Notre sage-femme Anna Roy nous le répète souvent : la grossesse et le post-partum sont les périodes où la femme a besoin d’être particulièrement chouchoutée, soutenue, entourée pour se concentrer sur le bébé à naitre. Mais parfois, hélas, la vie et ses turpitudes ne nous offrent pas ce luxe… Au moment où Eugénie et Anatole attendaient leur premier enfant, Arthur, qui a maintenant 9 mois, Anatole a déclaré un cancer du testicule. Nous allons voir ensemble comment ils ont traversé cette épreuve cruelle et quelles conséquences elle a eu sur la grossesse.
Présentée par Agathe Lecaron, La Maison des Maternelles est le rendez-vous quotidien consacré à la parentalité et petite enfance. Dans ce magazine, l’animatrice et les spécialistes qui l’entourent ont pour ambition de répondre aux interrogations des jeunes parents, proposant ainsi une émission de service. En toute liberté, de façon positive et décomplexée !
Bonjour Eugénie, bonjour Anatole, merci d'être avec nous, merci d'être sur le canapé de la Maison des Maternelles.
Je le disais tout à l'heure, c'est vrai que c'est un sujet qu'on n'a pas beaucoup abordé depuis la création de cette émission,
donc c'est important d'en parler.
Alors, Arthur a 9 mois, votre petit bout de chou, il est dans les coulisses d'ailleurs de la Maison des Maternelles,
avec nos nounous, il est trop mignon, il se porte comme un chat, il faut le dire.
Et pourtant, dans le ventre de sa maman, il a vécu aussi, au travers de vos angoisses, une sacrée tempête,
puisque vous avez donc déclaré un cancer du testicule.
C'était à 4 mois de grossesse, c'est ça ?
C'est ça.
Alors on va en reparler.
Eugénie, il y a 7 ans, à l'âge de 22 ans, vous rencontrez Anatole, l'homme de votre vie, tout de suite.
La connexion est immédiate, et après 5 ans de relation et 2 ans interminables de fiançailles,
vous décidez de fonder une famille, vous êtes rapidement enceinte.
Comment se passe le début de la grossesse ?
En fait, moi, mon désir d'enfant, il est là depuis toujours.
Quand je rencontrais Anatole, je lui avais dit, je cherche l'homme de ma vie,
je veux avoir un bébé avant 30 ans, j'ai un tableau Excel qui retrace toute la vie que je souhaite.
Il n'a pas pris peur, et il m'a dit, au JO, on sera 3.
Au JO, on sera 3 ?
Il a tenu sa promesse, on était 3 cet été.
Après, on s'est fiancés, c'était un peu long, effectivement, 2 ans de fiançailles,
et on calculait par rapport à est-ce que je serais trop grosse au mariage,
ou surtout, est-ce qu'il sera disponible pour la moisson.
On ne voulait pas que le bébé arrive pendant la moisson.
Du coup, 6 mois avant le mariage, j'arrête la pilule,
Arthur arrive très rapidement, pour notre plus grand bonheur.
Vous précisez que vous êtes agriculteur, Anatole,
d'où l'intérêt d'être libre pendant la moisson.
C'est ça, et donc, le premier trimestre, j'ai quelques nausées,
je perds 5 kg quand même, mais avec la rentrée des classes, ça va mieux.
Le quatrième mois, le mois de septembre, j'en garde un doux souvenir.
Et puis, fin septembre...
Alors, fin septembre, voilà.
Anatole, vous avez des douleurs dans le dos, très très fortes,
au point que vous allez aux urgences.
C'est vraiment des douleurs qui ne passaient pas ?
Oui, très fortes, je ne pouvais plus m'asseoir, plus m'allonger,
donc je vais aux urgences.
On fait une batterie d'examens, on fait des scanners, des IRM, etc.
Et il y a un scanner qui va montrer que j'ai 2 masses qu'on grossit en bas du ventre,
2 ganglions qu'on grossit.
A la base, c'est un symptôme d'un lymphôme, donc un cancer du sang.
Du coup, on m'envoie directement vers un hématologue dans un autre hôpital,
que je vais voir, qui me refait passer une batterie d'examens, pareil.
Ça, dans la même journée ?
Dans les deux jours qui arrivent.
Et puis, du coup, je refais des examens,
et une semaine après, j'ai les résultats de ces examens-là.
Et là, j'arrive dans son cabinet,
et en fait, il est au téléphone avec quelqu'un,
et moi, j'attends en attendant qu'il termine son coup de fil.
Là, à ce stade, vous êtes persuadé que vous avez donc un lymphôme ?
À ce stade, c'est soit un lymphôme oui, soit non, en fait.
Et puis, du coup, dans son coup de téléphone,
il me prononce les mots « cancer », les mots « testicule ».
Donc, je me dis, pour moi, ce n'était pas mon cas,
parce qu'on parlait de lymphôme.
Et donc, son coup de fil continue.
Et à la fin, il dit des mots comme « je vais lui en parler ».
Et donc, j'ai compris que c'était, pour moi, les mots qu'il avait dit avant.
Donc, je prends un petit coup de chaud,
et puis après, il m'explique le cancer du testicule.
Il me dit que c'est un cancer qui se soigne bien,
et que j'étais jeune, que je suis jeune,
et qu'on va affronter ça ensemble.
Alors, vous décidez d'aller vous soigner à Gustave Roussy,
à Villejuif, près de Paris,
qui est un des centres les plus à la pointe
pour soigner les cancers en général.
Génie, de votre côté, au moment du diagnostic,
vous êtes en réunion.
Comment vous vivez tout ça, sachant que vous êtes enceinte de 4 mois ?
Moi, j'avais eu le temps de rentrer à la maison.
J'attendais le coup de fil.
Il m'appelle, et là, il me dit
« Je te raconterai à la maison. »
Donc, ne rien dire, c'est tout dire.
Et moi, les 30 minutes de trajet m'ont paru très très longues.
En 30 minutes, on a le temps d'aller sur notre ami Google
et de se dire qu'il y a plein de choses.
Moi, j'étais restée sur le lymphome, du coup.
Vous avez déjà regardé, j'imagine, sur Internet, le lymphome ?
Il m'interdisait avant de regarder, de me projeter.
Là, pendant ces 30 minutes, j'y suis allée.
J'ai vu ce qu'il ne fallait pas voir.
J'ai vraiment stressé.
Et puis, on sait qu'il ne faut pas trop stresser quand on est enceinte.
Donc, j'ai essayé de prendre sur moi, de relativiser, etc.
Et puis, quand il est arrivé, j'ai vu les yeux rouges.
Il avait la voix qui tremble, il m'a demandé de m'asseoir.
Toujours la panique qui monte.
Et il m'a annoncé cancer des testicules.
Du coup, je ne savais rien du cancer des testicules.
Donc, je repanique.
Et puis, moi, je suis un peu mélodramatique.
Je m'imagine déjà veuve, alors qu'on va se marier dans un mois.
Je me demande si Arthur connaîtra son père.
Si lui connaîtra son bébé.
Et j'imagine...
Ça, ça vous vient tout de suite en tête ?
Tout de suite.
En fait, moi, j'imagine cancer, mort.
C'est bête, mais c'était une association.
Après, effectivement, côtoyer la maladie, ça nous a aidé à voir que, non, ça se soigne.
Côtoyer les malades, avec Gustave Roussy, ça nous a aidé aussi à voir ça.
Mais dans ma tête, qu'il n'avait pas côtoyé de cancer,
à part mon grand-père, quand on était décédés.
On vous comprend très bien, bien sûr.
De toute façon, c'est un énorme choc.
C'est une déflagration, a fortiori, quand on est fragilisé.
Puisqu'on est à 4 mois de grossesse, on a besoin d'être plutôt protégé.
C'est quoi le sentiment premier ?
Vous étiez en colère ?
Parce que, quand on a préparé cette émission,
vous avez pensé même à annuler le mariage.
1000 questions, évidemment, sont venues s'entrechoquer.
Alors, au début, je culpabilisais.
Pourquoi lui, pas moi ?
Ah oui, c'est vrai, c'est ça.
Et après, la colère.
Pourquoi il accepte ça ?
Parce qu'il a eu une force d'acceptation très forte.
Directement, il a dit, on a un plan d'attaque,
il faut suivre ça, et après, ça ira.
Mais non, je ne veux pas suivre ce plan d'attaque.
Je ne veux pas de ce plan d'attaque, je ne veux pas de ce cancer.
Là, il y a bébé, on va se marier, on doit être heureux.
Pourquoi il y a le cancer qui arrive et qui nous tombe dessus ?
Vous avez eu du mal à intégrer l'information, quand même.
En plus, hasard du calendrier, Anatole,
les traitements commençaient au moment du mariage.
C'est ça.
Comment ça se passait ?
Vous vous mariez le samedi, ça commence quand, les traitements ?
J'ai rendez-vous avec mon chirurgien le jeudi de la semaine du mariage
pour l'ablation de mon testicule malade.
Le vendredi, on se marie civilement avec Jenny.
Le week-end, on se marie avec nos proches et la famille.
Et le lundi, je suis admis à Gustave Roussy pour ma première chimio.
C'était un timing un peu serré, effectivement.
Mais je pense que, entre guillemets, dans notre malheur,
c'était peut-être la plus belle chose qui aurait pu nous arriver.
Parce qu'on a fait notre mariage, on nous a donné tellement d'amour
qu'on est arrivés le lundi à la chimio, c'était vraiment...
Vous étiez gonflé à bloc.
On était gonflé à bloc, on était prêts à affronter tout
parce qu'on avait rechargé nos batteries la semaine d'avant.
Ça a dû être un moment d'une émotion hallucinante.
Je pense qu'aujourd'hui, avec nos proches qui se marient,
on sait que personne ne pourra ressentir ce qu'on a ressenti.
Avoir ce moment de pause dans ce parcours,
où on sait qu'il y a la chimio qui arrive,
et avoir tout cet amour qu'on a reçu.
Nos proches nous ont portés.
Tant moi enceinte, on savait que bébé stressé,
que lui qui venait de se faire opérer.
On nous avait dit, l'entrée des mariés,
on ne lève pas les bras, on ne saute pas,
on est rentrés en dansant en folie.
Vous avez eu 3 chimios en 3 mois,
dont la dernière 2 mois avant votre accouchement.
Est-ce que vous avez réussi à vous concentrer
sur votre grossesse au milieu de tout ce marasme ?
Honnêtement, pas vraiment.
Je m'en suis voulu.
Chaque jour, son combat.
Est-ce qu'Anatole va avoir des nausées ?
Est-ce qu'il va vomir ?
Comment se passe la perte des cheveux ?
A quelle heure vient l'infirmière pour les piqûres ?
Est-ce qu'il va avoir de la fièvre ?
Parce que s'il y a de la fièvre,
il faut partir aux urgences.
C'était Anatole qui, je pense.
Anatole s'était mis dans un silence
pour intégrer tout ce qui se passait en son corps.
On ne pouvait pas vraiment lui parler.
Vous étiez un peu mûré dans le silence.
C'était une façon de vous défendre.
Oui, et puis c'était une façon
de ne pas montrer mes émotions,
de garder tous les mots que je pouvais avoir
pour ne pas les partager à Eugenie.
Pour la protéger.
Pour le protéger, je ne lui disais pas
mes difficultés à dormir,
les crampes de nuit, des nausées,
ce qui n'allait pas.
J'allais seule à mes rendez-vous avec la sage-femme.
On a annulé les cours d'autonomie.
C'est dur.
C'est sûr que ce n'est pas la grossesse
dont vous rêviez.
Quand vous avez accouché,
c'est en césarienne en urgence.
Donc anesthésie générale.
Est-ce que vous avez quand même réussi
à vous investir dans cette naissance
en plus dans des conditions particulières et extrêmes ?
Ma naissance,
après toute cette médicalisation,
j'espérais une naissance physiologique.
J'espérais la sainte nature, etc.
On a vite compris que je ne l'aurai pas.
L'anesthésie générale,
ça a été un coup dur.
Mais je me souviens
de quand on m'a posé Arthur, que j'étais encore
endeloirée, endormie. Je pouvais juste bouger ma tête
et lui faire un bisou sur le front. Et c'est Anatole
qui l'a posé, qui a mis mes bras autour de lui,
qui lui a donné mon sein.
Et c'est une fois le retour en chambre
que j'ai vraiment pris conscience
que ça y est, il était là.
Après, c'est sûr qu'on voit
les photos aujourd'hui, on sait que
Arthur avait beaucoup de...
Je vois qu'on a beaucoup de points communs.
Dites-moi Génie !
Dès que mon enfant est sorti
de mon ventre, dans la seconde.
Mais c'est sûr
qu'aujourd'hui, les photos, on ne pourra pas
dissocier la naissance d'Arthur de la maladie.
Les photos, Arthur a autant de cheveux que son père.
Et moi, j'ai demandé trois fois
au médecin de vérifier que les testicules étaient bien descendues
parce qu'on se posait des questions, c'est un garçon.
Mais aujourd'hui,
il va bien et j'ai eu le coup de foudre
avec mon bébé.
Est-ce que vous avez réussi à faire abstraction de la maladie
quand il est né, le petit Arthur ?
Un peu, oui, parce que c'était déjà
quelques temps après. Après, c'est vrai que
comme l'a dit Génie, ce n'était pas un accouchement
comme on avait prévu.
Mais on avait confiance en la médecine
parce qu'elle m'avait bien traité mon cancer.
Donc on savait que le corps médical,
même, il pourrait arriver n'importe quoi,
il serait là pour nous et on a
vraiment confiance en eux.
Donc ça, ça nous a beaucoup aidé dans cet accouchement
un peu difficile.
Par contre, le moment qui a été le plus compliqué
pour moi, c'était justement
le moment au short du blog parce que Génie
passe en assis général.
Et les 3-4 minutes qu'il a fallu
en attendant dans la salle de naissance
pour qu'on m'amène Arthur,
je pense que c'était peut-être les 4 minutes les plus longues de ma vie.