Témoignage du Père Thierry Verhelst sur Jean de Saint Denis

silouane1054
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19 oct. 2024
Mgr Jean de Saint-Denis a été canonisé par deux Eglises orthodoxes occidentales : l'Eglise Orthodoxe des Gaules (EOG) et l'Eglise catholique orthodoxe de France
https://eglise-catholique-orthodoxe-de-france.fr/eglise/fondateurs/eugraph-kovalevsky-eveque-jean-de-saint-denis-saint-jean-de-paris/
Le Père-Évêque Grégoire m'a demandé un témoignage,
non pas sur la figure de Monseigneur Jean,
que je n'ai pas eu le privilège et la grâce de connaître,
mais en somme une question toute simple et modeste.
Dans ta vie, dans ta vie du couple avec Roselyne,
dans ta vie de prêtre, que signifie Monseigneur Jean ?
Alors, bien sûr, il y a ses écrits qui sont éminemment nourrissants.
Je n'en parlerai pas ici parce qu'on n'en a pas le temps,
et puis c'est une évidence.
Et puis, deuxième aspect qui pour moi me touche profondément,
c'est son œuvre ecclésiale.
Ce que Monseigneur Jean nous dit, je crois,
c'est que l'orthodoxie est universelle.
Et non pas orientale seulement,
ni nationale.
Elle relève du patrimoine de l'Église indivise
et d'une Église universelle.
Elle est donc pour tous,
et elle n'est pas le monopole d'une ethnie,
d'une culture ou d'un patriarcat en particulier.
C'est l'Église du Christ,
et le Christ est à tous, pour tous.
Et donc les Occidentaux ont droit à cette haut vive là.
Et ils y ont droit tout en restant eux-mêmes
et sans devoir se couler dans les habitudes,
les traditions et les cultures d'autres peuples.
C'est déjà énorme.
Deuxième chose que Monseigneur Jean m'apprend,
c'est qu'une spiritualité ne peut se déployer
en dehors du terreau d'une culture
et d'un contexte de vie concret.
Il n'y a pas de spiritualité hors sol.
Voilà, ce sont deux évidences pour chacun de nous ici.
Mais lorsque j'ai eu la grâce de rencontrer
l'orthodoxie occidentale au biais de Bethany en 1983,
cela m'a beaucoup séduit et convaincu
parce que mon expérience en Afrique et en Asie
m'avait enseigné que les Africains
n'étaient pas suffisamment rencontrés dans leur aspiration à eux
par une église romaine ou protestante
très liée à la culture d'origine occidentale.
C'était des églises quand même largement coloniales
et même après la colonisation,
on voit bien que ces réflexes ethnocentriques
sont restés.
Ce sont des églises qui sont largement encore
aujourd'hui occidentalisantes,
c'est-à-dire qui apportent, certes, le Christ et c'est l'essentiel,
mais en même temps imposent à des gens qui ne sont pas occidentaux
des formes d'être, de se comporter, de prier,
de s'exprimer et de célébrer
qui ne sont pas de leur culture.
Et puis en Asie, j'ai rencontré des missionnaires
qui, ethnocentriques eux aussi,
bien intentionnés certainement,
mais parlaient d'hindouisme ou de bouddhisme
comme des croyances plus ou moins diaboliques
et qu'ils avaient à abandonner pour se convertir
à la seule et unique vraie religion,
tout le reste étant à rejeter absolument.
Quel dommage, me disais-je à l'époque,
lorsqu'on sait qu'au XVIe siècle, le premier missionnaire
qui partit de Rome vers la Chine, Matteo Ricci,
parlait de la mission de manière suivante.
Il disait que le christianisme n'est pas un arbre
que l'on transplante de Rome à Pékin,
mais est une petite graine que je prélève
sur l'arbre du christianisme et que je dépose
dans une terre chinoise dont je ne connais
ni la fertilité, ni les qualités,
et qui donnera donc un arbre avec des fruits
dont la saveur m'est inconnue.
C'est une autre conception de la mission
et il me semble que lorsque j'entendais
la possibilité d'être orthodoxe sans devenir
grec ou russe, il y avait là une résonance
par rapport à quelque chose de fort
que j'avais vécu en creux, en négatif,
en constatant le travail courageux, généreux
du missionnaire, mais encore trop lié,
encore trop ligoté dans leur ethnocentrisme
colonial. Alors donc, Roseline et moi,
nous avons découvert une chose
qui nous bouleverse encore tous les jours.
Roseline était professeure de yoga,
j'étais passionné par la mystique hindoue,
j'avais rencontré des moines bouddhistes
au Sri Lanka, en Thaïlande, et voilà que
grâce à l'enseignement de Père Alphonse,
toutes ces richesses que j'avais reçues
en Extrême-Orient, je les voyais présentes
mais à l'intérieur de ma propre tradition judéo-chrétienne.
Alors là, le ciel m'est tombé sur la tête,
comme dirait Astérix, et j'ai été fasciné
par cette église qui portait cet enseignement
et qui était l'écoffre, et j'ai compris
que l'orthodoxie n'était pas quelque chose
de folklorique, d'extérieur à moi,
mais qu'il y avait dans mes racines,
dans le passé de mon pays,
de ce continent, mille ans
pendant lesquels nous avons été orthodoxes.
Et ceci me fait songer à un concept,
une notion qui a été très discutée
en théologie missionnaire dans les années 60-70,
c'est la notion de inculturation.
Lorsque, dans l'église catholique,
on s'est rendu compte que
l'effort missionnaire avait été trop marqué
par le colonialisme,
le général des jésuites à l'époque,
j'oublie son nom, Arrupe,
le général des jésuites Arrupe a lancé
ce concept d'inculturation de la foi,
c'est-à-dire qu'il faut que la foi se serve
et soit nourrie par la culture locale.
Ceci en réaction
à une conception coloniale
et ethnocentrique.
Cela est déjà fort intéressant en ce qui concerne l'Afrique et l'Asie,
mais ce qui est encore plus intéressant,
c'est que nous, nous étions déjà chrétiens,
et cela depuis mille ans.
Et donc il y a là un héritage, un terreau spirituel
des saints, des églises, des liturgies
qui étaient les nôtres et sur lesquelles
nous pouvions greffer notre vie actuelle.
Et ça, c'est l'extraordinaire cadeau divin
que Mgr Jean nous donne,
partir de qui nous sommes.
Retrouver en quelque sorte et réaliser
les promesses inaccomplies du passé.
Paul Ricoeur nous dit que le passé
tire des flèches de futurité.
A nous de saisir ces flèches.
La foi de nos pères, pendant mille ans,
est une source de richesse.
A nous non pas de les cultiver comme un objet de musée
pour retourner dans un passé abusivement idéalisé,
mais à continuer la mission par un travail
de transformation personnelle et en église,
mais en prenant très au sérieux ce passé,
encore une fois, non pas par passéisme,
mais parce que c'est l'avenir du royaume qui compte.
Alors, il me semble que Mgr Jean, aujourd'hui,
me demande deux choses.
Jean Thierry, qui es-tu ?
Jean Thierry, où en es-tu ?
Et qui es-tu ? Eh bien, je sens que j'ai la liberté
de dire à Mgr Jean, eh bien, moi, je suis un fils
de la modernité et je suis un ancien 68 ans.
Et je crois beaucoup dans la liberté,
les droits de l'homme, la raison critique,
l'égalité, la justice sociale, la démocratie.
Mais je sais aussi que cette modernité
est malade de rationalisme clos,
de matérialisme opaque,
de capitalisme et d'individualisme exacerbé.
Et voilà ma souffrance,
voilà aussi mon identité avec ses richesses et ses pauvretés.
Et c'est à partir de ça, Mgr, que j'ai envie
de poursuivre la transformation personnelle.
Cherchant, au fond, à réenchanter
un monde devenu
desséché par une modernité mortifère.
Sans nier pourtant
les acquis positifs de cette modernité.
Sans allier non plus l'Occident,
comme j'ai pu entendre parfois dans
des échos perçus au moins à Ponce.
Et puis alors, où en es-tu, Jean Thierry ?
La réponse est, naturellement, je suis un pêcheur sauvé.
Un noble pêcheur,
comme dit, je crois, Bertrand Vergeny.
Nourri par une théologie néopatristique,
c'est-à-dire ni mimétique, ni répugnative,
non pas une théologie
qui se gargarise de orthodoxisme,
comme dirait Olivier Clément,
mais une théologie qui se fonde
d'abord sur une spiritualité,
laquelle est d'abord fondée sur l'Église.
Et qui conduit à la transformation personnelle
en vue du théâtre de la divino-humanité.
Et grâce
au don de cette Église
orthodoxe occidentale,
j'ai pu découvrir la beauté d'une vie
sans filioque,
et donc avec un juste équilibre
entre la liberté de l'expérience personnelle
dans la mouvance du Saint-Esprit
et l'ordre et la formulation exacte dans le Christ.
C'est un cadeau immense.
J'ai pu aussi découvrir une anthropologie ternaire,
corps à esprit,
et donc découvrir combien il est bon, il est doux,
il est nécessaire d'être pneumatique.
Je terminerai en disant que pour moi,
Monseigneur Jean, c'est le Père,
c'est mon Père, c'est celui qui m'engendre,
qui m'engendre à l'intérieur du grand mouvement
d'engendrement de Dieu lui-même.
Il est l'homme qui me permet de grandir
pour découvrir ma personne.
Il n'est pas un gourou qui m'attire à lui
pour qu'on l'imite.
Il est un Maître, un Père qui me demande
à inventer en tout, qui m'envoie,
qui me bénit, qui me conforte et qui m'inspire.
Et je retiens de lui trois petites phrases
qui me semblent ramasser
une partie de son génie.
Dieu veut qu'on soit libre,
sans décision, point de chemin spirituel.
Et l'unique sujet pour nous chrétiens,
c'est l'émerveillement.
