💬 "Mon moteur, c'est ma curiosité", explique l'astrophysicienne et cosmographe Hélène Courtois dont la grande mission est de cartographier de l’univers.
D'où venons-nous ? Où sommes-nous ? Où allons-nous ? C’est pour répondre à ces questions que, depuis plus de 30 ans, cette exploratrice du cosmos sonde les confins de l’Univers et cartographie ces grandes structures. Pendant une heure, Natacha Triou s'entretient avec cette grande chercheuse passionnée par son métier, dans "La Science, CQFD".
Aujourd'hui, nous avons la joie de rencontrer un grand nom de la cosmographie,
une astrophysicienne de renommée internationale.
Hélène Courtois est notre invitée.
Où sommes-nous ? Où allons-nous ?
C'est pour répondre à ces questions que, depuis plus de 30 ans,
cette exploratrice du cosmos sonde les confins de l'univers
et cartographie ces grandes structures.
Après avoir fait une découverte majeure, celle de l'Agnakéa,
le super amas de galaxies dans lequel se situe notre Voie lactée,
elle est désormais impliquée dans la mission Euclid,
une mission européenne hors normes.
Avec elle, on suit la piste de la matière noire et de l'énergie sombre.
Hélène Courtois, l'univers à la carte.
Bonjour Hélène Courtois.
Bonjour Natacha.
Vous êtes astrophysicienne spécialisée en cosmographie,
professeure et vice-présidente de l'université Lyon 1,
chevalier de la Légion d'honneur, chevalier de l'ordre des palmes académiques
et chevalier de l'ordre des arts et des lettres.
Mille merci d'avoir accepté notre invitation.
Merci à vous, c'est vraiment gentil.
C'est un honneur et merci à vous qui nous écoutez.
Vous pouvez nous suivre sur les ondes, mais aussi à toute heure en podcast,
mais aussi sur Twitter, sur notre file à Science&QFD
ou encore sur la chaîne YouTube de France Culture.
Quelles ont été les grandes étapes de votre carrière ?
Comment l'architecture cosmique peut-elle nous éclairer
sur l'énergie noire et la matière noire ?
Et quel est votre rôle sur la mission Euclid ?
Nous sommes ensemble jusqu'à 17h pour répondre à ces questions.
Mais d'abord, profession cosmologue, qu'est-ce que c'est ?
On commence avec cette émission sous les auspices d'un pionnier.
On commence avec Georges Lemaitre.
C'est notre archive du jour de 1950.
Elle grésille un peu, alors tendez l'oreille.
L'utilisation des moyens existants dans l'histoire de l'astronomie
et de la stratégie moderne a permis de montrer
que notre Terre fait partie d'un vaste système
auquel on a donné le nom de galaxie.
Ce système d'étoiles contient plusieurs milliards d'étoiles.
Celles-ci sont réparties d'une façon fort inégale.
On en compte dix fois plus environ au voisinage d'un plan appelé plan galactique.
La position de ce plan coïncide, et c'est de là que lui vient son nom,
avec le plan marqué dans le ciel par la voie lactée.
Ces dernières peuvent être formées de nuées gazeuses recommandées,
ou comme on dit, de nébuleuses diffuses.
Il y a aussi, surtout dans la région la plus dense ou centre de la galaxie,
une accumulation de nuées obscures ou trous noirs dans le ciel
où les étoiles ne peuvent être aperçues.
L'observation des vitesses des étoiles formant la galaxie
a permis de montrer que ce système d'étoiles
est animé d'un mouvement de rotation autour du centre de la galaxie.
Cette rotation s'effectue avec une vitesse de 300 km par seconde environ.
Dans les régions les plus extérieures de la galaxie,
se trouvent des amas globulaires formés de milliers d'étoiles.
Ces amas globulaires ne participent pas à la rotation d'un centre de la galaxie.
On y a observé des étoiles céphéides
et on avait pu en déterminer la distance.
On peut ainsi estimer le diamètre de la galaxie
à 100 000 années de lumière environ.
Voilà la voix de l'abbé Lemaitre sur la radio nationale belge en 1950.
Hélène Courtois, comment ça vous fait réagir cette description
de notre voisinage de la Voie Lactée ?
C'est vraiment impressionnant, ça me donne quasiment la chair de poule.
Vous avez dit que c'était quelle année ça ?
1950.
1950, c'est vraiment impressionnant.
Ils avaient déjà mesuré beaucoup de choses.
C'est presque tout juste ce qui a été dit.
C'est-à-dire qu'en science, c'est juste un instant T,
ce qu'on fait surtout quand c'est de l'observationnel.
Et après, on raffine la connaissance.
La connaissance est toujours en train d'être modelée.
Parfois on dit quelque chose de juste maintenant,
mais dans 5 ans, ce n'est pas que ce sera faux,
mais ça aurait changé un petit peu.
Et là, il a dit énormément de choses.
Par exemple, quand il a dit que ça tournait à 300 km par seconde,
on sait que c'est vraiment pas loin de ce qu'on mesure aujourd'hui,
avec des télescopes tellement plus puissants
que ceux auxquels il avait accès.
Et puis, quand il dit que c'est notre univers,
que notre Terre est à l'intérieur de cette galaxie,
c'est tellement essentiel comme concept, je trouve.
Aujourd'hui, les gens pensent peut-être
qu'ils sont un petit peu perdus tout seuls dans l'univers.
Et c'est souvent des choses qu'on me dit,
qu'en fait, on ne sait pas ce qu'il y a derrière la planète.
À la limite, les gens parlent de la lune de Mars,
mais n'ont pas une image, n'ont pas une conceptualisation
dans leur esprit de à quoi ressemble l'univers et où on est.
Vous avez dit vraiment ces questions d'où on vient,
où on est et où on va,
qui sont les bases, les piliers de mon travail.
Mais là, Georges Lemaitre a situé la Terre,
notre berceau, à l'intérieur de la galaxie.
C'était vraiment impressionnant.
C'est 1950. Je ne sais pas si c'est acquis.
Ça fait 73 ans.
Est-ce que c'est acquis, ce savoir qui vient d'être diffusé,
ces quelques minutes ?
Est-ce que tous les enfants l'ont dans leur tête ?
Est-ce que tous les adultes l'ont dans leur tête ?
En tout cas, historiquement,
on peut replacer ça aussi dans son contexte,
la découverte des galaxies, c'est quelque chose de très récent.
Ça remonte aux années 1920.
Oui, tout à fait.
On sait qu'Einstein, par exemple,
quand il a développé sa théorie de la relativité générale,
qui est notre base de travail sur la gravitation,
dont on parlera un petit peu plus tard,
ne savait pas qu'il habitait dans une galaxie.
C'est quand même impressionnant.
D'ailleurs, on parlera de l'énergie sombre,
qui est la source d'énergie qui accélère l'expansion
de cette trame d'espace-temps.
Pour lui, c'était inconcevable que l'univers soit en mouvement.
Pour lui, l'univers, c'était quelque chose de statique.
Il n'avait pas les galaxies,
donc il faut se remettre dans la peau d'un cerveau.
Des fois, on se met dans la peau d'un homme
et imaginer notre cerveau, notre cerveau collectif,
dans l'état où il était il y a 100 ans.
Pour se mettre dans la peau, en tout cas,
d'une cosmologue comme vous,
ce métier finalement,
les cosmologues cherchent à répondre à cette question
« Où vivons-nous ? »
C'est la question que vous vous posez.
Oui, oui, oui. Où sommes-nous ?
Quelle est notre place dans l'univers ?
Et puis après, c'est vrai que ça nous conduit
à comprendre un petit peu le sens,
le rôle de l'humain sur Terre.
C'est vrai que ce sont des questions
qui touchent forcément à l'humain.
Mais être cosmologue,
c'est étudier l'univers dans son ensemble.
Être cosmographe, comme ce que je suis,
c'est comme un géographe
qui fait des cartes de la Terre, géo,
et moi je fais des cartes de l'univers, du cosmos.
Donc je suis cosmographe.
Donc mon métier, c'est de cartographier.
Pas que pour cartographier,
c'est pour comprendre des questions de physique.
On part toujours d'une question,
et la mienne, c'est « Qu'est-ce que la gravitation ? »
Et en fait, du coup, la gravitation,
c'est ce qui joue sur les plus grandes échelles,
les plus grandes échelles de distance
et les plus grandes échelles de masse.
Du coup, qu'est-ce que je dois utiliser ?
C'est les galaxies,
et faire des cartes les plus grandes possibles
pour voir les interactions
entre les masses à grande échelle.
Et il n'y a pas que les galaxies, apparemment.
Dans cette cartographie,
notre vision de la Voie Lactée
et de son voisinage a été bousculée,
changée grâce à vos travaux en 2014.
Vous avez fait cette découverte importante
avec votre équipe.
Notre galaxie fait partie d'un ensemble
très grand qu'on appelle un super amas de galaxies,
baptisé l'Agnakéa.
Avant de le décrire déjà,
qu'est-ce qu'un amas de galaxies ?
Un super amas de galaxies ?
Si on parle de Georges Lemaitre,
il nous a expliqué qu'il y avait une planète
qui tournait autour d'une étoile,
qui avait par exemple 100 milliards, 200 milliards d'étoiles.
Ça faisait une galaxie, donc la Voie Lactée.
Et en fait, une galaxie,
ça ne vit pas tout seul dans l'univers.
Ça vit dans des petits villages ou dans des grandes villes.
Les petits villages, c'est comme nous.
La Voie Lactée, Andromède, Centaurus A,
on est quelques grosses galaxies.
Et puis, on a une soixantaine
de petites galaxies autour de nous,
mais on vit dans un village.
Mais juste à côté de nous, il y a une grosse ville
qui s'appelle l'amas de la Vierge, l'amas Virgo.
Et ça, c'est un amas de galaxies.
Et c'est tellement différent.
C'est comme si vous preniez la différence
entre un village des Alpes, d'où je viens,
et puis Paris.
Un amas de galaxies, c'est Paris.
C'est-à-dire qu'il y a des embouteillages,
il y a des collisions.
Il y a beaucoup de grosses galaxies.
Et après, qu'est-ce qu'un super amas ?
Là, c'est au niveau d'un continent.
On prend des échelles un peu de cartographie.
Je ne suis pas en train de faire des cartes
d'une ville, mais je suis en train
de faire des cartes autoroutiées,
du réseau autoroutier
sur tout un continent.
Et ce qu'on a découvert, c'est les frontières
de notre continent.
Et ça, c'est les plus grandes structures
qui se sont formées dans l'univers,
depuis le début de l'univers,
sous ces deux effets contraires
qui sont la gravitation,
qui ramène les choses ensemble,
et puis l'expansion qui a tendance
à dissiper les choses.
Mais il y a un juste milieu
qui forme les super amas.
C'est les plus grandes structures formées
dans l'univers. Et là, par contre,
on est à l'échelle du million de galaxies.
Dans notre super amas, l'Aniakea,
il y a plutôt de l'ordre d'un million de galaxies.
Dans un amas, il y en a mille, à peu près.
Dans un village, il y en a cent.
Le village, on appelle ça un groupe,
une association de galaxies.
Il y a un peu une hiérarchie
de trois poupées russes.
Les villages, donc les groupes,
les amas et les super amas.
L'Aniakea,
quelle est sa taille ?
L'Aniakea fait à peu près...
Cette cartographie que j'avais faite
à cette époque-là faisait
500 millions d'années-lumière
de côtés,
de distance. Ça veut dire que
si on communique à la vitesse
de la lumière, ou si on se déplace
à la vitesse de la lumière, on mettrait 500 millions
d'années pour parcourir.
Si on envoie un message, par exemple un morse
avec une lampe de poche,
la lumière va mettre 500 millions d'années.
Nos cousins qui sont dans une galaxie de l'autre côté
de la carte vont nous répondre 500 millions
d'années après.
Aujourd'hui,
on est un peu plus loin, mais je vous dirai
ce qu'on a découvert.
Encore plus proche de nous.
L'Aniakea, c'est à peu près
150 millions d'années-lumière.
Je dis à peu près parce que
la difficulté de la cartographie
d'un continent, c'est qu'en fait
ce qui fait le tour, ce sont des vides.
Ce ne sont pas des pleins.
Du coup, si c'était un mur de galaxie,
je vous dirais que ça va de là à là.
Mais comme c'est une région qui est dépeuplée,
qui est très très vide,
dire où est le milieu
d'un vide, par exemple,
ce n'est pas très évident.
Les bords sont en réalité un peu flous.
C'est très très beau.
Il faut vraiment essayer de se faire une image.
On est à la radio, donc c'est un petit peu
plus difficile, mais
imaginez l'Aniakea
comme une sorte
des cheveux
ou alors
des tentacules, des choses comme ça,
très filaires,
et puis qui se perdent sur les bords
avec quelque chose qui s'amenuise
sur les bords, comme ça, de la lumière au milieu,
et puis une structure
qui est de plus en plus douce
et de plus en plus qui tombe dans un vide.
L'Aniakea, son nom,
c'est un cladeuil au télescope d'Hawaï.
Cela signifie en hawaïen un paradis
incommensurable, horizon céleste,
immense, mais immense à quel point ?
Je n'ai que 1% de l'univers observable.
Oui, c'est immense
parce qu'à chaque fois, c'est plus grand que ce qu'on croyait.
Après le maître,
il y a eu beaucoup d'autres personnages
dans mon domaine de la cosmologie.
Un des personnages
fondateurs, c'était Gérard
de Vaucouleur. Il y a eu beaucoup de Français.
Il faut savoir que c'est une branche
dans laquelle, scientifiquement,
on excelle. Même aujourd'hui, les satellites
qu'on envoie dans l'espace,
c'est les Français les leaders
dans ce domaine-là, sur la NASA,
sur les Américains.
Il y a eu Gérard de Vaucouleur.
C'est marrant parce que c'est un petit peu
dans ces années-là. Lui, je crois qu'il est né
en 1947, si je ne me trompe pas.
Je ne sais plus exactement.
En tout cas, dans les années 80,
il a dit qu'il y avait des superamas.
On appelait ça le superama local.
Sauf qu'il s'est beaucoup trompé sur la taille.
Il y a beaucoup d'erreurs encore sur Internet.
Je vous engage.
Ne croyez jamais ce qu'on appelle le superama de la Vierge.
Ça n'existe pas.
Quand on a trouvé l'Agnéka,
c'était 100 fois plus grand
que ce qu'on appelait avant le superama local.
Il a parlé du plan galactique.
Georges Lemaitre, là.
Nous, on avait trouvé le plan hypergalactique
quand j'étais en thèse, quand j'avais 25 ans.
On commençait à voir
que Gérard de Vaucouleur avait raison.
Il y avait une structure qui était plus grande,
à plus grande échelle.
Sauf que quand on a trouvé l'Agnéka,
c'était 100 fois plus grand.
C'est immense, le mot immense.
Effectivement, ce que vous dites,
c'est juste...
A l'époque, on avait cartographié à peu près
1,45,
c'est déjà pas mal,
de l'univers observable en rayons.
Mais en volume, ça ne fait que 1,000,000
de l'univers observable.
Donc à cartographier, il y a encore beaucoup.
On va parler dans quelques instants aussi
de la suite de l'Agnéka.
Au moment de votre découverte,
il y a une centaine de morceaux musicaux
qui portent le nom de l'Agnéka.
Est-ce que vous vous doutiez de la popularité
que pourrait avoir cette découverte ?
Pas du tout.
Moi, ça m'a fait tellement plaisir,
pas dans un sens d'ego,
c'est dans le sens
que je me rends compte
que ça me passionne, ça me touche,
à la fois la beauté de la physique,
la beauté de l'univers,
mais finalement, ça touche et ça passionne
énormément de gens.
On a fait une vidéo
avec le magazine Nature
qui a publié ça,
et la vidéo est devenue
la numéro un, mais je crois,
en trois semaines,
la numéro un de toutes les vidéos scientifiques
jamais regardées.
Comment l'humanité
peut être prête ?
On a la preuve que l'humanité
a soif de connaissances,
se l'approprie,
et après, le nombre de choses...
Je sais qu'il y a une chorale
qui m'a écrit récemment
qui s'appelle l'Agnéakéa,
dans la région parisienne.
Quand vous tapez l'Agnéakéa sur Internet,
il y a plein d'albums de musique,
il y a des œuvres d'art.
Parfois, je me suis promenée
à Sydney, en Australie,
et je vois l'Agnéakéa
dans une galerie d'art.
Je savais ce que c'était,
mais il y a tellement
d'inspiration. Comment est-ce possible ?
C'est quelque chose qu'on a en nous tous.
On a une soif
d'être une partie
du cosmos. On a ce lien,
on sait qu'on vient de là,
et c'est vraiment ancré,
je pense, très très fort.
On a fait l'expérience cet été,
on était sur un même festival d'astronomie
ensemble,
en Corse,
un très beau festival littéraire,
et on a fait une randonnée
astronomique nocturne.
En fait, ces personnes-là,
on ne les connaissait pas du tout,
toutes les personnes avec qui on a marché,
mais ce lien fort,
il y avait, je pense,
de toutes les couches sociales,
de tous les âges,
et en fait, dès qu'on a commencé
à parler du ciel, quand on s'est arrêté,
et que j'ai commencé à pointer des choses,
à expliquer des choses, toutes les questions qui sont arrivées,
c'est vraiment... Mais les gens
se sont connectés et ne le savent même pas, je crois.
Cette attirance pour le cosmos
qu'on a expérimenté
dans la campagne Corse,
on vient de répondre, là,
ce premier quart d'heure,
à la question « Pourquoi cartographier l'univers ?
Pourquoi étudier les super amas de galaxies ? »
La question la plus complexe,
c'est comment cartographier l'univers ?
Quels sont les outils pour étudier
ces super amas de galaxies ?
Restez avec nous !
En direct sur France Culture, nous nous entretenons tout au long de cette heure
avec l'astrophysicienne Hélène Courtois.
Nous venons de parler de votre découverte en 2014
de l'Agnakéa, le super amas
de galaxies dans lequel nous vivons.
Pour comprendre comment vous avez fait
cette découverte, il faut revenir un peu
en arrière. Je vous propose un extrait
de votre livre « Voyages
sur les flots de galaxies » aux éditions
Duneau, pris du livre d'Astronomie
ciel et espace en 2017.
Allez écoutez ça !
« En 1992,
je suis arrivée à l'Observatoire de Lyon
à 22 ans, comme stagiaire en fin de
DEA, l'équivalent de l'actuel Master,
dans l'équipe de Georges Paturène.
Dès les années 1970,
cet astronome lyonnais
avait commencé à collecter les données
afin de déterminer les distances des galaxies
dans notre univers local.
La découverte de ces
nouveaux mondes extra-galactiques
m'enchante immédiatement.
Je dévorfe rénétiquement
les articles scientifiques qui traitent
des grandes structures de l'univers local.
Et au gré de mes lectures, je suis
transportée hors de la voie lactée.
Je visualise ce tout petit coin
d'univers auquel les cosmologues
ont désormais donné le nom de groupe local,
où notre galaxie
et ses deux plus proches voisines,
la galaxie d'Andromède et la galaxie du Triangle,
évoluent avec leur cortège
de galaxies naines satellites,
telles des reines gracieuses,
entourées par une cour frétillante.
D'ailleurs, je vois Andromède
qui se rapproche dangereusement de nous.
Les galaxies naines satellites
me font tourner la tête tant
elles semblent orbiter autour de la voie lactée,
un peu comme les planètes
autour d'une étoile.
Déjà, je m'éloigne du groupe local
et me voilà au bord du très grand vide local.
Par la pensée,
je vole à une vitesse proche de celle de la lumière.
Même en allant si vite,
le voyage risque d'être bien long.
J'ai déjà parcouru 50 millions d'années-lumière
quand je reste médusée
devant un spectacle grandiose.
Plus de 1000 grandes galaxies
se pressent et donnent
à cette région du ciel comme des allures
de périphériques saturées aux heures de pointe.
Je suis dans l'amas de la Vierge,
bien plus imposant
que notre petit groupe local
et ses trois reines.
Je prends encore du recul
et j'aperçois quelques galaxies isolées,
des galaxies de champs
qui empruntent ces routes reliant les amas.
Comme je pourrais voir la nuit
les phares des voitures sur les autoroutes
reliant les quartiers d'une immense métropole.
On entend bien dans cet extrait
votre joie de cosmographe Hélène Courtois.
Vous êtes stagiaire en fin de DEA
à l'Observatoire de Lyon à 22 ans.
Votre thèse va porter sur le Grand Attracteur.
Pour comprendre ce que c'est le Grand Attracteur,
il faut déjà parler du travail
des cosmologues américains, les Sept Samouraïs.
C'était des gens
qui ont proposé
de découpler
certains mouvements.
On a dit qu'Einstein,
le Maître, découvraient
que tout bouge dans l'univers, mais à très grande échelle.
Et les Sept Samouraïs
ont commencé à dire qu'on va pouvoir
mesurer les mouvements
dus à la gravitation. Les mouvements des galaxies
qui sont dus à la gravitation n'ont pas
l'expansion de l'univers dont parlait
le Maître ou Hubble.
Ces mouvements-là sont beaucoup plus petits.
Notre galaxie
se déplace à 630 km par seconde.
J'aime beaucoup dire en kilomètre heure,
parce que ça parle plus aux gens.
On va à 2 millions
de kilomètres heure.
En une heure d'émission,
on aura fait 2 millions
de kilomètres
dans la galaxie.
Notre galaxie en direction
du Grand Attracteur.
Ces 630 km par seconde,
il faut les décomposer. Il y a plusieurs mouvements.
L'Ama de la Vierge nous attire.
On va
avec l'Ama de la Vierge en direction
du Grand Attracteur. Après, le Grand Attracteur
bouge encore un petit peu.
C'est une décomposition des mouvements.
Les 7 samouraïs ont commencé
à mettre ça
en avant.
C'est une blague.
Comme la plupart des noms
en astronomie sont des blagues,
comme le Big Bang.
Il y a quelqu'un qui s'est levé
dans la conférence où il présentait ça.
C'est un vieux monsieur
qui n'existe plus,
mais qui les a un peu menacés
comme ça se fait dans nos métiers,
en leur disant
que vous êtes en train de s'aborder
votre carrière.
Vous vous faites hara-kiri
scientifiquement, vous êtes des samouraïs,
parce que jamais on ne pourra
mesurer les mouvements gravitationnels
des galaxies. Quand quelqu'un vous dit
jamais, déjà c'est un conseil
à tout le monde, dites-vous
que peut-être que l'autre a tort.
Ils sont parvenus à mesurer la vitesse de déplacement
de 400 galaxies.
Vous, à cette époque,
vous êtes fascinée
par ce mystérieux grand attracteur
et donc vous consacrez votre thèse.
C'est la première carte extra-galactique
que j'ai vue, et je l'ai toujours.
Je la regarde encore parfois,
cette carte des 400 mouvements.
On voit qu'il y a quelque chose
de spécial sur cette carte.
C'est comme, imaginez-vous, être Christophe Colomb
et que vous voyez arriver quelque chose
dans votre radar. Vous êtes en train de cartographier
et qu'il y a une montagne,
quelque chose.
Je le vois quand je regarde cette vieille carte
que j'ai mise, d'ailleurs, dans le livre,
il me semble.
Sinon, je peux la retrouver.
J'ai eu envie de faire des cartes.
C'est vrai que je suis des Alpes,
que les cartes, c'est quelque chose qu'on a en nous
parce qu'on ne peut pas regarder une montagne
sans voir la cartographie d'une montagne.
On voit les courbes de niveau,
on voit les bassins versants.
C'est pour ça que toute la construction
d'une carrière, forcément,
il y a de nous.
Dans une carrière scientifique,
il y a le personnage à l'intérieur.
Et si j'en suis venue à faire
des bassins versants, c'est parce que je sais
ce que c'est qu'un bassin versant, par exemple.
Justement,
vous plongez
dans cette histoire
de courants qui régissent
les mouvements des galaxies.
Vous faites votre thèse sur ce sujet
et pour ça, vous partez d'ailleurs dans l'hémisphère nord.
Pendant trois ans, vous scrutez le ciel
depuis un observatoire australien.
Australien, c'est un hémisphère sud.
C'est pas grave.
Dans l'univers, il n'y a pas trop de nord.
De sud, à part sur Terre, il y en a.
Mais c'est pas grave, je le fais tout le temps.
Ne vous inquiétez pas.
Effectivement, depuis
le nord, ce qui m'est apparu
et ce que je ne savais pas quand j'avais 22 ans,
c'est qu'on ne peut cartographier
que ce qui est au-dessus de nous avec les télescopes.
Dans l'hémisphère nord, je peux cartographier
la moitié de l'univers, mais le grand attracteur
n'est visible que dans le sud.
Il faut aller utiliser
des télescopes qui sont dans l'hémisphère sud.
Australie, Chili, Afrique du Sud,
par exemple.
C'est comme ça que j'ai trouvé mon directeur
de thèse, par exemple.
Il faut voir comme j'étais têtu
à 22 ans parce que
je suis tombée en amour avec
le grand attracteur.
Ce n'est pas l'homme ou la femme de ma vie
parce que j'en ai un autre,
mais le grand attracteur,
je me suis dit, je vais comprendre ce que c'est.
J'ai convaincu
un astronome à l'Observatoire de Lyon,
Georges Paturès. Je lui ai dit, je veux
faire une thèse sur ça.
Il me fallait un autre directeur
de thèse en Australie.
J'ai trouvé Warwick Couch de l'Université
de New South Wales à Sydney
qui m'a dit, d'accord Hélène, tu viens
en Australie, tu vas utiliser nos télescopes.
J'ai pu cartographier.
À la fin de ma thèse, je crois que j'avais
à peu près 1800 galaxies par rapport
aux 400 galaxies des sept samouraïs.
J'ai pu bien avancer
sur le grand attracteur,
mais il m'en manquait encore
beaucoup pour finir,
terminer cette question scientifique.
En 1999, vous faites face à une
impasse technologique. Les télescopes ne sont pas
assez puissants. Comment vous parvenez justement ?
Catastrophe !
Catastrophe, parce que c'est ça
la vie d'un scientifique, c'est que parfois
on arrive au bout de nos machines,
au bout de la technologie.
Du coup, il faut inventer la technologie
qui nous permet d'aller plus loin.
C'est comme quand on invente
un microscope qui va utiliser
un laser,
où il faut inventer. Là, il fallait
une nouvelle technologie de télescope
parce que pour bien comprendre
le grand attracteur, je l'avais atteint
dans la cartographie, mais si je n'avais
pas l'arrière, c'est comme s'il nous manque
l'arrière d'une montagne, ou qu'est-ce qu'il y a
derrière,
je ne pouvais pas comprendre sa taille
complètement, puisqu'il m'en manquait
un grand bout, et il fallait que je vois
les galaxies bien
en arrière du grand attracteur, qui
elles aussi étaient attirées,
tombaient vers le grand attracteur, mais derrière,
pour que je puisse mesurer
sa masse, sa portée.
Donc là,
pendant pas mal d'années, ça a été
un petit peu un désert au niveau
technologique, parce qu'il y avait des
nouvelles technologies qui arrivaient, par exemple les
multifilms. J'ai travaillé
plus dans l'ingénierie, finalement,
alors que moi, je suis vraiment une expérimentaliste
qui utilise des instruments.
Normalement, je ne développe pas d'instruments,
ce n'est pas ma spécialité,
ce n'est pas là où je suis la plus forte,
je suis vraiment dans l'analyse des données
qui sont prises avec les instruments,
et là, on a développé des technologies multifilms
pour pouvoir observer plus de galaxies
ensemble, des technologies multi-antennes,
des plus grands radiotélescopes,
et pendant ce temps-là,
ce que j'ai beaucoup fait aussi, c'est que j'ai amélioré
les simulations numériques,
et puis j'ai travaillé sur
des objets qui étaient plus brillants, plus faciles
à atteindre, qu'on appelle les supernovas,
et on a eu la découverte
de l'accélération
de l'expansion de l'univers
dans ces années,
donc fin des années 90,
tout le début des années 2000.
Il y a beaucoup de gens,
parce que monter un télescope,
ça prend 10 ans !
J'ai une nouvelle expérience là de Euclide où ça prend 10-12 ans,
et donc pendant 10 ans, on ne fait pas rien.
Pendant 10 ans,
on utilise d'autres
sondes, on appelle ça d'autres sondes
de l'univers, par exemple les supernovas,
ou alors on utilise,
on fait de l'analyse des théories,
on fait avancer des théories pendant ce temps-là,
qu'on pourra ensuite confronter
aux nouvelles données qui vont arriver.
Donc on n'est jamais à court de travail,
et on développe,
en plus c'est comme un sportif
qui fait,
je ne sais pas comment ça s'appelle, mais qui fait
des entraînements à côté,
ce qui nous permet d'être plus forts
après dans notre sport principal.
Et puis dans votre sport principal,
il a fallu aussi développer la coopération internationale
pour justement récolter
les données de tous les télescopes du monde.
Là on est dans les années 2006, et c'est d'ailleurs dans cette optique
que vous créez le groupe de recherche
Cosmic Flow, et qui va être déterminant pour la
découverte de l'Aniakea.
C'est aussi cette percée-là
qu'on a faite, qui était que
les 7 samouraïs,
c'était 7 américains,
finalement, il n'y avait pas
beaucoup de collaboration avec l'Europe.
Nous on avait une équipe
lyonnaise et parisienne,
avec deux astrophysiciennes de Paris,
Lucienne et Lucette,
on les appelait les Lulu,
donc Bottinelli et Guggenheim.
Comme je vous disais, c'est vraiment
la cosmographie, c'est vraiment un truc,
la cosmologie c'est vraiment un truc en excel en France.
Et en fait,
ces petites équipes nationales,
ça n'allait pas
très très bien,
on n'utilisait pas ces télescopes,
et dans ces années-là,
quand je suis allée aux Etats-Unis
sur l'invitation de Brent Tully
à l'université d'Hawaï,
pour pouvoir utiliser leurs télescopes
là-bas dans l'hémisphère nord,
ils m'ont donné accès à d'autres télescopes américains
en Virginie-Occidentale,
j'avais mes collaborateurs en Australie,
j'avais des collaborateurs en Russie,
et on a commencé à faire
une équipe
internationale,
ce qui nous a permis de travailler sur
plein de fuseaux horaires en même temps,
parce qu'il fait toujours nuit quelque part,
donc c'est toujours un bon temps
d'observer quelque part.
Si par exemple maintenant je voulais observer,
il suffit que je me connecte sur un télescope
qui est dans un fuseau horaire de nuit,
alors ça devient assez fou,
parce qu'on peut observer pendant 24 heures comme ça
et ne jamais aller se coucher.
Là on a monté un petit groupe qui était
à géométrie variable aussi,
c'est-à-dire que parfois on était
jusqu'à 5,
parfois on était à 40,
et ça, ça a vraiment
très bien fonctionné.
Et puis depuis en gros
2012,
je suis montée encore,
on a encore changé
la sociologie
de l'astrophysique,
et là on vit une expérience
actuellement
de sociologie
de l'astrophysique, on vit une expérience
où on est 1500, ce qui n'est jamais
arrivé dans l'histoire de l'humanité.
Ça, on va en parler en effet
de ce projet en arme
Euclide, mais pour conclure
sur l'Agnakéa,
vous mettez donc en évidence en 2014
que
l'Agnakéa,
c'est aussi,
vous comprenez aussi que le grand attracteur
est le vallon central vers lequel s'écoule
gravitationnellement cinq rivières de matière,
et aujourd'hui encore, vous continuez de faire des découvertes
justement avec un papier qui n'est pas encore
paru, mais qui ne va pas tarder
à être publié, c'est ça ?
Tout à fait. Alors hier soir, j'étais vraiment
très heureuse, au cours du Festival Atmosphère,
un coup on me voit de pouvoir révéler
au grand public
une nouvelle cartographie
qui fait maintenant un milliard
d'années-lumière de côté,
et on a cartographié les cinq
superamas voisins
de l'Agnakéa. Parce que
notre but, puisque notre question là c'est
la gravitation, c'est est-ce que
donc on a changé de conceptualisation
de l'univers en 2014,
mais quand on a observé
un objet comme ça, la question c'est
est-ce qu'il y en a d'autres ?
Est-ce qu'ils sont d'une même taille ou est-ce qu'il y a
des petits superamas, des très grands superamas ?
Est-ce qu'ils ont des rivières
gravitationnelles vers un
grand attracteur ? Est-ce que c'est toujours le même
schéma ? Et en fait la réponse c'est
oui. Et donc on l'a vu
depuis hier soir, parce que je travaille
avec un artiste, Benjamin
Le Talour, qui reprend
mes données en fait,
qui les rend moins arides et plus
esthétiques. Et donc c'est des
petites vidéos que j'ai relâchées
hier soir publiquement,
et je vous laisserai quelques
images que vous pourrez mettre sur le site
de France Culture, de l'émission
tout à l'heure. Et en fait
l'univers est vraiment...
Moi je suis émerveillée à chaque fois
et hier soir on était dans une salle de
mille personnes, et les mille
j'ai eu que des retours où c'était
mais qu'est-ce que c'est beau,
qu'est-ce que c'est beau, qu'est-ce que c'est grand,
puis c'est chez nous tout ça. C'est vraiment
un sentiment d'appartenance en fait.
On est dans un cocon, on sait où on est.
Moi je trouve ça
très réconfortant.
Mais là on va continuer à explorer l'inconnu
avec l'émission Euclide, ce programme
révolutionnaire pour l'astronomie, dont l'objectif
primaire est de déterminer pourquoi l'expansion
de l'univers s'accélère. Restez avec nous.
The Witches
Creeping Through Your Galaxy
en direct sur France Culture
car nous parcourons tout au long de cette heure
les galaxies, les super amas de galaxies
avec Hélène Courtois, astrophysicienne
spécialisée en cosmographie.
Nous venons de parler
de vos dernières expériences
à présent parlons de Euclide.
On peut dire que ce télescope
qui est parti depuis
le 1er juillet, vous étiez d'ailleurs à Cap Carnaveral
pour le lancement, on peut dire que
c'est la mission spatiale majeure
de la décennie 2020 en cosmologie.
Complètement.
On me pose
beaucoup de questions. Tout le monde est bien habitué
maintenant avec le télescope James Webb
où on en a beaucoup entendu parler.
Ça c'est la manip américaine.
Et le télescope James Webb
je vais juste en dire quelques mots
c'est que c'est un observatoire.
C'est-à-dire que, qu'est-ce qu'un observatoire ?
C'est un instrument sur lequel
différentes personnes peuvent demander
du temps d'observation, différents astronomes
pour faire des expériences
différentes. Alors que Euclide
c'est un télescope
qui est un télescope d'héritage.
Ce qu'on appelle un télescope d'héritage.
Je veux expliquer que
on ne fait pas de demande de temps.
Tout est déjà défini.
On sait ce qu'on va observer pendant six ans.
Il est parti dans l'espace.
Il a du fluide.
Toute la machinerie est faite pour fonctionner
pendant six ans. Il n'y aura pas de rallonge
comme Hubble, etc.
Mais toute la science
qui va être faite
c'est de la science d'héritage
pour l'humanité. C'est-à-dire qu'on a
décidé d'avancer
sur deux grandes questions
d'héritage, des questions fondamentales
de physique fondamentale
pour essayer de comprendre
la gravitation et l'accélération
de l'espace-temps.
On peut dire deux autres mots
qui sont un petit peu équivalents
que vous avez dit en début
d'émission qui sont
qu'est-ce que la matière noire
et qu'est-ce que l'énergie sombre.
Comme je l'ai dit
un petit moment, souvent il y a une petite
blague. Les astrophysiciens
il y a toujours un second degré dans les noms
qu'on donne.
En fait, matière noire
c'est une
mauvaise interprétation
d'une petite blague qui a été faite
au départ parce qu'on sait que c'est
de la matière. Tout à l'heure on parlait de ce que
je fais. Moi je cartographie les déplacements
des galaxies parce que c'est des très
grosses masses dans l'univers. Et quand on regarde
ces déplacements, les galaxies vont trop vite.
Notre galaxie, la Voie lactée
se déplace, on a dit
à deux millions de kilomètres par heure.
Ça va trop vite.
Pourquoi ? Trop vite comparé à quoi ?
Trop vite comparé à la masse
que j'arrive à cartographier quand je compte
les autres galaxies qui sont par exemple dans le Grand
Attracteur, dans cette région du Grand Attracteur.
Qu'est-ce que c'est ? C'est un gros paquet de galaxies.
Un gros paquet de galaxies.
On y va, tout droit.
Nous, on ne l'atteindra jamais parce que
cette cartographie est en
expansion et on est sur le
bord et on est à un endroit où l'expansion
gagne parce que c'est une histoire de distance
et de masse. La gravitation
et l'expansion. Quand on est
près du centre de
l'Agnéakéa, quand on est près
du Grand Attracteur, les galaxies
peuvent aller tomber sur le Grand Attracteur.
Mais nous, on est loin et l'expansion
va gagner.
La matière noire, qu'est-ce que c'est ?
On sait que pour
expliquer cette cartographie,
je suis obligée de mettre un modèle
dessous pour construire ma cartographie.
Dans ce modèle,
j'ai besoin de 5 fois plus
de masse que celle que
j'arrive à observer au télescope.
C'est une matière qui n'est pas lumineuse.
On aurait dû dire une matière
transparente.
Si elle était noire,
elle me bloquerait de la lumière.
Pour un cartographe, c'est facile.
C'est vraiment facile à cartographier.
Mais c'est transparent.
On ne sait pas ce que c'est, mais ça représente
vraiment beaucoup. J'en ai besoin de
5 fois plus. Il y a une autre énigme
fondamentale en physique
aujourd'hui, qui est l'accélération
de l'expansion de l'univers.
L'accélération de l'expansion de l'espace.
Là, il faut imaginer.
On va faire un petit exercice d'imagination.
On va prendre une table à carreaux.
Une table avec une nappe à carreaux.
On est à Paris, dans un bistrot
parisien. Tout le monde connaît ça, même si
on nous écoute depuis Marseille ou depuis
Ouagadougou. Je suis sûre que tout le monde connaît ça.
On prend une table
avec une nappe à carreaux. On pose
deux tasses de café
dessus. C'est des galaxies.
En fait, ces deux tasses de café
par la gravitation, elles ont envie de
se rapprocher. Ma nappe à carreaux,
c'est la trame de l'espace-temps.
On va dire que ce tissu est un peu élastique
et je peux tirer dessus.
La trame, les carreaux
vont s'agrandir
et les galaxies vont s'écarter
par l'expansion
de l'espace-temps, alors qu'elles ont très envie
de se rapprocher par la gravitation.
Voilà le jeu.
Le jeu, c'est un télescope
cartographe Euclide
qui va répondre à deux questions
parce qu'on est prêt.
On s'est préparé.
Ça a mis 12 ans à construire.
On a eu
très peur au lancement.
Je pourrais
vous dire pourquoi.
En fait, il est parti.
Maintenant, il est prêt. On est encore
dans la phase de vérification,
validation de tests.
Je peux vous dire déjà qu'il est
presque prêt, sans vraiment relâcher
d'informations
que je n'aurais pas le droit de dire.
On va s'attaquer
à ces deux questions de physique
qui sont de la science fondamentale,
des lois fondamentales de l'univers
qu'on ne comprend encore pas très bien.
Soit on dit
matière noire, énergie sombre,
mais qui sont déjà des modèles,
qui sont déjà des pré-réponses.
Soit on dit les phénomènes.
Les phénomènes d'observation, c'est la gravitation,
l'attraction des masses,
l'attraction de la matière et l'expansion
de l'espace. Ça, c'est les phénomènes.
Je peux reprendre encore une minute.
Je ne sais pas. Moi, je ne m'arrête jamais.
On peut reprendre une autre analogie.
Mon stylo, je vais faire une expérience du XXIe siècle
dans ce studio
de radiographie.
Mon stylo tombe.
Je peux l'expliquer
avec des forces de Newton.
Ça, c'est le début du XIXe siècle.
Je peux l'expliquer avec
une trame d'espace-temps, un tenseur.
Il y a des étudiants de physique qui vont
comprendre ce que je suis en train de dire.
À l'Einstein. Ou alors, je pourrais
l'expliquer d'une autre façon.
Par exemple, avec, pourquoi pas,
une particule qui s'appellerait le graviton
et qui va transmettre l'information
entre la Terre
et le stylo qui se parle, peut-être.
Tout ça, pour le physicien,
il y a un phénomène.
La gravitation
ou l'expansion. Moi, j'observe un phénomène.
Après, la façon de l'écrire,
c'est notre cerveau qui est
malléable. Ce qu'on disait tout à l'heure,
nos cerveaux
vont, on va encore
les modeler et on va leur proposer
une nouvelle conceptualisation.
On est parti d'un univers statique.
On n'était pas dans une galaxie.
Maintenant, on est dans une galaxie, dans un univers
en expansion, un univers en mouvement.
Et bientôt, tout le monde
en aura une autre idée de la gravitation
dans nos têtes.
C'est pour sonder ces deux grands mystères
de la cosmographie contemporaine
que Euclide va observer des milliards
de galaxies, jusqu'à 10 milliards d'années de lumière.
Le satellite Euclide
n'a pas encore atteint sa phase nominale
prévue pour décembre prochain, mais
les équipes qui seront chargées de compulser
en bout de chaîne les images, préparent
leur programme d'analyse, notamment au Laboratoire
Univers et Théorie de l'Observatoire de Meudon.
Pour le reportage du jour, vous vous y êtes
rendue. Céline Lozen, bonjour.
Bonjour Natacha. Oui, j'ai rencontré
Amandine Lebrun, qui étudie la formation
et l'évolution des galaxies,
en particulier dans les groupes et amas
de galaxies massives, et comment elles
nous servent de sondes cosmologiques.
Son travail intervient en fin de processus.
Une fois les images captées et collectées,
il s'agit d'exécuter, de développer
et d'analyser des grandes simulations
hydrodynamiques cosmologiques.
Avec la mission Euclide, comme pour beaucoup
de ses collègues théoriciens, elle espère
que les nouvelles données de l'univers lointain
pourront apporter des contraintes plus fortes
pour identifier des failles dans le modèle, et sans doute
laisser entrevoir l'horizon
de phénomènes nouveaux.
Moi, je travaille sur
les amas de galaxies,
et en fait, plusieurs façons
d'utiliser ces amas de galaxies pour
comprendre la cosmologie,
qu'elles sont les grandes propriétés
de l'univers. Comme c'est les plus
grandes structures à s'être
formées, elles sont sensibles
à la fameuse énergie noire
parce qu'elles se sont formées pendant
l'époque où cette énergie
domine le contenu de l'univers,
donc son évolution.
Pour regarder la distribution
et la configuration de ces amas,
vous allez utiliser ces images-là
de...
Les images vont permettre d'obtenir
des propriétés,
de détecter d'abord des amas,
puis d'obtenir leurs propriétés,
et donc nous, on arrivera en tout bout de chaîne
à partir des propriétés
qui ont été mesurées
sur ces amas, la forme des profils,
etc., on transformera
ça en contraintes cosmologiques
seules et en combinaison
avec
les sondes principales de la mission
Euclide, et c'est un autre endroit où j'interviens
puisque je suis
aussi une des membres
de la toute petite équipe qui est en train
d'écrire le code qui va permettre
à partir de ces mesures de cisaillement
gravitationnel, de ces mesures
de comment les galaxies
se regroupent les unes avec les autres,
de transformer ça en paramètres cosmologiques.
Donc il faut
tout un ensemble d'outils numériques
pour apprendre
ce qui descend du satellite,
ce qui a ensuite été
transformé par nos collègues
du segment sol
en quantités résumées que nous on peut
traiter avec notre code cosmologique
et transformer ça en paramètres cosmologiques
qui est ce qui vraiment nous intéresse,
savoir qu'est-ce que c'est
qu'est-ce qu'il y a vraiment de l'énergie noire
est-ce qu'il y a vraiment de la matière noire
et surtout qu'est-ce que c'est.
Vous dites que vous faites des simulations et du code
donc c'est beaucoup de travail sur ordinateur
évidemment, en bout de chaîne.
Normalement, mes collègues
observateurs
vont se marrer mais j'ai jamais vu
l'objet d'un télescope.
C'est cocasse quand on voit qu'on est ici sur un site
observationnel, là dans notre bureau on voit cette tour.
Ce que je fais surtout, c'est de la simulation
numérique, donc je crée des données
synthétiques qui, si possible
se rapprochent le plus de ce que
Euclide va observer.
Donc en fait, on prend
un supercalculateur,
on lui donne des paramètres cosmologiques,
on lui donne
qu'est-ce qu'on pense être
la physique qui régit
la formation des grandes structures dans l'univers.
On envoie ça mouliner
sur des dizaines de milliers de cœurs
pendant des millions d'heures
et à la fin, on récupère
un catalogue
de ses règlements gravitationnels,
un catalogue de corrélation des galaxies,
un catalogue de
Badama, et on mesure les propriétés
et on voit comment
ça varie avec la
cosmologie, la physique
de formation des galaxies.
Ce qui m'intéresse surtout, c'est
les dégénérescences
entre la cosmologie et la formation des galaxies
parce que les deux sont
interconnectés.
Jusqu'à présent, la formation des galaxies
était considérée comme
une nuisance, c'est-à-dire
quelque chose qui embêtait les cosmologies.
C'est un des paramètres
pour lesquels on marginalisait,
c'est-à-dire qu'on prenait la moyenne des paramètres
cosmologiques sur tout ce qui était pourraisemblable
en termes de physique de formation des galaxies.
Mais avec l'Uni, on va pouvoir
mesurer les deux.
C'est ça qui me tient éveillée la nuit.
Ou plutôt qui me permet
de conner la nuit.
Ce que je vous fais ici
dans ce laboratoire, au LUT,
c'est vraiment ce dépouillement.
En ce moment, vous vous préparez,
vous codez. Les programmes n'existent pas encore,
c'est ça ?
Les premières versions existent
depuis des années.
Mais on ne parle pas de zéro.
Il a fallu
que la théorie avance en même temps
qu'on construisait le télescope
pour pouvoir être prêt au moment
où les données
arriveraient.
Il fallait continuer à faire des avancées théoriques
parce que les données qui vont
descendre d'Euclide vont être tellement précises
qu'on n'était
pas outillés avec
les outils qui ont été
développés par les expériences précédentes.
C'est un changement
d'ordre de grandeur.
Donc on n'était pas outillés, même au niveau théorique,
avec des théories qui étaient au moins aussi
précises que ce qu'on va mesurer.
Et maintenant ?
On commence progressivement à s'en rapprocher.
Là, il vous reste deux mois environ
avant que la phase nominale ne démarre.
De toute façon,
on est aussi prêts
qu'on puisse l'être. C'est peut-être pas autant
qu'on l'aurait souhaité.
Mais de toute façon,
la mission, le temps de prendre toutes les données,
ça va durer au moins six ans.
Donc progressivement,
on va raffiner comment on traite
les données. Et puis aussi, peut-être que
l'univers va nous réserver des surprises
et que ce qu'on a préparé comme outil
pour
traiter les données,
on va se rendre compte qu'il y a des choses
auxquelles on n'avait pas pensé et qu'il va falloir
rajouter.
Personnellement, j'espère que l'univers va nous
réserver des surprises.
Merci Céline Lozen
pour ce reportage.
Une réaction à ce qu'on vient d'entendre, Hélène Courtois ?
Déjà, je suis super contente qu'on ait entendu une autre
femme astrophysicienne,
si je peux me permettre, parce que j'ai rencontré
des jeunes filles cet après-midi
dans le cadre de la fête de la science.
Et c'est des métiers
auxquels les jeunes filles ne pensent pas
forcément.
Et puis, au sein du
Festival Atmosphère, on en reparlera
tout à l'heure,
mais la marraine scientifique cette année,
c'est une autre astrophysicienne, aussi
cosmologue, Pauline Zarouk.
Et je pense que ça
peut attirer
des filles
et des femmes vers la physique,
parce qu'on n'a pas assez de femmes en physique.
Il faut savoir que dans mon domaine,
je fais partie d'une section qui s'appelle
Astroparticules,
et à mon niveau, c'est-à-dire plus on se rapproche
du plafond de verre,
des professeurs d'université ou des directeurs
de recherche, par exemple, ou directrices de recherche
au CNRS, il n'y a plus que 9% de
femmes. Donc ça ne fait pas
beaucoup, 1 sur 10.
Je suis toujours contente quand on met en lumière
d'autres femmes.
On n'est pas de la même génération
avec Amandine
Le Brun.
C'est la nouvelle génération,
mon tante, je suis
toujours heureuse d'entendre ça.
Elle redit des choses qu'on avait dit un petit peu,
qu'on avance en même temps la théorie
et les instruments, qu'on est obligé de se préparer
avec des simulations numériques pour
être prêt quand les données arrivent.
Donc vraiment, on est dans une course contre
le temps en permanence.
Peut-être, j'aimerais dire quelque chose
qui peut sortir hors du contexte,
mais on ne parle pas souvent du coup
de la science fondamentale, on parle
de ce que ça va faire à la société, c'est-à-dire
que quand on découvre des phénomènes,
après, on peut en faire
des instruments, on peut
développer les téléphones portables,
etc. C'est issu de l'astronomie, assez bizarrement,
mais oui. Les fours à porte
froide, c'est issu de l'astronomie, il y a énormément
de choses, ça passe directement dans le grand public.
Toutes les découvertes qu'on fait,
technologiques, quand on réalise nos instruments,
mais le coup d'un télescope
spatial, par exemple, qui est vraiment un télescope
d'héritage, c'est 25 centimes
d'euros par an
et par Européen.
Sur 10 ans, pour comprendre la gravitation
et l'expansion, pour comprendre la gravitation
qui risque d'être une des forces
motrices de peut-être nos futurs moteurs,
qui seront beaucoup
moins énergivores si on utilise ça,
c'est une force monstrueuse, la gravitation,
sur 10 ans,
ça coûte 2,50 euros
à toutes les personnes qui nous écoutent,
tous les Européens, ça aura coûté
2,50 euros par Européen,
donc le prix d'un café,
peut-être, pour comprendre
la gravitation comme quand on a compris
les électrons et qu'on a fait toute cette société
basée sur l'électronique.
Je pense que c'est des réactions
parce qu'on entend parler, là on a entendu
parler des super ordinateurs,
on a entendu parler, et puis je pense qu'aujourd'hui
on attaque
beaucoup la science et qu'il est important
de rapporter
la parole vraie,
c'est-à-dire que si moi je vous dis que ça coûte ça,
c'est que je me suis informée
et que quelqu'un vienne me dire le contraire,
il aura du mal,
et moi je sais que des fois je le dis
même dans mon entourage, et on m'a
déjà dit, non c'est pas vrai, tes calculs
sont faux, ça ne peut pas coûter 25 centimes
par personne, si si, c'est ça.
En tout cas, merci
de rappeler l'importance de la recherche fondamentale
et de leurs applications pour le grand public.
On arrive à la toute fin de cette émission,
je voulais quand même vous poser cette question,
Hélène Courtois, on l'a entendu tout au long de cette heure,
vous êtes passionnée par votre métier,
vous comprenez, vous vous identifiez, d'où ça vient ça ?
Moi c'est de la curiosité,
je pense que la curiosité, on est tous
curieux, après on l'abrite
plus ou moins, mais en fait la curiosité,
la passion, l'envie de faire
de l'art, l'envie de faire des maths,
tout ça c'est vraiment un moteur
qu'on a en soi,
et moi j'adore écouter d'autres métiers,
je suis curieuse de tout, des fois je suis un peu
insupportable parce que je pose des questions
à tous les métiers que je vais
rencontrer,
ça m'intéresse à quelle heure un boulanger se lève,
pourquoi sa levure elle va fonctionner
ou pas, tout m'intéresse,
et je pense que si tout le monde était
intéressé par tout le monde, déjà il y aurait beaucoup plus
de respect, d'emblée,
avec tous les métiers,
mais même
le respect des autres formes
vivantes, il faut respecter les plantes,
les arbres, il faut respecter les chiens,
il faut respecter les baleines,
voilà, donc tout ça,
si on est curieux de ce qui nous entoure,
de l'environnement vivant ou pas vivant,
on est dans une posture
de respect
qui devrait être
la posture basique de tout le monde.
Et puis aussi,
cette curiosité, ça se sent aussi dans votre
parcours, que vous aimez transmettre
les savoirs scientifiques,
vous avez d'ailleurs été récompensé du prix
rayonnement scientifique français en 2018,
prix Eureka pour vos actions d'enseignement
de diffusion de connaissances, nominé
récemment Chevalier des Arédènes, et là vous participez
au Festival Atmosphère, qui se déroule
d'ailleurs jusqu'à dimanche à Courbevoie,
ça on sent bien, c'est vraiment le mot de la fin
que, pour vous, la transmission du savoir
scientifique c'est quelque chose
d'indissociable de votre pratique.
Oui, oui, alors moi je me rappelle,
je suis de ceux qui ont eu la chance de
voir à la télé,
aux heures de grande écoute, c'est-à-dire à 20h,
alors maintenant c'est 21h, c'est beaucoup trop tard,
mais avant c'était à 20h les heures de grande écoute,
et il y avait Hubert Reeves, Aaron Tassieff,
Yves Coppens,
on voyait des grands scientifiques, alors c'était que des vieux messieurs,
mais aujourd'hui on pourrait avoir
une vision diversifiée
de la science, et en fait
ça passait, et tous nous, les enfants,
on était passionnés des volcans,
passionnés d'égyptologie, passionnés des primates,
passionnés d'astrophysique,
et je trouve qu'aujourd'hui
on ne la met pas à sa juste
valeur la science, c'est que
c'est notre travail, nous chercheurs,
de ramener ça dans le grand public
le plus facilement possible
et avec notre passion.