"Je suis réaliste, ça fait douze ans... Qu'on en ait marre de voir ma tronche..." C'est par ces mots, après la victoire contre l'Italie à San Siro, que Didier Deschamps a sous-entendu qu'il comprenait une certaine forme de lassitude du grand public à l'égard de sa personne et de son travail à la tête de l'équipe de France de football. Le sélectionneur se trompe-t-il en faisant des critiques une histoire de personne ? Le débat de "Rothen s'enflamme" avec Christophe Dugarry, Éric Di Meco et Jean-Louis Tourre.
Alors donc hier, après le match remporté en Italie, nos confrères de la chaîne L'Equipe ont interrogé Didier Deschamps sur les critiques qui lui tombent dessus depuis quelques semaines.
Et une des explications avancées par le sélectionneur, c'est sa longévité au poste.
Il dit « Je suis réaliste, ça fait 12 ans que je suis là, qu'on en est marre de voir ma tronche ou d'entendre mes réponses. »
Bon bah voilà, ça fait partie du jeu, ça peut même se comprendre.
Alors, est-ce que Deschamps a raison de personnifier les critiques contre lui, ou est-ce qu'au contraire, il se trompe avec ce raisonnement ?
C'est ce que pense le procureur Dugarry, bonsoir.
Bonsoir.
L'avocat de Didier Deschamps sur ce dossier précis, c'est maître Jérôme Rotten, bonsoir maître.
Bonsoir à tous.
Et le juge Dimecco va trancher, bonsoir M. le juge.
Merci Al, bonsoir.
Bien sûr.
Alors M. le procureur, c'est pas une histoire de personne ?
Je pense que c'est la facilité que de penser, c'est-à-dire que c'est une forme de bouclier qu'il est en train de mettre pour éviter une nouvelle fois de parler du fond et du jeu.
Et ça a souvent été l'attitude de Deschamps, parce que je pense que lui, dans beaucoup de façons de voir les choses, il en fait une question de personne.
C'est pas une question de personne qu'on aime ou qu'on aime pas Deschamps.
Je pense pas que ce soit le sujet, parce que je pense que si demain matin, en plus, les gens qui aiment le football ont fait un sondage, est-ce que vous appréciez ou pas Deschamps, je pense qu'il y aurait un bon pourcentage qui serait pour un oui.
Je pense que les gens apprécient Deschamps, je pense que les gens apprécient Deschamps le sélectionneur, apprécient le travail qu'il a effectué depuis 12 ans, se sont régalés des victoires qui ont eu lieu.
On gagne, tout le reste, ça n'a aucune importance. Tant pis pour vous, si ça vous plaît pas, vous n'avez qu'à changer de chaîne. C'est ce qu'il a sorti au dernier championnat d'Europe pour expliquer ce 7 euros et ce jeu plus que décevant.
Je pense que c'est se cacher derrière son petit doigt que d'éluder le fond du jeu et, une nouvelle fois, ne pas parler de ce jeu qui peut parfois être décevant. Bien évidemment que c'est difficile de bien faire jouer une sélection.
Bien évidemment que ce n'est pas facile. Le football demande beaucoup de sacrifices, de faire des choix. Le pot de sélectionnaire est loin d'être facile et loin d'être évident.
Je pense qu'il a balayé trop facilement ça d'un revers de main, mais je pense qu'il le balaye parce que ça ne l'intéresse pas. Ça ne l'intéresse pas le jeu, en définitive, à Deschamps.
Ce qui l'intéresse, c'est de gagner. Quand il perd, il se trouve des excuses. Il y a toujours quelque chose. Et quand il gagne, il nous met en avant de gagner.
Mais le jeu, ça n'est jamais, jamais, jamais dans sa bouche, dans son analyse, dans ses revendications. Ça ne parle jamais de jeu. Et ça, je pense qu'à un moment ou un autre, ça manque aux gens parce qu'il y a une réalité.
Et je pense qu'il ne faut pas être un spécialiste du football pour se rendre compte de cette réalité. On parlait du désamour de l'équipe de France.
C'est ennuyeux. Alors à mon avis, regarder le football international est de plus en plus ennuyeux. Le football des nations est devenu de plus en plus ennuyeux.
Mais ce qu'il ne faut pas qu'il oublie, Deschamps, c'est qu'il a une armada. Il a une armada de joueurs depuis 12 ans qu'il est à la tête de l'équipe de France.
Il a fait des choix forts, ce qu'il a réussi. Personne ne l'a enlevé. Bravo à lui. Ça a été un grand sélectionneur. Il n'y a aucun problème là-dessus.
Mais il faut qu'il attache le plus important, c'est qu'il soit capable d'écouter. Alors après, il ne va pas répondre à toutes les attentes de chacun.
Bien évidemment, il n'est pas là. Il est là pour faire des choix et prendre des décisions. Mais écouter les gens qui s'ennuient, ça découle de quelque chose.
Regarde le désamour aujourd'hui de cette équipe de France qui s'est passée avec Griezmann. Que ce soit ses joueurs ou le public français, pourtant qui a vu des victoires ces dernières années,
les joueurs aussi, arrivent à s'ennuyer et arrivent à se mettre à dos l'équipe de France. Ce n'est pas rien. Alors lui, il s'en fiche. Il prolonge son contrat quand il en a envie.
Il s'en fiche de ce sujet là. Ce n'est même pas un sujet qui nous traverse l'esprit. Il sera là, lui. Quoi qu'il se passe, il sera là. Et il t'envoie ses résultats à la figure.
Ce n'est pas suffisant. Et loin de là. Donc problème plutôt de fond que de personne. Maître Roten.
Moi, en fait, je ne suis pas en désaccord total avec... Ah ça y est, il se dégoûte. Non, non, non. Je vais te dire pourquoi. Sur la qualité de jeu, je suis le premier à critiquer depuis maintenant plus de deux ans
la qualité de jeu de l'équipe de France ou comme la plupart des passionnés de football et passionnés de l'équipe de France.
Moi, je faisais confiance à Didier Deschamps pour faire gagner cette équipe parce qu'il l'a fait gagner et il a redoré un peu le blason.
Il faut savoir d'où elle venait en 2012, cette équipe de France, quand il a pris la main. Et je trouve que le travail était remarquable pendant huit ans,
que ce soit au niveau des résultats, mais surtout en termes d'image. Il n'y a jamais eu de fausses notes de la part des joueurs.
Tout le temps content de venir. Très, très peu de problèmes de joueurs, d'image du joueur, même s'il y a eu quelques conflits à gérer.
Mais ça, ça fait partie du rôle de l'entraîneur ou de sélectionneur. Mais je trouve qu'en fait, quand il parle d'image, les gens l'aimaient bien.
Et Duga vient de le dire. Les gens l'aimaient bien, Didier Deschamps. Il n'y a pas de problème. Et c'est vrai que les critiques,
elles étaient plus sur le contenu, sur le spectacle. Mais aujourd'hui, les gens l'aiment moins. Et là, je suis en désaccord avec Duga.
C'est que je trouve que depuis maintenant à peu près deux ans, moi, personnellement, ça fait trois ans que je trouve que le retour de Karim Benzema,
très mal géré à l'époque, ça a créé des tensions dans le groupe avec Olivier Giraud, avec Kylian Mbappé. Rappelle-toi, entre les joueurs,
Paul Pogba, les problèmes dans les tribunes avec les familles. Ça, ça l'a dépassé, Didier Deschamps, en termes d'image. Et ça lui a fait du mal,
parce qu'en effet, il a été incapable de renverser les choses. D'habitude, c'était son point fort. Il a laissé couler certaines choses.
Il a donné du poids à certains qui ne lui ont pas forcément bien rendu l'appareil, comme dernièrement Kylian Mbappé, mais même d'autres qui sont partis depuis.
Et je trouve que même dans son discours, quand je dis qu'aujourd'hui, les gens l'aiment moins et les critiques fusent, d'autant plus parce que l'image
de Didier Deschamps, on est tellement habitué à le voir sur le banc de touche, même lui, il s'est tellement habitué que des fois, je le sens amorphe, je le sens dépassé, fatigué,
et que c'est l'image qu'il renvoie aujourd'hui, alors que ça n'a jamais été le cas sur les 8, 9 premières années. Et aujourd'hui, c'est un petit peu un ras-le-bol à l'image de sa phrase,
et Dugas en parlait, il faisait référence à sa phrase à l'euro, si vous n'êtes pas content, vous n'avez qu'à zapper. Il y a trois ans de ça, il n'aurait jamais eu ce discours-là.
Il aurait essayé d'arrondir les angles, de trouver que l'image de l'équipe de France était fantastique, que les joueurs étaient heureux de venir et tout ça, et aujourd'hui, c'est un petit peu moins le cas.
Et ça se traduit, malheureusement, sur des attitudes, et on en a parlé avec le match d'Israël, par exemple, des attitudes qui sont inadmissibles quand tu portes le maillot de la sélection,
et ça, sous Didier Deschamps, c'est nouveau que ça arrive. Donc ce n'est même pas un contenu de match ou quoi que ce soit, c'est plus lié à son image qui a évolué,
parce que la communication, et même lui, s'est tellement habitué qu'il y a eu des moments, et je voudrais rappeler que le désamour, il est quand même arrivé sur l'épisode Noël-Legrette.
On l'a dit très souvent, ils étaient très liés, très soudés les deux. Quand Noël-Legrette, il a dégagé, j'ai l'impression quand même que Didier Deschamps a perdu son bouclier.
Et même si c'est lui qui a toujours maîtrisé les choses, le fait que Noël-Legrette ait cette image-là aujourd'hui, ça l'a desservi, et lui s'est un peu braqué, je trouve qu'il a tellement évolué.
Et qu'aujourd'hui, c'est pour ça que je dis que le gros problème de Didier, c'est d'être là depuis 12 ans, et d'avoir changé son fusil d'épaule en termes de communication.
Et c'est pour ça que ce n'est même pas lié au niveau des joueurs, au niveau de l'équipe.
Regarde hier, on a tous constaté du gars Eric que c'était un problème aussi toujours technique.
La technique manque parce qu'il y a une façon de contrôler le ballon, de sélectionner les joueurs, certains profils qui n'existent plus depuis un certain temps.
Donc ça veut dire qu'il a bien évolué. Et pourtant, on s'est régalé sur le match d'hier.
Et c'était Didier Deschamps qui était sélectionneur. Donc comme je te dis, c'est vraiment lié à sa communication, à son image.
Eric, c'est un problème de personne ?
Vous n'êtes quand même pas loin l'un de l'autre. Parce que même si du gars lui dit que c'est plus le jeu de l'équipe de France qui ennuie les fans,
et qui du coup focalise l'attention sur le coach, et toi tu dis plus l'image, la com, mais c'est lié en réalité tout ça.
Moi je suis plus du côté du gars dans le sens où Didier, que ce soit en tant que joueur ou que sélectionneur, il a eu des résultats extraordinaires.
Tu te rends compte que ce garçon, ça fait 30 et quelques années qu'il fait partie du paysage du football français,
mais du très haut niveau français, c'est-à-dire que ce soit l'OM début des années 90, équipe de France 98,
derrière sélectionneur Coupe du monde 2014, champion du monde 2018.
Finale de l'équipe des champions 2004.
Exactement, j'avais oublié.
Voilà, donc si tu veux, comment tu veux ne pas aimer Didier Deschamps ?
Pour moi, ce n'est pas possible que ce soit un problème d'image ou de personnalité.
Alors peut-être que tu as raison, Jérôme, la com un peu, quand tu fais Calimero, ça peut un peu énerver.
Mais je pense que c'est au niveau du jeu que les supporters ont envie de voir autre chose.
Et je pense que dans l'histoire d'Didier, et j'espère qu'il ne fera pas la compétition de trop,
je pense qu'il y aura toujours au début quand il va partir, ce sera toujours un peu houleux peut-être,
et peut-être qu'il ne partira pas dans de bonnes conditions, et il y a des gens qui seront contents de le voir partir.
Sauf que dans quelques années, quand on se retournera sur ce qu'a fait Didier,
tout le monde se dira que ce mec, c'est extraordinaire ce qu'il a fait.
Oui, mais pas les dernières années.
Oui, mais justement, il y aura un ouf parce que les gens veulent voir autre chose.
Les joueurs qu'on a veulent voir autre chose au niveau du jeu, Jérôme.
Donc c'est pour ça que je suis plus du côté de Duga.
Les gens pensent qu'on peut mieux jouer avec les joueurs qu'on a, je pense que c'est ça.
Et que du coup, on est bridé à cause de Didier, je ne dis pas qu'ils ont raison.
Il n'y a pas de victoire, vous avez dit presque la même chose.
Là, on a élevé le débat.