelles croisent un homme inconnu
dont elles aperçoivent de longs poils qui dépassent de la chemise,
alors même que la bête a été aperçue sur le secteur le matin même.
Il n'en faut pas plus pour qu'elles prennent peur.
L'abbé Pourchet rapporte un autre témoignage, toujours en février 1765.
Quelles que soient les descriptions, malgré l'ampleur des attaques et les distances parcourues,
on s'accorde à penser qu'il n'existe qu'une seule bête.
Cela paraît peu probable et l'histoire montrera que c'est faux,
mais dans ce climat de peur et de superstition, il est certain qu'il n'existe qu'une seule bête.
Il est plus facile de penser qu'il n'existe qu'un seul agresseur, dont la puissance serait décuplée.
Un seul loup, c'est plus rassurant par rapport à l'idée qu'il courrait
des dizaines de bêtes mangeuses d'hommes à travers la campagne.
Un seul loup, c'est aussi dans l'intérêt des chasseurs,
qui espèrent tous être celui qui tuera l'unique et gigantesque loup qui s'en prend aux habitants.
Un seul loup, c'est forcément un loup exceptionnel.
Au moment des attaques, malheureusement, la grande louvetterie de France est tombée en désuétude
et n'existe plus que sur le papier.
Son budget a été drastiquement coupé, les 107 lieutenants louveters du royaume
ne reçoivent plus aucun salaire, et le grand louveterie de France n'est même pas sollicité pour intervenir.
Pour pallier à cela, les primes au lot augmentent progressivement.
La prime de 200 livres, promise dès le mois de septembre, déjà exceptionnelle, est rapidement doublée.
L'évêque de Mande rajoute 1000 livres, les états de Landock en sortent 2000,
puis l'intendant d'Auvergne en promet 600, le comte de Saint-Florentin-sur-Anchéry avec 1200 livres,
et le 4 février 1765, le roi ajoute à son tour 6000 livres.
Pour qui tuerait la bête, il y aura donc environ 10000 livres à toucher,
soit 30 ans du salaire d'un journalier, ou l'équivalent de plus de 1500 loups ordinaires tués.
À ce rythme, les chasseurs commencent à débarquer de toute la France, et on les comprend.
Revenons-en maintenant un peu aux événements, puisque je m'étais arrêtée au mois de février 1765.
Le 18 février, la cour envoie en gévaudant un célèbre chasseur normand,
Jean-Charles d'Héneval, accompagné de son fils et de sa troupe.
D'Héneval est motivé et réputé, il aurait tué entre 1000 et 1200 loups au cours de sa carrière,
et croit pouvoir venir à bout de la bête rapidement. Malheureusement, les ennuis s'accumulent.
Le temps est toujours pourri, les chevaux sont inutilisables,
les paysans ne sont pas assez équipés en armes à feu et pas assez disponibles à cause des travaux des champs qui reprennent.
D'Héneval n'est pas non plus ravi de devoir collaborer avec Duhamel et ses dragons.
Il considère que les battus qu'ils organisent gênent son travail et aimerait surtout pouvoir être le seul maître à bord.
Le 7 avril, il obtient le renvoi de Duhamel et de son régiment. Pendant ce temps, bien sûr, les attaques ont continué.
Lors de la dernière, le 4 avril, la bête a dévoré un jeune garçon pendant que ses trois camarades essayaient de la faire lâcher prise à coups de bâtons.
Comme Duhamel avant lui, D'Héneval continue les battus, rassemblant des chasseurs privés venus de toute la France et les habitants des environs.
La bête est parfois aperçue, mais elle s'enfuit toujours.
Le 22 avril, alors qu'elle tente de s'en prendre à deux jeunes gardiens de bestiaux mais repoussés par leurs parents,
on la voit rejoindre un autre loup qui pourrait être une femelle prête à mettre bas.
Le lendemain, une loup est tuée lors d'une nouvelle battue.
La font espère un temps qu'il s'agit de la bête, on se prépare à l'embaumer, mais les attaques reprennent et démentent vite cette belle victoire.
Les chasseurs privés commencent à repartir, lassés de ces échecs, qui exaspèrent aussi les habitants des environs.
Le 3 mai, le comte de Morangiesse écrit
Ça tire à balles réelles ! Dommage que ça soit pas sur le loup.
Un autre loup est tiré le 1er mai, mais parvient encore à s'enfuir.
Attaques et battues continuent durant tout le mois.
Le 24 mai, Deneval ordonne d'empoisonner et de laisser exposer le cadavre d'une jeune fille de 13 ans qui venait d'être tuée par la bête.
Sans succès. La coupable ne revient pas sur le lieu du crime.
Ces tentatives d'empoisonnement avaient déjà été essayées durant l'hiver et avaient échoué également.
Le crédit des Denevals baisse de tous les côtés, rien ne va plus en Gévaudan.
Deneval était pourtant sincèrement motivé et certainement très bon chasseur.
Mais le Gévaudan n'est pas la Normandie, et il est maintenant temps de s'intéresser un peu à sa géographie.
Le terrain que parcourt la bête s'étend sur environ 2500 km², sur la Lausère, l'Ardèche, la Haute-Loire, le Cantal et l'Aveyron,
même s'il se concentre surtout sur l'actuelle Lausère, entre Saint-Poncy, Saint-Jeunier-d'Aulte et les Hubacs.
François-Antoine, le prochain personnage principal de notre histoire, spoilers, l'a décrit dès son arrivée en juillet 1765.
L'on grimpe des vallées sur les montagnes par des sentiers en faisant des longs détours,
la plupart des parties étant impraticables aux hommes et aux bêtes de Somme à cause des précipices qui s'y rencontrent.
Les sentiers sont pierreux, très étroits et ménagés au-dessus de ces précipices.
Ce pays est encore très marécageux, fécond en molières ou bourbiers.
Les voyageurs en trouvent à tout instant qui les arrêtent,
Il en est même où ils courraient le plus grand danger et où s'enseveliraient en entier eux et leurs chevaux.
Pour les éviter, ils sont obligés de faire bien des détours et de sonder les endroits de passage,
ce qui les retarde tellement dans leur marche que pour un trajet où l'on ne mettrait qu'une heure,
si on pouvait le faire à vol d'oiseau, l'on en emploie trois ou quatre.
C'est dans la partie sur laquelle la bête féroce ou les loups ont actuellement leur établissement,
et où je fais avec l'égard de la principale résidence,
que se trouvent réunies toutes les difficultés du pays dont je viens de faire le détail.
Et je ne crois pas qu'il soit possible dans un autre canton d'en trouver de plus grande.
Le Gévaudan est donc une région montagneuse, à l'habitat rural et dispersé.
On y compte environ cent mille habitants, seize au kilomètre carré,
répartis dans des paroisses isolées entre des forêts, des marais et des zones rocheuses.
Ajoutez à cela une météo dégueulasse, puisqu'ils naissent jusqu'en mai et pleut jusqu'en juin,
et vous comprendrez un petit peu des difficultés que rencontrent Deneval et sa troupe.
C'est justement cet habitat rural qui est propice aux loups,
et qu'on retrouve dans la plupart des autres attaques de loups anthropophages.
La bête du Gévaudan n'attaque pas en pleine montagne.
Normal, car pour attaquer des humains, il faut qu'il y ait des humains.
Par contre, les espaces de forêts éclaircies, ouvertes sur les champs,
les pentes douces entre 500 et 800 mètres d'altitude,
et les pâtures constituent son terrain de chasse favori.
Et pour cause, c'est là qu'on y trouve les proies humaines les plus faciles.
Et on passe donc maintenant au profil des victimes.
Et pour cela, il faut parler de l'organisation familiale du travail
dans les sociétés rurales de l'Ancien Régime.
Bon, c'est une longue phrase.
La plupart des victimes ont moins de 16 ans, et ce n'est pas un hasard.
Si les hommes sont occupés aux gros travaux agricoles,
ce sont les enfants et une partie des femmes qui s'occupent en général
de garder les troupeaux de vaches, seules ou à plusieurs.
Vaut mieux être la petite fille au loup-garou que face à un vrai loup.
Chez les journaliers, c'est-à-dire les ouvriers agricoles
qui ne possèdent pas de terre ou de bétail,
les enfants sont envoyés travailler chez des maîtres plus aisés
pour effectuer des petits boulots comme servant ou, encore une fois, garder les vaches.
À l'inverse, les troupeaux de moutons sont en général gardés
par des bergers spécialisés, aidés par leurs chiens.
Ils n'intéressent donc pas les loups anthropophages qui préfèrent la facilité.
Sur 1 561 victimes de loups anthropophages entre 1421 et 1918,
1310 sont des enfants.
Et sur les 251 adultes restants, 209 sont des femmes.
C'est le cas par exemple de Catherine Valli,
une veuve d'une soixantaine d'années qui sort sa seule vache le 25 novembre 1764
et est retrouvée dévorée le soir venu.
Les femmes et les enfants d'abord !
Bien sûr, les autorités proposent des mesures pour protéger tout ce monde.
Au printemps 1765, le syndic du Gévaudan demande à ce que les hommes
accompagnent femmes et enfants pour garder les troupeaux.
On retrouve ce type de décision en 1809 lors des attaques de la Baie des Cévennes,
où le préfet du Gard interdit aux garçons de moins de 15 ans
et aux filles de moins de 18 ans de garder des troupeaux.
Mais en Gévaudan, la réalité des travaux des champs
empêche qu'une telle mesure soit prise au sérieux.
Les enfants continuent de garder les vaches,
la peur au ventre certes, mais il n'y a pas le choix.
Plus tôt, en janvier 1765,
Duhamel avait même ordonné à ses dragons de se déguiser en femmes
pour inciter la bête à les attaquer.
Visiblement, ça n'avait pas fonctionné.
Par contre, il arrive que les troupeaux jouent un rôle protecteur.
Plusieurs fois, la bête du Gévaudan est repoussée par des coups de cordes.
Bravo les vachettes !
Bien sûr, même s'il s'agit du lieu le plus propice,
les loups anthropophages attaquent parfois ailleurs que dans les pâturages.
On trouve des traces d'attaques dans les vignes, les champs,
sur les routes et les chemins,
et même parfois jusque dans les villages et aux portes des maisons.
Mais ce lien entre le profit des victimes et les activités agricoles
explique aussi le calendrier des attaques du loup.
Si les loups enragés, dont je parlais en début d'épisode,
peuvent sévir toute l'année,
les attaques de loups anthropophages suivent beaucoup plus précisément
le calendrier agro-pastoral.
Les attaques ont surtout lieu à partir du printemps,
où les activités en extérieur reprennent.
Les enfants ressortent garder des troupeaux qui ont passé l'hiver au chaud,
et la végétation pousse,
ce qui permet aux loups de se dissimuler plus facilement
dans les sous-bois ou même les champs.
Cette période correspond aussi généralement à la naissance des louveteaux,
entre mars et mai,
ce qui encourage d'autant plus les loups à aller chasser
pour nourrir la petite famille.
En plus, plus les hommes sont requis aux champs,
moins ils sont disponibles pour traquer la bête durant les battues.
Et il faut éviter de chasser le loup dans les champs
parce que ça pourrait abîmer les récoltes qui y poussent.
C'est un cercle vicieux.
L'insécurité maximale règne jusqu'à la fin de l'automne,
où les enfants rentrent chez eux
et où les adultes peuvent à nouveau se consacrer à la chasse aux loups.
Qui se montre moins, donc.
Habile.
Et contrairement au proverbe « entre chiens et loups »
qui laisse entendre que les loups seraient plutôt des créatures nocturnes,
si vous avez suivi tout ce que je viens de dire,
vous pouvez deviner que les attaques de loups ont plutôt lieu
en journée ou en début de soirée.
Quand il y a des humains dehors, donc.
De plus, si dans les mentalités on associe volontiers les attaques de loups à l'hiver,
c'est que les cas de loups enragés survivent bien plus longtemps
que les cas de loups anthropophages.
On en retrouve jusqu'à la fin du XIXe siècle,
et eux attaquent bien en hiver.
Retournons aux événements du Gévaudan.
En juillet 1765, les dénevals n'ont toujours pas réussi à débusquer la bête
et l'impatience grandit à Versailles.
D'autant que de plus en plus de rumeurs courent sur l'incompétence des Normands.
Le 22 juin, le roi fait venir en Gévaudan son propre porte-arquebuse,
François-Antoine, accompagné de 14 chasseurs renommés
et de chiens habitués à la chasse aux loups.
François-Antoine a 70 ans.
Il est décrit comme un homme sensible au sort des habitants du Gévaudan
et également ému par la tristesse de Jean-François Déneval,
qui quitte la région sur un échec.
Il collabore avec lui tant qu'il est encore là, participe à ses battues.
Le 20 juillet, les dénevals sont finalement renvoyés dans leur région.
Le père reçoit tout de même 350 livres de rente pour ses mois de tentative,
plus 2482 livres de frais de mission.
Antoine remarque dès son arrivée le mauvais climat et les difficultés du terrain,
qui rendent la traque difficile.
L'été étant tardif et pluvieux, les récoltes ne commencent que le 10 juillet
et les habitants ne sont donc disponibles pour les battues
que les dimanches et jours de fête, et pas hyper enthousiastes.
Non mais là ça pue la révolte, il y a du saccage dans l'air !
Antoine manque aussi de chiens depuis le départ des dénevals
et il faut attendre le début du mois d'août
pour qu'une nouvelle meute soit amenée par le comte de Tournon.
Antoine effectue donc sa première grande battue le dimanche 11 août,
après la messe, en même temps que deux autres commandées par le frère de Lafond
et par le comte de Tournon.
Mais la bête est délogée dans un coin mal gardé,
s'échappe et attaque deux servantes un peu plus loin.
L'une d'entre elles, Marie-Jeanne Vallée,
lui donne alors un coup de baïonnette dans le poitrail qui la fait fuir.
Elle est saluée pour son effort et qualifiée de « pucelle du Gévaudan »
par François Antoine, mais ne reçoit aucune récompense.
Contrairement aux dénevals, Antoine est globalement populaire en Gévaudan,
même si des affrontements entre chasseurs et locaux existent.
Il fait organiser des messes, des feux d'artifice, donne des repas...
Pour lui, ces fêtes sont l'occasion d'entretenir le moral de la population,
malgré les ravages de la bête, et de s'assurer leur soutien lors des battues.
Ce n'est pas toujours une réussite.
Certains habitants désertent durant la journée, d'autres tombent d'inadmission.
D'ailleurs, les récoltes sont mauvaises.
La moisson a dû être interrompue mi-août à cause de la météo
et les blés pourraient surpier.
Un loup est tué le 28 août, lors d'une battue,
et on croit reconnaître la fameuse bête, mais les attaques reprennent début septembre.
François Antoine s'inquiète, car l'automne arrive,
et il craint que le gel et le grouillard ne lui permettent pas longtemps de continuer les battues.
Le 18 septembre, la bête est aperçue avec une louve et des louveteaux dans le bois des Chazes.
François Antoine y envoie des gardes et s'y rend le 20 septembre,
après confirmation que la bête est toujours là-bas.
« Il nous serait venu par un sentier à la distance de cinquante pas.
Ce grand loup, en présentant le côté droit et tournant la tête pour me regarder,
et sur le champ, je lui ai tiré un coup de derrière ma canardière,
dont l'effort du coup m'a fait reculer de deux pas.
Mais le dit loup est tombé aussitôt, ayant reçu la balle dans l'œil droit.
Et comme je criais « Alali ! », il s'est relevé et est revenu sur moi en tournant
et sans me donner le temps de recharger ma dite arme.
J'ai appelé à mon secours le sieur Rinchard, placé près de moi,
qu'il a trouvé arrêté à dix pas de moi et lui a tiré dans le derrière un coup de sa carabine,
qui l'a fait refuire environ vingt-cinq pas dans la plaine où il est tombé renne-mort.
La bête est vaincue.
Elle est autopsiée rapidement par un chirurgien local qui confirme qu'il s'agissait d'un loup de grande taille,
87 centimètres de haut, contre une moyenne de 50 à 81,
1m85 de long, 63,6 kilos.
On ne trouve pas d'eau humain dans son estomac,
mais sa dernière attaque connue remontait à huit jours.
Un défilé d'anciennes victimes vient se présenter devant le corps.
La plupart disent reconnaître la fameuse bête du Gévaudan, certains sont moins sûrs.
Pour François-Antoine, le loup qui vient d'être tué est bien la bête du Gévaudan,
mais il n'exclut pas qu'il y en ait tué d'autres,
à commencer par la louve et ses louveteaux qu'il convient de tuer aussi.
Le 17 octobre, le dernier louveteau est abattu au moment où la neige commence à tomber en Gévaudan.
François-Antoine rentre début novembre à Paris, après s'être assuré de la fin des attaques.
Il reçoit la Grande Croix de l'Ordre de Saint-Louis, dont il était déjà chevalier,
la récompense promise plus 1000 livres de rentes annuelles,
une compagnie de cavalerie pour son fils et la permission de représenter la bête dans ses armoiries.
La bête du Gévaudan, de son côté, est empaillée à Clermont-Ferrand
et arrive à Versailles début octobre sous la supervision du fils d'Antoine.
La nouvelle de sa mort a fait le tour de la presse européenne.
Elle est exposée à Paris, où les habitants peuvent venir la voir contre une maudite somme
au profit des gardes-chasse du Gévaudan.
Puis elle part chez un montreur de curiosité, avant de disparaître peu à peu des mémoires.
De fausses bêtes du Gévaudan circulent dans les foires,
ce qui rend l'authentification de la vraie bête rapidement compliquée.
Elle semble être exposée un temps au Jardin des Plantes,
mais comme elle perd ses poils, elle est mise en réserve, puis brûlée au début du XIXe siècle.
En Gévaudan, tout est bien qui finit bien, donc.
Sauf que pendant que François-Antoine reçoit les honneurs à Versailles
et que la bête est exposée à Paris, les attaques reprennent.
Début décembre, une nouvelle bête attaque deux femmes
et est repoussée par un homme qui allait couper du bois.
Après la mort du loup des chases, l'événement n'intéresse plus personne en France
et il n'y a plus aucun envoyé spécial en Gévaudan.
Le courrier d'Avignon, qui avait consacré jusque-là 98 articles à la bête du Gévaudan,
n'en écrit plus que 3.
En plus, les attaques de loups enragés augmentent dans tout le royaume durant l'hiver 1766,
qui est particulièrement sévère,
et donc la cour a d'autres loups en tête que celui du Gévaudan.
L'hiver 1766 marque un pic dans la petite ère glaciaire que traverse la France,
si intense que le Rhône et la Loire sont complètement gelées par endroit.
À cause de ces autres préoccupations,
cette deuxième phase est beaucoup moins documentée que la première,
alors qu'elle dure encore 19 mois.
Et le nombre de victimes de ce nouveau loup est probablement sous-évalué.
Le deuxième loup aurait tué 31 personnes contre 84 pour le premier.
Les agressions se raréfient durant l'hiver 1766,
tant que la vie rurale tourne au ralenti,
et seule la menière de l'orcière est attaquée le 14 février.
Mais dès le printemps, à peine les bêtes ressorties dans les pâturages,
les affaires reprennent.
D'avril à juin 1666, on compte six attaques, dont deux décès.
Pour lutter contre ce nouveau loup,
les autorités locales ne peuvent plus compter que sur elles-mêmes,
les battues sont donc plus difficiles à organiser.
On n'a plus volontiers recours aux empoisonnements.
Durant le printemps, des cadavres d'animaux
et des morceaux de fromage empoisonnés à la noix vomique
sont exposés un peu partout dans la nature,
et les primes aux loups sont également triplées.
Mais malgré une centaine de loups tués,
les attaques se poursuivent durant toute l'année 1766.
Elles sont plus restreintes,
et se concentrent sur une zone de 300 km²,
sur le territoire de la Margeride,
entre les villages d'Auvers et de Polac.
Cette plus grande concentration peut s'expliquer
par le plus faible nombre de battues,
qui évitent de faire fuir l'animal ailleurs.
Mais cet isolement géographique contribue à laisser
les populations touchées encore plus livrées à elles-mêmes.
L'été 1666 se passe,
l'automne et l'hiver sont de nouveau des périodes plus calmes,
mais après trois mois sans accident,
un nouveau garçon de 12 ans est tué le 1er mars 1767.
Ensuite, le rythme des attaques augmente de nouveau.
Une fille de 9 ans est dévorée le 28 mars,
deux enfants sont attaqués le 31.
La bête est décrite comme un gros loup
accompagné d'un autre congénère, peut-être une louve.
La prime aux loups augmente encore,
les empoisonnements reprennent,
et Lafond propose de légaliser le port d'armes
dans le secteur concerné.
Comme avec le premier loup,
ce sont surtout les gardiens de bétail qui sont attaqués,
sans qu'aucune nouvelle mesure n'ait été prise pour les protéger.
Ah si !
D'après Lavey-Pourchet,
plusieurs pèlerinages sont organisés en juin 1667
pour tenter de lutter contre le loup grâce à la religion.
Toujours sans succès, aussi.
Le 18 juin, enfin,
le lendemain de l'enterrement d'une jeune fille de 19 ans,
dévorée par la bête,
le jeune marquis d'Apsher rassemble une douzaine de chasseurs autour de lui
pour mener une battue.
Un gros loup est aperçu avec sa femelle,
il est abattu d'un coup de fusil par Jean Chastel.
D'après Lavey-Pourchet,
Mais on n'est pas sûr sûr de cette info.
La femelle est tuée une semaine plus tard au cours d'une nouvelle chasse.
Après le coup de fusil, le loup est autopsié.
On retrouve dans son estomac une tête de fémur d'enfant
qui semble confirmer qu'il s'agit de la fameuse bête.
Il s'agirait soit d'un gros loup, soit d'un chien loup.
Il est alors embaumé, comme le loup des chasses,
et le marquis d'Apsher espère même aller le présenter à Versailles,
mais le chirurgien qui l'empaille réalise un travail merdique
et le cadavre pourrit rapidement.
Il est exposé une douzaine de jours dans le secteur,
puis aurait été porté à Paris début août, malgré son odeur,
pour être présenté au roi,
qui n'est pas là et n'en a plus grand-chose à faire.
Il demande tout de même à ce que Buffon examine le cadavre.
Sa conclusion est qu'il s'agit d'un gros loup,
quelle surprise,
dont les restes sont ensuite rapidement enterrés.
Pour son action héroïque, Jean Chastel reçoit 72 livres.
Il prétend aussi à la prime exceptionnelle de 6000 livres offertes par le roi,
mais il n'en reçoit que 1500 livres.
Le reste lui est encore dû au moment de la Révolution,
mais il n'est pas certain que lui ou ses descendants aient réussi à la toucher.
En tout cas, après avoir été l'affaire de loup anthropophage la plus médiatisée de France,
celle qui mobilisa le plus de moyens et le plus de monde,
la bête du Gévaudan n'est plus.
Mais elle s'ancre dans les mémoires pour les siècles qui suivent.
Retenons qu'il ne s'agit pas de l'épisode le plus meurtrier de loup anthropophage,
même s'il se classe quand même en haut du panier,
Le total des victimes s'élève à priori à 115 personnes sur les deux phases,
plus une cinquantaine de blessés et d'autres attaques moins graves.
La bête de Touraine, qui sévit de 1693 à 1694,
aurait fait plus de 230 morts en 22 mois.
Les bêtes du Gévaudan, puisque deux loups sont tués,
avaient en commun d'être des gros loups, plus que la moyenne.
Mais à 65 kilos pour le premier et 53 pour le second,
on est très loin du record d'une centaine de kilos
atteints par trois loups tués à la fin du XIXe siècle.
Et pourtant, le souvenir du Gévaudan perdure.
Grâce aux principaux protagonistes de l'époque,
Desneval, Duhamel, Antoine, Lafon,
mais aussi grâce aux sources dispersées dans les différentes paroisses,
il s'agit encore de l'épisode le mieux documenté de loups anthropophages.
Ce souvenir, pour les habitants du Gévaudan, est d'abord bien sombre.
En 1767, la bête est morte,
mais ses trois années de lutte et de peur ont miné le moral des habitants
et marqué les esprits pour des générations.
Certaines victimes sont traumatisées par les attaques,
d'autres sont marquées physiquement et à vie.
L'abbé Jean Rieu-Thor, par exemple,
qui avait été attaqué par la bête à 12 ans,
garde une cicatrice sur la joue jusqu'à sa mort en 1828.
Les derniers témoins s'éteignent au cours du XIXe siècle,
mais les souvenirs perdurent.
Encore aujourd'hui, certains lieux d'attaques sont connus des habitants du Gévaudan,
tout comme certaines maisons de victimes de la bête.
Au cours du XIXe siècle, l'histoire de ce loup donne aussi lieu à certaines légendes.
L'auteur Elie Berthet, dans le journal Pour Tous,
invente l'histoire de Jeannot Grandan
qui s'en serait pris aux pauvres habitants du Gévaudan.
Jeannot Grandan était un paysan robuste d'une cinquantaine d'années,
dont l'extérieur devait inspirer du dégoût et de l'effroi.
Il avait une taille colossale, mais efflanquée et amaigrie.
Sa figure osseuse, bistrée et comme écailleuse,
présentait un caractère bestial.
Une large bouche ouverte, à lèvres inférieures pendantes,
laissait apercevoir de longues dents jaunes et aiguës.
D'où lui venait son surnom.
Taïkoui terevara, il s'occupe la norme.
Sûrement un reptilien.
Qu'est-ce que c'était que ce latin ?
D'autres auteurs, comme Abel Chevalet puis Henri Pourrat,
inventent l'idée que ce serait Antoine Chastel,
le fils de Jean Chastel, qui serait à l'origine des massacres,
en tant que sorte de loup-garou, tué par son père donc.
Pour autant, si on sort un peu du Gévaudan
et qu'on regarde le pays dans son ensemble,
la peur du loup n'existe pas réellement en France jusqu'au XIXe siècle.
Les attaques en Gévaudan sont intenses mais localisées,
comme toutes les autres attaques de loups anthropophages.
Dans des sociétés où l'information circulait peu,
ces attaques avaient donc peu de retentissement,
aussi bien dans l'espace que dans le temps.
En dehors de ces cas,
la coexistence avec le loup se fait de manière assez naturelle.
Il est considéré comme un prédateur,
s'attaque parfois aux petits bétails,
mais ne suscite pas de craintes ni d'idées reçues particulières.
Rappelons que sur toute la population de loups en France
sous l'Ancien Régime,
seul 1 à 2% étaient anthropophages.
Les attaques de loups anthropophages sont donc identifiées
comme des épisodes exceptionnels,
dus à des loups qui ne sont pas représentatifs
de l'ensemble de leurs semblables.
En tout cas, c'est vrai jusqu'au XIXe siècle.
A cette époque, les loups anthropophages disparaissent
en même temps que la société évolue,
les activités agricoles sont bouleversées par l'industrialisation,
le monde rural change, se sécurise,
le gardiennage des troupeaux par les enfants prend fin.
Après 1830,
seuls les loups enragés attaquent encore occasionnellement les humains,
et suscitent ironiquement une peur du loup qu'on imagine ancestrale,
alors même qu'il ne reste plus de loups anthropophages.
Le pays s'urbanise,
le loup devient donc associé au sauvage,
à l'inconnu,
à mesure que les habitants se détachent de la nature.
Et l'inconnu, ça fait peur.
C'est au cours du XVIIIe siècle,
et surtout du XIXe siècle,
que la chasse aux loups s'intensifie,
pour venir à bout de cet animal réputé dangereux
pour les hommes et pour le bétail.
En 1818, le ministère de l'Intérieur déclare
« Notre but doit être, sinon,
de purger entièrement le royaume des loups,
ce que la position de la France ne permet guère d'espérer,
au moins d'en débarrasser entièrement le pays situé le long des côtes
ou dans l'intérieur. »
Les prix mollo augmentent régulièrement,
surtout en 1882,
où elles sont multipliées par 7,
soit 100 livres pour un loup adulte
et 150 pour une louve pleine.
Le loup disparaît peu à peu en France,
à cause de la chasse donc,
mais aussi à cause de la modification de la campagne française,
qui le prive d'une partie de son territoire.
Les dernières prix mollo sont versées dans les années 1920.
La haine du loup demeure ensuite,
et est perpétuée par chasseurs et naturalistes,
tels que Raymond Rollina qui déclare en 1929
« Le loup, qui depuis la disparition des grands carnivores
que connurent nos lointains ancêtres troglodytes
était devenu le roi de nos forêts,
s'en va, lui aussi,
et bientôt ne sera plus qu'un mauvais souvenir,
qui ne s'effacera pas de sitôt de l'esprit des populations
habitant certaines régions de France
où sa race exécrée, et parfois dangereuse,
exerçait jadis ses ravages.
Longtemps après que le dernier représentant de cette espèce aura disparu,
on parlera l'hiver, devant l'âtre des fermes ou des maisons de village,
d'histoires de loups qu'on saura tenter de qualifier de légendes
parce qu'elles seront de plus en plus lointaines.
Il est donc nécessaire de citer quelques-uns des principaux méfaits du loup,
drames terribles et vrais,
afin que plus tard on ne puisse qualifier de fantaisistes racontards
le récit qu'on en fera lorsque le dernier représentant
de ce brigand à quatre pattes
En 1954, un couple de loups aperçus entre Lyon et Grenoble
provoque une grande battue médiatisée
et les deux chasseurs qui viennent à bout du mal
reçoivent 5000 francs chacun du conseil général de l'ISER.
La femelle s'enfuit en Suisse et se lance dans l'évasion fiscale.
Pourtant, le loup, disparu des campagnes françaises,
bascule lentement au cours du XXe siècle
d'espèces nuisibles à espèces à protéger,
à la fois dangereuses pour le bétail,
mais aussi régulatrices des écosystèmes.
En 1963 paraît le livre Never Cry Wolf de Farley Mowat,
un biologiste canadien qui apporte une nouvelle sensibilité
vis-à-vis des loups et de la nature.
La découverte en France d'autres romans comme Crow Blanc de Jack London
contribue à réhabiliter le loup en tant qu'animal nécessaire à l'écosystème
et plutôt prudent face à l'homme,
loin du prédateur impitoyable qu'on s'imaginait depuis le XIXe siècle.
Évidemment, le Grand Nord canadien n'est pas la France
et le loup y côtoie beaucoup moins l'homme,
mais l'image de ce loup pacifique prend forme.
Gérard Ménatori, un naturaliste grand défenseur du loup,
en réintroduit deux venus de Pologne
dans une réserve privée près de Monde en 1961.
Il crée ensuite le parc à loups du Gévaudan en Lauser en 1985.
En 1988, le loup disparaît de la liste des animaux nuisibles
et il intègre la liste des espèces protégées deux ans plus tard.
Depuis sa réintroduction, sa présence est beaucoup plus faible
qu'avant son éradication.
En France, les loups sont 30 à 50 fois moins nombreux
aujourd'hui qu'avant le XIXe siècle.
Le loup n'est pas totalement inoffensif pour autant.
S'il n'existe pas d'attaque de loup connue en France
depuis le XXe siècle,
deux enfants sont tués en Galice en 1960,
deux autres en 1974,
et six attaques de loups enragés sont attestées au Canada
entre 1994 et 2000.
On trouve encore des loups anthropophages dans d'autres régions du monde,
notamment en Inde, où des dizaines de cas d'enfants tués par des loups
ont été recensés lors d'une enquête menée en 2002 par John Linnell.
Les attaques de loups en Inde continuent d'ailleurs,
notamment en Uttar Pradesh, où une meute de loups s'attaque régulièrement aux enfants.
Sans vouloir entrer dans un plaidoyer pour ou contre le loup,
qui n'était pas le propos de cet épisode,
ce dernier bascule donc de nos jours vers une vision plus nuancée,
à la fois prédateur sans être un danger réel pour l'homme,
mangeur occasionnel de bétail,
et régulateur naturel des écosystèmes.
J'espère que cet épisode vous a intéressé,
il était particulièrement long, en tout cas je crois,
parce que j'avais beaucoup d'informations, mais j'avais très envie de les faire passer.
J'ai sorti un seul chronique de prof cette année,
celui-ci est donc le deuxième, parce que j'étais en panne d'inspiration,
c'est pour ça que j'ai plutôt sorti des gentes dames badass à la place.
Je trouvais pas de sujet, quand j'en trouvais, ils étaient trop complexes
et je me perdais dans des recherches qui n'en finissaient pas,
qui n'en finissaient pas tout simplement.
Donc j'ai fini par trouver cette idée qui m'a plu et ça m'a reboostée,
ça m'a relancée, j'espère que je sortirai plus de chroniques de prof l'année prochaine.
En attendant, cette année j'ai aussi pas mal bossé,
j'ai mon roman que j'ai écrit qui devrait sortir en 2025,
donc ça je vous en parlerai en temps voulu,
j'ai aussi un projet de vulgarisation historique écrite qui avance tranquillement,
et je vais continuer de sortir des vidéos bien sûr,
la prochaine ce sera mon top des films de 2024,
mais j'ai plein de gentes dames badass en réserve,
quelques idées de chroniques de prof à sortir,
et voilà, on se retrouve très bientôt !
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Et je vous souhaite une très bonne fin d'année 2024, et à bientôt !
Sous-titres réalisés para la communauté d'Amara.org
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