Jean Yves Leloup commente Jean 17, 1 à 8

silouane1054
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19 oct. 2024
Nous venons d'entendre la prière de Jésus, sa dernière prière, avant d'entrer dans sa Passion.
Et cette prière nous révèle son intimité, la relation qu'il entretient avec celui qu'il appelle son Père,
la source de tout ce qu'il vit et respire.
Chaque mot de cette prière est important, nous révèle quelque chose de la vie intime du Fils de Dieu,
dans ses derniers moments de sa vie terrestre.
Cela peut nous sembler étrange, mais il ne demande pas d'être délivré de la souffrance ou de la mort.
Ce qu'il demande, c'est la gloire.
Donne-moi la gloire que j'avais avant que le monde fût.
Quelle est cette gloire ? De quelle gloire parle-t-on ?
Bien sûr, ce n'est pas la gloire, la renommée, au sens où nous entendons aujourd'hui le mot gloire.
La gloire en hébreu, kavod, vous savez, c'est le poids de la présence.
Ce que Jésus demande à son Père, c'est d'avoir en lui le poids, la solidité, la fermeté de cette présence pure.
Cette présence qu'il avait avant que le monde soit.
Ce silence qui est avant le monde et qui est au-delà du monde.
Cette pure présence, la gloire, la gloire de Dieu.
Cette gloire que, autrefois, on voyait briller sur le sommet du Sinai,
dans toutes ces grandes théophagnies, tous ces miracles, toutes ces merveilles,
où cette brise légère qui enveloppe le prophète Élie.
Voilà que cette gloire, nous l'avons vue briller sur la face du Christ.
C'est la gloire de l'homme transfiguré sur la montagne du Tabor.
Mais c'est aussi la gloire de l'homme défiguré sur la montagne du Golgotha.
Transfiguré ou défiguré, c'est cette présence inconnue, étonnante que Jésus nous révèle.
La présence même de Je Suis, de l'être qui est ce qu'il est, qui vit, qui s'incarne en lui.
Et cette gloire, l'Évangile nous le dit, vous l'avez entendu, c'est aussi la vie éternelle.
La présence toujours présente, avant le temps et au-delà de temps, la vie éternelle.
Et Jésus précise, la vie éternelle, c'est de te connaître.
Toi, le seul vrai Dieu est celui que tu as envoyé, Jésus Christ.
Toi, littéralement l'un, l'unique, l'unique réalité, l'unique réel qui habite toutes les réalités.
Je crois dans l'un, dans l'unique, dans l'unique réel, parce qu'il n'y a pas d'autre réalité que la réalité.
Il n'y a pas d'autre réel que le réel qui fait exister toutes les réalités.
Celui dans lequel nous croyons, auquel nous adhérons, c'est cet unique réel.
Et au passage, remarquez que Jean ne dit pas ceux qui croient en toi, le seul vrai Dieu, l'unique, l'unique réel, la source de tout ce qui vit et respire, mais ceux qui te connaissent.
La vie éternelle, c'est de te connaître.
C'est bien la gnosis, c'est bien la connaissance.
Et cette gnosis n'est pas une connaissance intellectuelle.
C'est une connaissance par participation.
C'est une connaissance présentielle, expérimentale, expérientielle.
Je ne sais pas quels sont les bons mots pour dire cette intimité.
Il s'agit de devenir ce qu'il est.
De ne faire qu'un avec ce qu'il est.
Connaître le réel.
Devenir soi-même la réalité.
Devenir l'un.
S'unifier dans cette réalité.
Te connaître.
Toi l'unique, toi l'un.
Toi l'unique réel en toute réalité.
Et celui que tu es envoyé.
Et celui qui est la manifestation de ta gloire.
Celui qui est la manifestation visible de l'invisible.
Ce visage humain, transfiguré, désfiguré.
Plein de douceur, de force.
C'est à travers lui que nous connaissons l'invisible présence qui fait exister toute chose.
Te connaître, toi et ta manifestation.
Celui qui te manifeste.
Celui qui t'incarne.
Et vous vous rappelez peut-être que six siècles plus tard, au temps de Mohamed,
l'Islam reprendra cette confession de foi, cette Shahada en disant
le salut c'est de dire qu'il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu
et de croire dans son envoyé.
Et son envoyé alors c'est Mohamed le prophète.
Mais ce que nous révèle Jésus, ce qu'il nous est révélé en lui,
c'est plus peut-être qu'Allah ou qu'Elohim.
Qui ? Allah est une transcription d'Elohim.
C'est Abba.
Je leur ai révélé ton nom.
Jésus nous révèle l'intimité d'Elohim.
L'intimité de Yodev Ave.
De l'être qui est ce qu'il est.
Au cœur de l'être, il y a Abba.
Il y a ce don de l'être.
Il y a cette générosité de l'être.
Dieu n'est pas seulement une cause première, un premier principe.
La source de tout ce qui est, il est notre père.
C'est-à-dire il nous engendre.
Comme le dit les soufis, il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu.
Et le Fils n'est pas un autre que Dieu.
Il est l'autre de Dieu.
C'est pas un Dieu différent de l'unique.
Mais il est la manifestation même de Dieu.
Et il ne fait qu'un avec nous.
Et nous aussi nous sommes appelés, non pas à être autre que Dieu,
mais à être l'autre de Dieu.
Comme le Fils, c'est l'autre du Père.
Le Fils est dans le Père et le Père est en lui.
Le Fils manifeste le Père.
Nous sommes la vie même du Père.
La vie du Père manifestée, la vie de l'invisible manifestée.
Je leur ai révélé ton nom.
Je leur ai dévoilé le cœur de l'être, l'intimité du l'être.
Nous sommes les témoins, avec Jean, avec tous les disciples,
de cette révélation, de ce voile qui s'ouvre
au cœur même de l'inaccessible, de l'irréprésentable.
Abba, mon Père est votre Père.
Vous vous souvenez de ces paroles à Myriam de Magdala
au matin de la résurrection.
Je monte vers mon Père qui est votre Père.
Nous avons le même Père que Yeshua.
Nous sommes engendrés par le même Père.
Nous avons cette même filiation.
Et cette filiation, c'est la gloire même que nous avions
avant que le monde fût.
Lorsque nous étions dans, je dirais, dans le rêve de Dieu,
dans la pensée de Dieu.
Nous étions appelés à vivre dans le Fils, cette intimité.
Je leur ai révélé ton nom.
Je leur ai révélé quelle relation,
quelle gloire peut être la leur
s'ils vivent dans cette communion comme moi-même je vis
en communion avec toi.
La gloire que tu m'as donnée, je leur l'aurai donnée.
La présence qui s'est incarnée en Jésus,
la vie qui s'est incarnée dans son corps,
la conscience qui s'est incarnée dans son intelligence créée,
l'amour qui s'est incarné dans ce cœur humain,
nous aussi nous avons à l'incarner.
C'est toute la Trinité qui veut faire sa demeure en nous.
Comme il le dit aussi dans Saint Jean,
je viendrai vers vous et j'habiterai, moi, le Père et mon esprit,
mon souffle, ma vie.
Et on comprend peut-être mieux pourquoi nous lisons cet Évangile
entre l'Ascension et la Pentecôte.
La gloire que Jésus vient nous transmettre,
c'est la gloire de l'Esprit Saint.
Vous savez, le but de la vie chrétienne,
c'est l'acquisition du Saint-Esprit,
comme le disait Séraphin de Sarov,
où c'est l'accueil de l'Esprit Saint,
l'esprit filial,
l'esprit qui, avec le Christ en lui, nous fait fils,
nous fait entrer dans cette intimité.
Nous sommes appelés à cette gloire.
La gloire que tu m'as donnée, je l'aurai donnée,
pour qu'il soit un comme nous sommes un.
Nous sommes appelés à l'unité,
à découvrir cette unité que nous sommes,
ce fil qui nous relie,
ce logos qui nous tient ensemble,
ce souffle qui respire d'une façon unique,
qui est remplaçable en chacun de nous.
Mais ce souffle est un.
La vie est une, la conscience est une.
Le Père est la source de tous les êtres.
Et nous sommes appelés à entrer en cette communion.
Que ce jour, après l'ascension,
comme le dira Jésus,
là où je suis, je veux que vous soyez aussi.
Là où je suis, je veux qu'eux aussi y soient.
Nous sommes appelés à être là où je suis,
dans le Père, en relation avec la source,
de faire qu'un dans le souffle et la vigilance.
Ce sont là les adorateurs, tels que le veut le Père.
Ce sont là les fils et les filles,
tels que Dieu nous veut.
En ce jour, au cœur de cette Eucharistie,
cette nourriture où le Fils vient habiter en nous,
dans notre demeure fragile,
tellement fragile et vulnérable,
c'est l'infini qui vient nous visiter.
C'est le cœur même de Dieu
qui vient ouvrir notre propre cœur.
C'est son intelligence, sa clarté,
qui vient habiter notre intelligence.
Viens, Esprit Saint, viens,
habite, demeure en nous,
purifie-nous de toute souillure,
de toute peur, de toute angoisse,
de tout ce qui nous sépare de celui qui est là,
qui frappe à la porte et qui attend
notre acquiescement, notre ouverture.
Viens, Esprit Saint,
et pitié de nous dans ta miséricorde.
Délivre-nous de toutes nos maladies,
de toutes nos souffrances.
Fais-nous comprendre que ta gloire
est aussi au cœur de ce qui nous fait mal,
de ce qui nous fait souffrir,
que c'est la gloire même qui souffrait,
qui était vivante sur ton visage défiguré,
et que c'est la même gloire
sur ton visage ressuscité, transfiguré.
Viens, Esprit Saint,
demeure en nous aujourd'hui
et toujours, maintenant
et pour les siècles des siècles.
Amen.
