Rimbaud, 15 ans, envoie à Théodore de Banville (poète particulièrement célèbre à l'époque) ce poème, espérant être publié au Parnasse Contemporain ! 😎
Mais il révèle en même temps un caractère déjà frondeur, et invente une mythologie très personnelle. Le poème s'appelait alors « credo in unam » : je ne crois qu'en une seule déesse.
🌍 🌌 Ce poème fait de la beauté et de l'amour le principe unificateur de l'univers !
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00:00 Introduction 01:13 Projet de lecture 02:05 Premier mouvement : La création d’une mythologie personnelle 05:33 Deuxième mouvement : Des mythes qui célèbrent la vie et l’univers 09:12 Troisième mouvement : Un être humain voué à la déchéance ? 12:51 Conclusion
Rimbaud, 15 ans, envoie à Théodore de Banville, chef de file des parnassiens, ce poème « Soleil et chair ».
Il espère bien être publié dans le « Parnasse contemporain », prestigieuse revue de l’époque !
Voici que je me suis mis, enfant touché par le doigt de la Muse, [...] à dire mes bonnes croyances, mes espérances, mes sensations,
toutes ces choses des poètes — moi j’appelle cela du printemps.
Ce poème « soleil et chair » décrit justement ce que Rimbaud entend par « printemps ».
Au départ, il était intitulé « Credo in unam »,
comme la profession de foi chrétienne, mais au féminin (in unam) :
Dieu est une femme, c’est même Vénus à qui il s’adresse directement.
Le poète déploie une longue métaphore filée exaltante,
véritable symbole de vie universel.
Il explore un passé idéalisé, mélange des mythologies, crée sa propre religion.
Ce chant poétique de célébration mêle la musique à d'autres perceptions sensuelles,
rayonnant de l’énergie de la jeunesse,
qui s’oppose aux prétentions d’une humanité vieillissante éloignée de la Nature.
Comment cet hymne permet-il à Rimbaud de créer une véritable mythologie personnelle,
faisant de la poésie une manifestation de notions très élevées comme la vie et l’amour ?
Les allégories structurent notre passage : D’abord Vénus et le Soleil, révèlent une véritable mythologie personnelle.
Ensuite, les satyres, les nymphes et Pan célèbrent l’énergie vitale qui traverse l’univers.
Enfin, avec la figure finale de Cybèle,
le poète tourne son regard vers l’être humain, qui appartient à la Nature, mais s’en est détourné…
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Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,
Verse l’amour brûlant à la terre ravie,
Et, quand on est couché sur la vallée, on sent
Que la terre est nubile et déborde de sang ;
Que son immense sein, soulevé par une âme,
Est d’amour comme Dieu, de chair comme la femme,
Et qu’il renferme, gros de sève et de rayons, Le grand fourmillement de tous les embryons !
Et tout croît, et tout monte ! — Ô Vénus, ô Déesse !
Rimbaud imite ses aînés,
respecte des alexandrins mais varie les rythmes comme Victor Hugo.
Sa voix est ample,
avec une longue phrase de 8 vers, et des subordonnées coordonnées
« Et , quand … Et qu’il ».
Cette longue phrase s’ouvre avec la lumière du soleil,
développe une image exaltante, et se termine par une apostrophe à Vénus elle même !
On peut même se demander si Rimbaud n’est pas légèrement ironique,
avec la double adresse grandiloquente et la ponctuation expressive :
« Ô Vénus, Ô déesse ! ».
Rimbaud veut rejoindre les Parnassiens,
mais revendique tout de même une certaine originalité frondeuse.
Notre jeune poète développe donc une grande métaphore originale :
Vénus n’est plus déesse de l’amour,
mais Déesse avec une majuscule, surpassant les autres divinités.
Le présent d’énonciation se fond dans le présent de vérité générale :
« Le Soleil verse … la terre est nubile … déborde … est … renferme » :
toute la scène a une grande dimension symbolique.
Dans cette métaphore, l’univers est d’abord représenté comme un lieu accueillant.
Le « foyer » est le feu qui réchauffe la maison,
comme si l’univers était une grande demeure.
Voire même un grand lit puisque l’on peut même se « coucher sur la vallée » :
on retrouve la même idée dans « Ma Bohème » : « Mon auberge était à la Grande-Ourse ».
Ensuite, « le Soleil », avec l’article défini et la majuscule,
est une véritable allégorie, une divinité païenne.
Le verbe « verser » initie la métaphore filée :
la lumière du soleil est à la fois une émotion « amour » et un liquide « sang » puis « sève ».
Les deux principes masculin et féminin, soleil et terre, sont mêlés
notamment avec l’alternance des rimes masculines et féminines.
La terre aussi est personnifiée « ravie … nubile »,
femme en âge de procréer, et auprès de laquelle, justement, le poète est « couché ».
Le pronom indéfini « on » inclut d’ailleurs tous les êtres vivants et le lecteur lui-même, qui peut partager cette expérience.
Dans le poème « Sensation » cela devient « Par la Nature, — heureux, comme avec une femme ».
La terre se métamorphose avec le pronom possessif
« son immense sein » ce n’est plus l’amante, la jeune fille, mais la mère.
Il insiste même sur une double comparaison
« d’amour comme Dieu, de chair comme la femme ».
La création mêle les deux principes qui rappellent le titre « Soleil et chair ».
On retrouve alors l’image de la gestation, le sein est « gros » et porte des « embryons ».
Le mouvement initial descendant « verser »
devient spectaculairement ascendant : « déborder … soulever ».
Le dernier hémistiche est une phrase courte :
« Et tout croît, et tout monte »
avec un effet de parallélisme renforcé par le polyptote
(les conjonctions de coordination sont multipliées).
Les deux verbes sont à la fois synonymes et opposés :
« croître » évoque la foi « croire » (par homophonie, une prononciation similaire)
tandis que « monter » a des connotations sexuelles.
Je regrette les temps de l’antique jeunesse,
Des satyres lascifs, des faunes animaux,
Dieux qui mordaient d’amour l’écorce des rameaux
Et dans les nénufars baisaient la Nymphe blonde !
Je regrette les temps où la sève du monde,
L’eau du fleuve, le sang rose des arbres verts
Dans les veines de Pan mettaient un univers !
Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre ;
Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre Modulait sous le ciel le grand hymne d’amour ;
Où, debout sur la plaine, il entendait autour Répondre à son appel la Nature vivante ;
Où les arbres muets, berçant l’oiseau qui chante,
La terre berçant l’homme, et tout l’Océan bleu Et tous les animaux aimaient, aimaient en Dieu !
Ce passage nous décrit une mythologie antique revisitée,
personnalisée, avec la première personne du singulier « je regrette »
le poète assume sa subjectivité.
C’est même une anaphore rhétorique « Je regrette les temps »
qui transforme aussitôt cette époque antique « antique jeunesse » en lieu : le pronom « où » revient cinq fois.
Le présent du regret laisse alors place à l’imparfait, pour des actions qui ont duré,
mais qui appartiennent désormais à un passé révolu.
L’univers a une vie qui se déroule :
la « jeunesse » est « antique », les temps modernes sont donc vieillissants.
La « jeunesse » rime avec « Déesse » qu’on retrouve à travers « la nymphe blonde »
au singulier au lieu du pluriel (c’est une syllepse par le nombre).
C’est alors une mythologie très simple et humble :
les satyres sont « lascifs » les « faunes » sont des « animaux »,
qui reviennent à la fin pour l’unique action d’aimer « tous les animaux aimaient ».
Ces êtres sont bien loin des grands dieux de l’Olympe.
Ils vivent de plaisirs simples « mordent l’écorce », « embrassent » les nymphes.
L’univers est d’une grande sensualité : le « satyre » cherche la jouissance.
« L’écorce des rameaux » par métonymie (logique de proximité) est déjà la nymphe blonde.
Les perceptions se mêlent alors dans une forme de synesthésie.
Goût de « l’écorce », couleurs « blonde … rose … vert ».
Le « syrinx » a des qualités visuelles « clair ».
Le syrinx, c’est le nom qu’on donne à la flûte de Pan,
instrument fait de roseaux.
Ce souffle musical prolonge alors le geste des satyres mordant l’écorce et embrassant les Nymphes.
La poésie devient alors un véritable dialogue avec la Nature :
D’abord, « l’hymne » est un chant collectif.
Il devient même un « appel », qui part dans toutes les directions avec ces propositions circonstancielles de temps de plus en plus longues.
Les lieux sont démultipliés : « sous ses pieds … sous le ciel … sur la plaine ».
La « réponse » de la Nature provient donc de toutes les directions : « autour ».
Pan n’est pas seulement celui qui « module », il « entend » aussi.
La Nature participe à ce chant poétique :
le verbe « chanter » est d'ailleurs le seul verbe du passage à être au présent et non à l’imparfait.
Si les arbres sont « muets », ils « bercent les oiseaux qui chantent ».
Le bercement est à la fois cause et effet du chant.
Ce verbe « bercer » revient d'ailleurs deux fois, prend de l'ampleur, au participe présent (l'action est considérée dans sa durée).
Tout est fait pour assimiler ce chant à un grand principe vital universel.
Le singulier désigne des groupes « l'oiseau … l'homme ».
L'article défini laisse place à des articles totalisants « tout l'Océan … tous les animaux ».
D'ailleurs ce mot « animaux » par son étymologie, désigne tout ce qui a un souffle de vie).
Et quand on songe que le nom de « Pan » signifie « tout » en grec Ancien,
on décèle une synecdoque vertigineuse : la partie désigne le tout,
qui est encore la partie d'un tout encore plus grand.
La lèvre n'est qu'une partie du corps de Pan,
son chant n'est qu'une partie de l'hymne d'amour, eux-mêmes représentant l'univers entier.
Je regrette les temps de la grande Cybèle
Qu’on disait parcourir, gigantesquement belle,
Sur un grand char d’airain, les splendides cités ;
Son double sein versait dans les immensités Le pur ruissellement de la vie infinie.
L’Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie, Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.
— Parce qu’il était fort, l’Homme était chaste et doux.
Misère ! Maintenant il dit : Je sais les choses, Et va, les yeux fermés et les oreilles closes.
Dans ce mouvement, Rimbaud nous fait remonter dans un passé encore plus lointain avec un dernier
« Je regrette les temps » qui structure notre extrait.
Pour le raconter, il fait appel à un pronom indéfini « on disait » :
des auteurs qui ont été oubliés.
L'homme est encore plus jeune, représenté comme un « petit enfant », voire même d'un nourrisson.
La « Grande Cybèle » est en effet une déesse encore plus ancienne que Vénus, d'origine phrygienne,
« magna mater », la grande mère des dieux, assimilée à Rhéa, la terre divinisée.
Tout prend alors de nouvelles proportions : « gigantesquement belle ».
L'adverbe nous incite même à voir la beauté dans la grandeur même.
L’adjectif « belle » est peut-être même une hypallage qui déteint sur tout ce qui l'entoure.
Les cités sont « splendides »
peut-être par leur grandeur même,
qui participe à une gradation (augmentation en intensité) :
l’adjectif « grand » laisse la place à des « immensités » et enfin à « la vie infinie ».
Cette « vie infinie » poursuit alors la métaphore liquide :
on retrouve le verbe « verser » mais ce n'est plus le soleil qui verse la lumière sur la terre :
Cybèle verse la vie directement.
Après la lumière, la sève, le sang, la périphrase désigne le lait.
C'est le moment du poème où la Nature rejoint les humains, car Cybèle vient « parcourir les cités ».
« L'Homme » avec la majuscule, devient sujet des verbes « sucer … jouer »
puis le verbe d'état revient même deux fois
« Il était fort … Il était chaste et doux ».
Ce lien exprime une époque particulièrement harmonieuse.
On pourrait parler de paradoxe, la force n'étant pas habituellement associée à « l'enfance » , à la « chasteté » ou à la « douceur ».
Mais le lien de cause-conséquence et le tiret long insistent sur ce raisonnement qui remet en cause les idées reçues,
conclusion de toute l'histoire à laquelle nous venons d'assister.
Mais cette évocation harmonieuse est de courte durée :
on bascule aussitôt avec l'interjection « Misère ! »
qui forme une allitération en M avec « Maintenant ».
C'est une allusion au paradis perdu avec la citation au discours direct :
en disant « je sais les choses », il confirme avoir mordu dans le fruit de la connaissance.
Mais Rimbaud se réapproprie le mythe.
Ce n'est pas un Eden biblique, puisque l'homme vivait dans des « cités ».
Ce n'est pas non plus la véritable connaissance, mais la prétention « il dit : je sais les choses ».
Ce terme « les choses » est un pantonyme (un mot très générique utilisé à la place d'un mot précis).
Au fond, l’homme ne sait pas vraiment ce qu’il croit savoir.
Notre passage se termine donc sur un contraste final :
« Maintenant » est un déictique : il nous plonge dans la situation d'énonciation.
En faisant ce bond dans le temps, Rimbaud s'adresse directement à ses contemporains.
Les phrases longues, à l'imparfait, laissent place à des phrases courtes, lapidaires, au présent.
Les négations lexicales sont multipliées « les yeux fermés … les oreilles closes ».
Je trouve ce dernier verbe « aller » particulièrement intéressant. Il annonce bien une catastrophe imminente.
Peut-on avancer sans voir et sans entendre ?
Sans complément, il semble poser une question : l'homme va où ?
On peut supposer aussi un futur immédiat : que va faire l'homme ? »
Dans ce poème, Rimbaud n’hésite pas à se faire poète prophète (comme chez Hugo)
peut-être même déjà voleur de feu.
Mais Rimbaud se démarque en créant une mythologie très personnelle.
Il fait de la poésie elle-même une manifestation de cette grande énergie de vie qui traverse l’univers.
Ce poème est donc une grande allégorie qui, a travers ses métamorphoses,
remonte le temps jusqu’à des époques immémoriales.
La fin oppose cette croyance joyeuse aux certitudes de l’homme du XIXe siècle.
Chez Rimbaud « être absolument moderne » ne signifie pas embrasser son époque !
Au début du XXe siècle, Apollinaire fait aussi de la poésie une religion qui élève l’âme, mêlant tradition et modernité :
Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation.