COLETTE, đđȘđ„đ° đ RĂ©sumĂ©-analyse de l'Ćuvre complĂšte

9 sept. 2024
Je vous invite Ă dĂ©couvrir avec moi ce recueil Ă©tonnant, qui sâappelait initialement Sido ou les points cardinaux, et que Colette a ensuite enrichi de deux chapitres : Le Capitaine, sur son pĂšre, et Les Sauvages, sur ses frĂšres et sĆurs.
Tout au long de la vidĂ©o, je vous donnerai toutes les clĂ©s de comprĂ©hension, les rĂ©fĂ©rences biographiques et les secrets dâĂ©criture, notamment pour comprendre comment chez Colette la cĂ©lĂ©bration du monde et lâhommage Ă sa mĂšre et Ă ses proches, rĂ©vĂšlent des expĂ©riences fondatrices et initiatiquesâŠ
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Romain Boussot, passionné de pédagogie et prof particulier de français, je publie toutes mes vidéos et ressources littéraires sur mon site :
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Plan :
00:00 Introduction
02:07 I. Sido
13:39 II. Le Capitaine
19:29 III. Les Sauvages
Je vous invite à découvrir avec moi ce recueil étonnant,
qui sâappelait initialement Sido ou les points cardinaux, et que Colette a ensuite enrichi de
deux chapitres : Le Capitaine, sur son pĂšre, et Les Sauvages, sur ses frĂšres et sĆurs.
Tout au long de la vidéo, je vous donnerai toutes les clés de compréhension,
les rĂ©fĂ©rences biographiques et les secrets dâĂ©criture,
notamment pour comprendre comment chez Colette la cĂ©lĂ©bration du monde et lâhommage
Ă sa mĂšre et Ă ses proches, rĂ©vĂšlent des expĂ©riences fondatrices et initiatiquesâŠ
Chaque expérience vécue ou racontée par Colette
est un miroir oĂč elle se reconnaĂźt,
donnant une grande attention Ă tout ce qui vit, les animaux, la natureâŠ
Ă travers les sens et la musique,
Colette recherche une certaine communion avec le monde,
qui peut pourtant se révéler étrangement sauvage.
Et en effet, chaque expérience liée à ses proches
met au jour ce qui se cache sous les apparences,
dénonce le théùtre du monde, souvent, acquiert une dimension spirituelle.
Ce parcours rĂ©vĂšle aux yeux du lecteur une profonde quĂȘte d'identitĂ© et de libertĂ©,
c'est ce que nous allons voir ensemble.
En rĂ©alisant cette vidĂ©o, jâai eu le plaisir de rencontrer, Ă la maison natale de Colette
Ă Saint-Sauveur-en-Puisaye, Mme Martine Charreyre,
la vice-prĂ©sidente de lâAssociation des Amis de Colette, qui a notamment rĂ©alisĂ© une Ă©tude
complĂšte de Sido et Les Vrilles de la vigne. Je tiens Ă la remercier chaleureusement pour
nos Ă©changes ! Le site de lâassociation est trĂšs riche en ressources incontournables.
Et pour ceux qui sont dans la confidence : rendez-vous sur mon site Mediaclasse pour
retrouver les Ćuvres littĂ©raires les plus Ă©tudiĂ©es, avec les explications linĂ©aires et
les dissertations les plus probables, en vidéo, podcast, document rédigé,
et fiche téléchargeable⊠Et si vous décidez de soutenir ce projet culturel si spécial,
vous accĂ©derez Ă toute ma bibliothĂšque, pour le prix dâun livre de poche.
Et enfin, les exercices du bac sont appliqués dans ma méthodologie aux éditions Hatier.
Nous entrons dans ce texte avec les paroles de Sido elle-mĂȘme, se moquant de sa fille,
qui vient dâĂ©pouser un parisien comme si cela avait du prestige... Colette
rapporte avec humour la réaction de sa mÚre apprenant qu'elle allait
épouser Willy. Nous entrons dans un récit autobiographique original.
Te voilà comme le pou sur ses pieds de derriÚre parce que tu as épousé un parisien.
Il est vrai que la mĂšre de Colette nâapprĂ©ciait pas Willy Gauthier-Villars,
journaliste mondain, que Colette a épousé en 1893. Au-delà de ses infidélités,
Colette lui reprochera toujours dâavoir vendu Ă ses Ă©diteurs les droits de Claudine,
son premier roman. Déjà séparés depuis plusieurs années, ils ont divorcé en 1910.
Dans le passage qui suit, Sido se moque des parisiennes superficielles et les caricature
avec un art dont Colette a hĂ©ritĂ©, nâhĂ©sitez pas Ă relire ce passage aussi drĂŽle que virtuose !
Colette se souvient avec tendresse de cette mĂšre qui se rend Ă Paris tous les deux ans
pour mieux revenir auprĂšs de sa famille. Elle revenait chez nous lourde de chocolat
en barre, [...] de programmes de spectacles et dâessence de violette [...] ailes battantes,
inquiĂšte de tout ce qui, privĂ© dâelle, perdait [...] le goĂ»t de vivre.
DĂšs son retour de Paris, Sido reprend tout en main : ce sont autant de signes dâaffection.
Elle prend soin de ses enfants, mais aussi, de tout ce qui vit, rĂ©pare un gĂ©ranium cassĂ©âŠ
La ficelle dâor Ă peine dĂ©roulĂ©e sâenroula vingt fois autour du rameau reboutĂ© [...] Je crus
frĂ©mir de jalousie [...] il sâagissait seulement dâune rĂ©sonance poĂ©tique.
Colette décrit alors sa mÚre vaquant à ses occupations, retrouvant sa verve et sa bonne
humeur en prenant soin des fleurs de son jardin. Elle avait une maniÚre étrange de relever
les roses par le menton pour les regarder en plein visage.
Dans ces souvenirs dâenfance, les signes de bon voisinage tĂ©moignent dâun certain bonheur.
Colette se souvient que dans son quartier natal, presque toutes les maisons possĂšdent un jardin,
ou une cour, cachée derriÚre les murs de façade. Oh ! aimable vie policée de nos jardins !
Courtoisie, aménité de potager [...] Quel mal jamais fût venu par-dessus un espalier mitoyen ?
Cette remarque a une dimension ironique car en rĂ©alitĂ©, la famille de Colette nâĂ©tait
pas épargnée par les ragots⊠Colette en parle dans La Maison de Claudine,
qui nâest pas un roman de la sĂ©rie des Claudine, mais un recueil de souvenirs
doux et amers qui complĂšte trĂšs bien le portrait quâon trouve dans Sido.
Colette raconte que, cédant à ses demandes,
comme une rĂ©compense, sa mĂšre la laissait sortir Ă lâaube.
Jâobtenais quâelle mâĂ©veillĂąt Ă trois heures et demie, et je mâen allais,
un panier vide Ă chaque bras, [...] vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues.
Est-ce que cette histoire est vĂ©ridique ? Lâanecdote est surtout symbolique : dans ce
passage, la Nature devient comme une seconde mĂšre, qui donne Ă
lâenfant conscience de sa propre valeur. Câest sur ce chemin, câest Ă cette heure
que je prenais conscience de mon prix, [...] de ma connivence avec le premier souffle accouru,
le premier oiseau, le soleil encore ovale, dĂ©formĂ© par son Ă©closionâŠ
La petite Colette ne se rend alors Ă la messe quâaprĂšs avoir communiĂ© Ă lâeau de deux sources
et assistĂ© Ă lâĂ©closion du soleil, comparĂ© Ă un oiseau. Câest un passage magnifique,
riche en images rĂ©vĂ©latrices⊠Jâen fais une explication linĂ©aire sur mon site.
Dans ces souvenirs dâenfance, le regard de lâĂ©crivain se pose sur celui de lâenfant
qui donne Ă sa mĂšre un rĂŽle central : Mon imagination, mon orgueil enfantins
situaient notre maison au centre dâune rose de jardins, de vents, de rayons,
dont aucun secteur nâĂ©chappait tout Ă fait Ă lâinfluence de ma mĂšre.
Les vents des quatre points cardinaux sont alors incarnés par les voix des voisins qui
se rĂ©pondent par-dessus les murs, et qui semblent frapper lâoiseau de la girouetteâŠ
â Qui veut des violettes doubles rouges ? criait-elle.
â Moi, Madame ColĂȘâŠtte ! rĂ©pondait lâinconnaissable de lâEst, plaintif et fĂ©minin.
La maman de Colette apparaĂźt alors comme un personnage capable de dialoguer avec les
points cardinaux, et de déchiffrer les signes de la Nature, capable de prédire le gel :
Ainsi faisait ma mÚre, coiffant de cornets en papier toutes les petites créatures végétales
assaillies par la lune rousse : « Il va geler, la chatte danse », disait-elle.
La lune rousse, pour les jardiniers, câest la lunaison qui suit PĂąques : alors que les
bourgeons commencent à pousser, le gel de la nuit peut les brûler, leur donnant cette teinte
rousse. La chatte est la premiĂšre Ă percevoir ce refroidissement en posant ses pattes sur le sol.
Sido peut aussi prĂ©dire la pluie, juste en tendant lâoreille â comme
elle dit, « sur Moutiers » â village voisin de Saint-Sauveur-en-Puisaye.
Je tendais mes oreilles « sur Moutiers » ; de lâhorizon venaient un bruit Ă©gal de perles
versĂ©es dans lâeau et la plate odeur de lâĂ©tang criblĂ© de pluie, vannĂ©e sur ses vases verdĂątresâŠ
Dans ce passage, on retrouve le génie musical de Colette,
qui nous fait entendre la pluie sâintensifier Ă travers ces allitĂ©rations en L puis en V.
Sido garde des godets dâargiles, oĂč elle a plantĂ© des graines. Mais parfois, elle oublie ce
quâils contiennent. Colette se souvient que petite fille, elle nâa pu rĂ©sister Ă la curiositĂ© dâaller
gratter la terre pour voir ce qui allait pousser. â Si câest la chrysalide, elle mourra au contact
de lâair ; si câest le crocus, la lumiĂšre [le] flĂ©trira [...] Tu ne
comprends rien encore à ce qui veut vivre⊠Je ne recevais pas, en paiement de mes méfaits,
dâautre punition. Celle-lĂ mâĂ©tait dâailleurs assez dure.
Mais cette anecdote est surtout lâoccasion de saisir un trait psychologique commun entre la mĂšre
et la fille, un trait révélateur de son écriture⊠Le plaisir de chercher sous les apparences.
Un trĂ©sor, ce nâest pas seulement ce que couvent la terre, le roc ou la vague. [...] Il importe
seulement que je dĂ©nude et hisse au jour ce que lâĆil humain nâa pas, avant le mien, touchĂ©âŠ
Colette Ă©voque souvent cet aspect un peu magique de lâĂ©criture, qui sâest formĂ© depuis son enfance,
et se retrouve dans son style : La réussite est moins affaire de pensée
que de rencontre de mots. [...] Parfois les mots, appelĂ©s, [...] sâassemblent,
se fixent⊠[forment] le petit miracle que je nomme lâĆuf dâor, la bulle, la fleur.
Colette, Mélanges, 1950. Aimant les fleurs, Sido répugne à les
cueillir⊠Colette se souvient quâelle refusa dâen donner pour lâenterrement de M. Enfert, qui devait
ĂȘtre un Ă©vĂ©nement au village⊠Mais elle nâhĂ©sitait pas quand il s'agissait d'un nouveau-nĂ©.
Elle lui donna une rose cuisse-de-nymphe-Ă©mue quâil [...] porta Ă sa bouche et suça,
puis il pétrit la fleur dans ses puissantes petites mains [...] [Ma mÚre] applaudissait,
des yeux et de la voix, au massacre de la rose, et je me taisais, jalouseâŠ
La petite Colette est d'ailleurs trĂšs heureuse de montrer les fleurs rĂ©coltĂ©es pour la fĂȘte-Dieu,
quâelle appelle « bouquet bĂ©ni » : â Crois-tu quâil ne lâĂ©tait pas dĂ©jĂ , avant ?
Colette s'interroge alors sur cet éloignement de sa mÚre de tout culte. Elle était pourtant
baptisĂ©e, mariĂ©e Ă l'Ăglise, deux fois. D'abord avec Jules Robineau Duclos, pĂšre de Juliette et
Achille. Puis, aprÚs la mort de celui-ci, avec Jules-Joseph Colette, son pÚre à elle et Léopold.
L'anecdote suivante vient expliquer cette indifférence de Sido aux dogmes du « commun
des mortels ». Ayant un jour suspendu un épouvantail pour éloigner les oiseaux
du cerisier, la voilà en contemplation devant un merle, qui dévore les cerises.
â Mais, maman, lâĂ©pouvantail⊠â Chut !⊠LâĂ©pouvantail ne le gĂȘne pasâŠ
â Mais, maman, les cerises !⊠Ma mĂšre ramena sur la terre
ses yeux couleur de pluie : â Les cerises ?⊠Ah ! oui, les cerisesâŠ
Dans ses yeux passa une sorte de frénésie riante, un universel mépris, un dédain dansant
qui me foulait avec tout le reste, allĂ©grementâŠ
aux multiples facettes. La femme du quotidien qui sâoccupe de ses enfants, qui jardine⊠Elle
est aussi une divinatrice qui sait lire les signes de la nature. Arrive alors la troisiĂšme facette,
celle de lâinitiatrice, qui transmet ce quâelle sait. Cette derniĂšre Ă©tape va rĂ©vĂ©ler ce que
Colette lui doit, câest lâaboutissement dâun parcours initiatique pour celle qui Ă©crit.
Ainsi, Sido raconte des souvenirs extraordinaires et poétiques. Comme
par exemple cette neige qui tomba en plein juillet, véritable miracle
mĂȘlant des sensations inattendues. â Il faisait beau [...] et bon. Vint
une saute de vent, une queue dâorage que la saute de vent emmena et bloqua sur lâEst
naturellement ; une petite grĂȘle trĂšs froide, puis une chute de grosse neige Ă©paisse et lourdeâŠ
Des roses couvertes de neige, des cerises mĂ»res et des tomates sous la neigeâŠ
Sido pense alors à une autre anecdote, quand elle était enceinte de Léo (Léopold,
le grand frĂšre de Colette) : faisant un trajet en victoria,
un orage les surprit et elle dut rassurer la jument durant l'averse.
Le nuage passĂ©, [...] la capote pleine dâeau, dâune eau chaude, [...] [et de] grenouilles,
minuscules, vivantes, [...] apportĂ©es [...] par un caprice du Sud⊠Jâai vu cela, moi, oui !
L'écriture de Colette, réaliste, autobiographique, frÎle parfois le fantastique et le merveilleux,
avec une dimension symbolique qui mĂȘle toutes les perceptions.
Colette n'appartient à aucun mouvement littéraire,
mais en ce début de XXe siÚcle, elle participe à un renouveau des arts qui
privilégie la subjectivité : l'expressionnisme influence l'art de la pantomime notamment.
D'ailleurs à propos de pantomime, Colette enfant, écoutant ces histoires étonnantes,
gardait la bouche ouverte⊠S'attirant les compliments moqueurs de sa mÚre :
â Tu es beaucoup plus jolie quand tu as lâair bĂȘte. Câest dommage que cela tâarrive
si rarement. Tu pĂšches dĂ©jĂ , comme moi, par excĂšs dâexpression. [...] Ă quoi penses-tu ?
â Ă rien, maman⊠â Je ne te crois pas, mais
câest trĂšs bien imitĂ©. Vraiment [...] ma fille, tu es un miracle de gentillesse et de fadeur !
Peut-ĂȘtre pour se faire pardonner ces paroles, elle envoie sa fille distribuer des fleurs dans
tout le village, coiffĂ©e d'un ruban. JusquâĂ lâĂąge de vingt-deux ans on
mâa vue coiffĂ©e de ce large ruban, nouĂ© autour de ma tĂȘte, « Ă la VigĂ©e-Lebrun »,
disait ma mĂšre â et porter un message de fleurs : ainsi ma mĂšre mâavertissait que jâĂ©tais,
pendant une heure, particuliĂšrement jolie, et quâelle sâenorgueillissait de moi.
Pour les confier Ă sa fille, elle coupe alors de nombreuses fleurs, ce qui contredit d'ailleurs
l'anecdote de la rose cuisses-de-nymphe-Ă©mue : â Maintenant va ! Donne les ancolies doubles
Ă Adrienne Saint-Aubin. Le reste Ă qui tu voudras, dans notre voisinage.
La petite fille termine sa tournée par la maison d'Adrienne,
une amie de sa mĂšre, qu'elle compare Ă un chat.
Elle mettait, Ă me nĂ©gliger, une sorte dâart sauvage,
et sa bohĂ©mienne, son universelle indiffĂ©rence me blessait comme une rigueur dâexception.
On la devine séduite par ce personnage féminin. Sido s'en rend compte,
manifeste une certaine possessivité⊠Mais Colette passe de plus en
plus de temps chez Adrienne. â Si longtemps chez Adrienne ?
Pas un mot de plus, mais quel accent ! Tant de clairvoyance et de jalousie en Sido,
tant de confusion en moi refroidirent, Ă mesure que je grandissais, lâamitiĂ© des deux femmes.
Le chapitre se termine sur le regret de n'avoir aucun portrait photographique de
sa mĂšre debout dans le jardin : Entre la pompe, les hortensias,
le frĂȘne pleureur et le trĂšs vieux noyer. [...] InspirĂ©e et le front levĂ©,
je crois quâĂ cette mĂȘme place elle convoque [...] encore les rumeurs, les souffles et les
présages qui accourent à elle, fidÚlement, par les huit chemins de la Rose des Vents.
Disant quâelle veut garder une image de sa mĂšre vivante, Colette ne se rendra pas Ă son
enterrement⊠Peut-ĂȘtre a-t-elle en effet forgĂ© une image idĂ©alisĂ©e, poĂ©tique,
littéraire, pour en faire une légende.
Ma mĂšre fut le personnage principal de toute ma vie.
Dans ce chapitre, lâoriginalitĂ© de lâĂ©criture autobiographique est rĂ©affirmĂ©e. Colette va parler
de son pĂšre, mais cela va lui permettre surtout de se comprendre elle-mĂȘme :
JâĂ©pelle, en moi, ce qui est lâapport de mon pĂšre, ce qui est la part maternelle.
Colette se souvient quâenfant, elle se contentait, comme Sido,
de quelques vĂ©ritĂ©s Ă©videntes sur son pĂšre : Il lâaimait sans mesure, â il la ruina dans
le dessein de lâenrichir â elle lâaimait dâun invariable amour,
le traitait lĂ©gĂšrement dans lâordinaire de la vie, mais respectait toutes ses dĂ©cisions.
Il va donc falloir chercher un peu plus loin⊠Colette était encore petite quand son pÚre
commença Ă lui demander son avis littĂ©raire, en lui lisant les vers quâil Ă©crivait.
â Hein ? interrogeait mon pĂšre. Je crois que cette fois-ci !⊠Eh bien, parle !
Je hochais [...] mes nattes blondes, [...] et je laissais tomber mon blĂąme :
â Je te lâavais dĂ©jĂ dit la semaine derniĂšre, pour lâOde Ă Paul Bert. Trop dâadjectifs !
Le nom de Paul Bert rĂ©vĂšle aussi quelque chose de la personnalitĂ© du pĂšre de Colette, puisque câest
un homme politique de lâĂ©poque, anticlĂ©rical, et l'un des fondateurs de lâĂ©cole gratuite, laĂŻque et
obligatoire. Colette tient sa liberté de pensée politique et religieuse, de ses deux parents.
Dans cette anecdote, qui est moment fondateur dans sa vie dâĂ©crivain, Colette rĂ©vĂšle
ce que son écriture doit à son pÚre et à sa mÚre : Lyrisme paternel, humour, spontanéité maternels,
mĂȘlĂ©s, superposĂ©s, je suis assez sage Ă prĂ©sent, assez fiĂšre pour les dĂ©partager
en moi, tout heureuse dâun dĂ©litage oĂč je nâai Ă rougir de personne ni de rien.
Colette retrouve chez son pĂšre certains traits de caractĂšre⊠Le jour oĂč Juliette,
sa demi-sĆur, avala des cachets, trop malheureuse dâavoir Ă©pousĂ© le docteur RochĂ©,
il prit sa dĂ©fense, sans Ă©lever le ton : â Allez dire au mari de ma fille,
au docteur RâŠ, que, sâil ne sauve pas cette enfant, ce soir il aura cessĂ© de vivre.
Quelle suavitĂ© ! Je fus saisie dâenthousiasme.
Colette souligne le déterminant possessif « ma fille » puisque justement Juliette était
en rĂ©alitĂ© la belle-fille du capitaine Colette. Cela souligne lâimportance affective donnĂ©e aux
liens familiaux. Le texte ne dit pas que Juliette se suicidera en septembre 1908.
Par ces quelques allusions, Juliette est Ă la fois prĂ©sente, effacĂ©e et prĂ©servĂ©e dans notre recueilâŠ
Colette se dit quâelle comprend son pĂšre, car elle voit que son chant cache une tristesse,
lĂ oĂč Sido croit y voir de la gaietĂ©. Moi qui siffle dĂšs que je suis
triste [...] je voudrais quâelle eĂ»t compris que la suprĂȘme offense, câest la pitiĂ©. Mon
pĂšre et moi, nous nâacceptons pas la pitiĂ©. Notre carrure la refuse.
Le pĂšre de Colette cache en effet ses problĂšmes financiers : il a investi
dans des terrains qui ne rapportent aucun fermage, quâil doit vendre,
ou maintenir en prenant sur sa pension dâofficier amputĂ©âŠ
Câest par un compagnon dâarmes, le colonel Godchot, que Colette dĂ©couvre lâhĂ©roĂŻsme de
son pĂšre, pendant la guerre dâItalie, sous le commandement de Mac-Mahon :
Mon pÚre, à 29 ans, tombe, la cuisse gauche arrachée, devant Melegnano.
â OĂč voulez-vous quâon vous mette, mon capitaine ? »
â Au milieu de la place, sous le drapeau ! Il nâa contĂ©, Ă aucun des siens, [...] cette
heure oĂč il espĂ©ra mourir parmi le tonnerre et lâamour des hommes.
Comment était son pÚre dans sa jeunesse, avant de connaßtre Sido ?⊠Beau danseur
quand il avait encore ses deux jambes, il reste un excellent nageur avec sa jambe
unique. De ses faits dâarmes, il garde une dĂ©coration, une rosette, mais il en parle peu.
Nâaurais-je pas dĂ» forcer, quand il Ă©tait vivant, sa dignitĂ© goguenarde, sa frivolitĂ©
de commande ? Ne valions-nous pas, lui et moi, lâeffort rĂ©ciproque de nous mieux connaĂźtre ?
Colette sâinterroge alors sur le regard de son pĂšre, quâelle essaye
dâimiter quand elle rencontre une adversitĂ©. Lâextraordinaire regard gris bleu, plein de
bravade, qui ne versait ses secrets Ă personne, mais qui avouait parfois : « Jâai des secrets. »
Mais elle peut dire de lui quâil Ă©tait Ă la fois « poĂšte et citadin » : pour lui,
le bord de lâĂ©tang oĂč ils passent le dimanche, est un noble dĂ©cor. Contrairement Ă Sido, il est
peu curieux des animaux, cela explique peut-ĂȘtre pourquoi le chien ne lui obĂ©it pas, et il ne sait
les noms des fleurs que dans les livres : Il louait sous le nom de « rose » toute
corolle Ă©panouie, prononçait lâo [...] Ă la provençale, en pinçant,
entre le pouce et lâindex, une « roz » invisibleâŠ
La plus pudique Ă©tait « Sido » : ils ne sâembrassent jamais en public,
sauf lorsquâil lâarrĂȘte au passage et lui rĂ©clame un pĂ©age en montrant sa
pommette au-dessus de sa barbe. Une seule fois, [...] mon pĂšre,
au lieu de réclamer le péage familier, [se pencha] sur la main de ma mÚre avec une dévotion
fougueuse, [...] telle que « Sido », muette, autant que moi empourprĂ©e, sâen alla sans un mot.
En vieillissant, le pĂšre de Colette ne tolĂšre plus que sa femme soit malade,
sâinquiĂ©tant excessivement : il lâenjoint Ă guĂ©rir vite, se fĂąche,
mais finit par aller lui chercher des oranges en fredonnant une chanson dâamour.
Elle guĂ©rit deux fois du cancer du sein. â Tu vois ? disait ma mĂšre derriĂšre lui.
Tu vois cet air de vĂȘtement vide quâil prend quand je suis malade ?
Le chapitre se termine sur une expĂ©rience intĂ©ressante⊠Colette rend visite Ă Mme BâŠ
une voyante. Sceptique, mais toujours habitée par la curiosité de tout ce qui est magique,
Colette est troublée par les portraits que la voyante fait
de son pĂšre⊠Qui continue de veiller sur elle. â Parce que vous reprĂ©sentez ce quâil aurait
tant voulu ĂȘtre sur la terre. Vous ĂȘtes justement ce quâil a souhaitĂ© dâĂȘtre. Lui, il nâa pas pu.
AprĂšs la mort de leur pĂšre, le frĂšre de Colette descend des hauts rayons de la
bibliothĂšque les Ćuvres du Capitaine « Mes campagnes, [...] Le MarĂ©chal de Mac-Mahon
vu par un de ses compagnons dâarmes. » La douzaine de tomes cartonnĂ©s nous
remettait son secret, accessible, longtemps dédaigné. Deux cents, trois cents [...] pages
par volume ; beau papier vergé crémeux ou « écolier » épais, rogné avec soin, des centaines
et des centaines de pages blanches⊠Une Ćuvre imaginaire, le mirage dâune carriĂšre dâĂ©crivain.
Colette nous confie que la seule page amoureusement achevée était
la page de dédicace : à ma chÚre ùme,
son mari fidĂšle : JULES-JOSEPH COLETTE.
Colette raconte que sa mÚre se désespÚre de ne pas savoir quoi faire de ses deux fils,
qu'elle considÚre comme des « sauvages ».
Deux sauvages aux pieds légers, [...] qui
préféraient aux viandes [...] la tarte
aux poireaux ou Ă la citrouille. [...]
â Que faire dâeux ? soupirait ma mĂšre.
Les deux frÚres de Colette sont trÚs différents.
LâaĂźnĂ© sâappelle Achille, il est mort en 1913.
Issu du premier mariage de Sido avec Jules Robineau-Duclos,
est-il vraiment le demi-frĂšre de Colette ?
Il est probable quâil soit en fait le fils naturel du capitaine Colette.
En tout cas, câest lâaĂźnĂ© sans rivaux, celui qui commande,
il est beau, séducteur, il commence des études de médecine.
Le cadet, Léopold, est beaucoup plus mystérieux,
et Colette va tenter de nous décrire son caractÚre
Ă travers plusieurs anecdotes. Dâabord, par exemple, quand il Ă©tait enfant, il Ă©tait trĂšs
docile et ne demandait jamais rien, sauf un soir : â Je voudrais deux sous de pruneaux
et deux sous de noisettes. â Et pourquoi ne les as-tu
pas achetés dans la journée ? se récria ma mÚre impatientée. Va te coucher !
Mais il renouvelle cette demande tous les soirs, espĂ©rant peut-ĂȘtre que sa mĂšre se
fĂąche. Bien au contraire, un soir, Sido sort deux grands sacs de pruneaux et de noisettes.
Lâenfant se met Ă pleurer : â Mais⊠je ne les aime pas !
Sido se pencha, aussi attentive quâau-dessus dâun Ćuf fĂȘlĂ© par lâĂ©closion imminente : « Tu ne les
aimes pas ? Quâest-ce que tu voulais donc ? » Il [...] avoua : â Je voulais les demander.
Léo disparaßt parfois de longues heures, pour jouer dans la vieille
glaciĂšre du chĂąteau ou dans la boite de lâhorloge de la ville. Une fois,
il suit mĂȘme un clarinettiste borgne si longtemps que Sido inquiĂšte fait sonder les puits du pays.
Il écouta avec bonté les reproches et les plaintes. [...] Quand il en eut fini avec
les alarmes maternelles, il alla au piano, et joua fidĂšlement tous les
airs du clarinettiste, quâil enrichit de petites harmonies simples, fort correctes.
Sido pense alors quâil deviendra musicien, mais toute sa vie, il Ă©chappe aux Ă©tudes. On
comprend quâil est en fait attachĂ© Ă autre chose, que Colette appelle mystĂ©rieusement
son « passĂ© de sylphe ». Comme un sylphe, il nâest attachĂ©
quâau lieu natal, Ă quelque champignon tutĂ©laire, Ă une feuille recroquevillĂ©e en maniĂšre de toit.
Elle raconte alors une anecdote récente : Léo, qui a désormais 63 ans,
lui rend souvent visite chez elle Ă Paris, et lui raconte quâil est retournĂ© dans
le village de leur enfance. Longuement, il raconte les changements qui le contrarient,
un jardin que les propriĂ©taires ont rĂ©novĂ©. Le dĂ©tour dâun chemin de leur enfance.
Enfin, il mime le mouvement quâon fait pour ouvrir une grille,
Colette se souvient immédiatement du grincement caractéristique. Léopold se chagrine : cet instant
de communion avec son passĂ© nâa pas eu lieu : â Ils ont huilĂ© la grille, dit-il froidement.
Il sâen alla, dĂ©possĂ©dĂ© de quatre notes, [...] dĂ©licate offrande,
composée par [...] une trace de rouille, et dédiée au seul enfant sauvage qui en fût digne.
Colette se souvient que ses deux frĂšres, adolescents,
lisaient beaucoup et avaient frappĂ© dâinterdit le mot « mignonne » (quâils
prononçaient « minionne » avec une grimace. DĂšs quâils le rencontraient dans une lecture,
ils mettaient deux sous dans une cagnotte qui leur servait ensuite Ă acheter des jeux.
Un jour, ils virent passer une jeune fille rousse vĂȘtue d'un corsage lilas.
LĂ©o se moque d'elle, mais Achille lâadmire et laisse Ă©chapper le mot
interdit : â Moi,
je la trouve trĂšs â mais trĂšs, trĂšs mignonne⊠Un gros rire de garçonnet, enrouĂ© de mue,
salua le mot maudit que caressait la voix rĂȘveuse de lâaĂźnĂ©, le sĂ©ducteur aux yeux pers.
Colette entend une bousculade,
qui sâarrĂȘte aussitĂŽt : les deux frĂšres ne se sont jamais insultĂ©s, ni battus.
Je crois quâils savaient dĂ©jĂ que ce bouquet de cheveux roux [...] ne devaient pas compter
parmi leurs enjeux indivis, leurs délectations baroques et pudiques.
Les deux frĂšres nâont pas que des jeux innocents. Ils partent et se cachent au
passage dâun petit voisin, Mathieu. â On a laissĂ© passer Mathieu,
et on a bien rigolĂ©. â Câest tout ? fis-je, déçueâŠ
â Il nâest rien arrivĂ©, dit enfin lâaĂźnĂ©. Quâest-ce que tu veux quâil arrive ? Non,
nous ne lâavons pas tuĂ©. Je ne sais pas pourquoi, dâailleursâŠ
Enfin, Colette Ă©voque sa demi-sĆur Juliette, issue du premier mariage
de Sido, avec Jules Robineau-Duclos. Ma demi-sĆur, lâaĂźnĂ©e de nous tous, â lâĂ©trangĂšre,
lâagrĂ©able laide aux yeux tibĂ©tains. â Juliette est une autre espĂšce de sauvage,
soupirait ma mĂšre. Mais Ă celle-lĂ , personne ne comprend rien, mĂȘme moiâŠ
Juliette va se marier avec un certain docteur Charles Roché. Tout le monde a
des rĂ©serves Ă lâĂ©gard de ce fiancĂ© qui sent le vermouth, et demande une dot considĂ©rable. Les
deux frĂšres organisent pourtant un concert pendant ce mariage, peut-ĂȘtre par calculâŠ
Ma mĂšre sâavisa trop tard que ses fils, retenus Ă leur clavier dâexĂ©cutants,
ne figureraient quâun moment aux cĂŽtĂ©s de leur sĆur.
Ă peine le concert terminĂ©, Achille s'Ă©clipse et retourne chez eux, brise mĂȘme un carreau pour
entrer dans la maison fermĂ©e, et rester seul. Ainsi [...] je lâai vu cent fois franchir
la fenĂȘtre, dâun bond rĂ©flexe, Ă chaque coup de sonnette quâil ne prĂ©voyait pas.
Ses accĂšs de misanthropie, encore quâil les combattĂźt, lui creusaient le visage.
Achille meurt en 1913 dâun cancer du rein, aprĂšs avoir exercĂ© la mĂ©decine pendant plus
de 20 ans. Il ne ressemblait ni Ă Juliette, ni Ă son pĂšre Jules Robineau-Duclos : Colette
pensera toujours quâil nâĂ©tait probablement pas son demi-frĂšre, mais bien son frĂšre de sang.
Colette a connu deux siÚcles, et les deux guerres mondiales. Née en 1873,
elle meurt en 1954, Ă 81 ans. Elle est la premiĂšre femme en France Ă recevoir des
funĂ©railles nationales⊠Mais pas dâobsĂšques religieuses car elle est trop sulfureuse.
Elle est aujourdâhui considĂ©rĂ©e comme lâune des plus grandes femmes de lettres.