🎭 Ophélie, personnage de 𝘏𝘢𝘮𝘭𝘦𝘵, la pièce de Shakespeare, inspire les romantiques et les symbolistes. ⚔️ Personnages victime des enjeux de pouvoir des humains, elle se suicide et l'on retrouve son cadavre dans une rivière.
Rimbaud en fait un grand symbole : personnage rêvant d'Amour et de Liberté, elle est recueillie par la Nature qui chante pour elle un chant élégiaque, inspirant le poète, à son tour épris de visions... Risquant lui aussi la folie.
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00:00 Introduction 01:17 Projet de lecture 02:07 Premier mouvement : L'éveil d'un chant élégiaque 06:57 Deuxième mouvement : Un chant qui pousse à la folie 11:09 Troisième mouvement : Un chant qui laisse la parole au poète 14:49 Conclusion
En 1603 est représentée pour la première fois Hamlet, la pièce de Shakespeare.
Ophélie voit son fiancé Hamlet tuer un homme, caché derrière un rideau.
Il croyait que c’était le roi usurpateur, mais c’était en réalité Polonius, le père d’Ophélie.
Suite à cette scène, la jeune fille sombre dans la folie.
Le destin de ce personnage marque les romantiques et après eux, les symbolistes.
Dans le premier Cahier de Douai, « Ophélie » ouvre une série de 4 poèmes qui font référence à l’Histoire de l’Art :
Ophélie, Villon, Tartuffe, Vénus.
Ce poème sur Ophélie est une élégie, c'est-à-dire une plainte qui chante la mort.
Ce chant évolue à travers plusieurs voix et devient presque un récit fantastique…
Ophélie, par son destin tragique, incarne symboliquement une nature mystérieuse,
bafouée par les intrigues des hommes, fragile et innocente.
Personnage littéraire et pictural, elle incarne une première figure du poète voyant, affolée par ses visions.
Quand sera brisé l’infini servage de la femme, [...] elle sera poète, elle aussi !
[...] Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ?
— Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses.
Comment ce poème, à travers un chant de mort teinté de fantastique,
fait d’Ophélie un modèle d’inspiration pour le poète épris de visions, malgré le risque de la folie ?
Le poème est structuré par les changements de voix :
1) Le calme et le silence du début laisse progressivement place à un chant élégiaque,
qui est déjà teinté de fantastique.
2) Puis, le chant des étoiles retrace les causes qui ont mené Ophélie à se suicider.
3) Enfin, le poète lui-même prend progressivement le relais des étoiles, son rôle est de rapporter des visions.
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Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles… — On entend dans les bois lointains des hallalis.
Voici plus de mille ans que la triste Ophélie Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir ;
Voici plus de mille ans que sa douce folie Murmure sa romance à la brise du soir.
Le vent baise ses seins et déploie en corolle Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule, Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.
Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
— Un chant mystérieux tombe des astres d’or.
Les étoiles sont d’abord silencieuses « sur l’onde calme et noire » :
la préposition nous les présente comme posées à la surface du lac,
qui devient un lit, avec ces « longs voiles… ».
Les points de suspension forment une aposiopèse, une interruption du discours éloquente.
Les adverbes sont longs « lentement … mollement ». Dans ce poème, ce silence est l’attente d’un chant.
Avec le tiret long, arrive le premier élément sonore, les « hallalis »
avec l’allitération en L.
Le pronom indéfini « on » désigne le poète, mais aussi toute personne qui pourrait passer par là, le lecteur inclus.
Les « Hallalis » annoncent la mort imminente d’un animal chassé, ils participent à une atmosphère funèbre…
Mais en ce début du poème, ils sont « lointains » : le monde des humains est éloigné de cette scène.
Les éléments sonores se multiplient alors avec les éléments naturels.
D’abord un « murmure » puis la « brise » et le « vent »,
les saules « pleurent », les nénuphars « soupirent ».
Les « roseaux » eux-même évoquent la flûte de pan.
Le mot « chant » n’apparaît qu’au dernier vers… Pourtant, les « astres d’or », les « étoiles » sont présents dès le début.
Nous avons d’abord le thème du sommeil, avec la personnification des étoiles qui « dorment » :
personnages incarnant une Nature bienveillante entourant le personnage principal.
Ophélie est « bercée par les eaux ».
Elle préfigure parfaitement « Le dormeur du val », où la mort nous apparaît d’abord comme un sommeil profond.
Et en effet, dans la mythologie antique, Hypnos, le sommeil, est le frère de Thanatos, la mort.
La mort est en effet présente partout ici, à travers le contraste des couleurs :
l’onde est « noire », Ophélia est « blanche ».
Ces adjectifs reviennent dans deux hémistiches équilibrés :
« fantôme blanc » et « long fleuve noir ».
Les allitérations en F renforcent d'ailleurs l'aspect fantastique de cette image.
Les voiles suggèrent un linceul.
Dans l’antiquité, le fleuve de la mort, c’est le Styx.
En un sens, le destin tragique d'Ophélie est pire que la mort : n'ayant pu le traverser, elle se trouve dans les limbes…
L’imaginaire antique se superpose à celui de la pièce de Shakespeare, fin XVIe siècle.
La diérèse (les voyelles sont prononcées dans deux syllabes séparées)
souligne le nom anglais « Ophélia »,
alors que le titre est français.
Mais ce n’est pas tout : le récit de Shakespeare se déroule dans un Danemark imaginaire, au Moyen Âge.
Ici, Rimbaud en retient surtout la « romance » (anglicisme qui désigne une histoire d’amour).
Les romantiques, au début du XIXe siècle, se disent héritiers de Shakespeare (que Stendhal oppose d’ailleurs à Racine).
Le préraphaélisme est un mouvement pictural anglais du XIXe siècle
qui revendique un art qui précède Raphaël et la Renaissance italienne.
Toutes ces influences ont profondément marqué Rimbaud et les symbolistes.
Dans ce poème, le passé fantomatique se mêle au présent avec le présentatif
« Voici plus de mille ans » qui revient 2 fois en tête de vers : c’est une anaphore rhétorique.
Cet univers médiéval, la succession au trône de Norvège, tout cela fait revivre un monde féodal passé.
Symboliquement, le « lys » est en France un symbole de royauté.
Plusieurs effets nous donnent à voir un véritable fantôme :
l'enjambement par exemple, illustre le flottement, le déplacement très lent du corps dans l’eau.
Les verbes « passer » et « éveiller » semblent lui redonner une certaine volonté dans la mort.
La « douce folie » est personnifiée, sujet du verbe « murmurer » : l’allégorie n’a pas vraiment de corps.
Tout cela construit une atmosphère fantastique envoûtante :
la diérèse allonge l’adjectif « Mystérieux ». C’est en même temps une hypallage : ce mystère envahit tout.
Les personnifications donnent une vie étrange aux éléments qui entourent Ophélie :
« Les saules frissonnent ». Ce frisson atteint tout ce qui est touché par le vent, jusqu’au lecteur lui-même.
Les éléments naturels accueillent cette mort : Ophélie est comparée à un élément naturel « comme un grand lys ».
Le vent la transforme en fleur « déploie en corolle ».
La « brise » écoute, les saules « pleurent », les roseau « s’inclinent », les nénuphars « soupirent »,
le fleuve « noir » lui offre un véritable cercueil.
Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
— C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;
C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;
C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !
Le moment où le chant tombe des étoiles est un moment de basculement :
les voix se font véritablement entendre, comme si les étoiles pouvaient s'adresser aux morts.
L’interjection « Ô » qui apostrophe le personnage, entre en écho avec l’initiale d’Ophélia
et avec l’assentiment « Oui », qui ressemble à celui d'un mariage.
Il a une valeur performative (la parole est comparable à un acte).
Et en effet cette réponse affirmative coïncide avec le passé simple « tu mourus » :
le moment de cette mort (la réalisation de son destin) est mis au premier plan.
D'ailleurs le passé simple encadre ce passage :
« un pauvre fou s'assit à tes genoux ». Il nous renvoie à ce même moment fatal.
Quelques signes préparaient ce moment : la « pâleur », puis la blancheur de la « neige » :
symbole de pureté, d'innocence, mais aussi de brièveté de la vie.
Les points d'exclamation viennent dramatiser ce moment.
On revient alors sur cette mort dans une longue phrase harmonieuse (une période),
qui se prolonge sur les trois quatrains.
L'anaphore rhétorique en donne les causes qui reviennent de façon insistante : « c'est que … ».
Ce sont des causes de plus en plus fortes, regardez : d'abord les vents « parlent tout bas »,
deviennent un « souffle » puis des « chants, plaintes, soupirs » et enfin « l'immense râle des mers folles ».
C'est une véritable gradation sonore où le « râle » incarne un moment de paroxysme
avec les allitérations en R tout au long de cette phrase.
Cette mort a une dimension symbolique plus profonde qu'il n'y paraît.
Le verbe « emporté » s'accorde avec « enfant » c'est donc une comparaison :
tu mourus ainsi qu'un enfant est emporté par un fleuve.
Le fleuve représente alors ce qui emporte l'enfance :
le monde des adultes, des complots, des enjeux de pouvoir.
Ophélie innocente n'a pu se résoudre à appartenir à ce monde-là.
À la fin de notre passage revient cette idée de fragilité associée à l'enfance « brisait ton sein d'enfant ».
La métaphore est renforcée par le parallélisme : « trop humain et trop doux ».
Les adverbes intensifs coordonnés expriment la fatalité qui fait d'Ophélie un personnage tragique,
écrasé par un monde inhumain et violent.
Ce monde des humains est incarné par Hamlet : « cavalier » c'est un guerrier.
Dans la pièce de Shakespeare, il fait semblant d'être fou pour mieux venger son père,
c'est lui le prince et le roi, et pourtant, c'est lui qui est à genoux devant Ophélie ;
« muet » alors que contraire, tout au long du passage la Nature parle à Ophélie...
C'est une image parfaite de l'amour courtois médiéval.
Plusieurs voix forment un grand chant élégiaque.
Les pluriels « les vents tombant » des « grand monts de Norwège » se fondent dans le singulier « un souffle ».
Les « étranges bruits … les plaintes … les soupirs » deviennent « le chant de la Nature ».
Les « mers folles » sont innombrables, mais n'ont qu'une « voix » et un « immense râle ».
Ce chant est véritablement ce qui déclenche la folie.
Le passé antérieur « t'avait parlé » nous fait remonter vers un passé fondateur.
Alors qu'Ophélie espérait une « romance » le vent lui parle de « l'âpre liberté », une solitude amère.
Le vent qui « tord la chevelure » malmène en fait son esprit,
par métonymie (glissement par proximité). Les cheveux sont des pensées matérialisées.
Rimbaud poursuit le grand dialogue de ses prédécesseurs.
Alors que Lamartine s’adressait à la Nature pour lui demander de retenir des instants éphémères,
Victor Hugo (dans Les Contemplations par exemple) rend le poète capable d'écouter la grande voix de l'univers.
Rimbaud, mettant en scène Ophélie, veut aller encore plus loin.
Lamartine est quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille.
— Hugo, trop cabochard, a bien du VU dans les derniers volumes.
Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
— Et l’infini terrible effara ton œil bleu !
— Et le poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
Ce moment où le cavalier est muet laisse la place à une autre parole, celle du poète lui-même.
Alors que « tes grandes visions » on réduit Ophélie au silence « étrangle ta parole »…
La deuxième personne annonce que le poète partage ces visions.
L’adjectif « pauvre » exprime d'ailleurs parfaitement son empathie : « Ô Pauvre folle ».
Et en effet dans un passage de la lettre du voyant, le poète a justement cette fonction :
prendre le relais de ceux qui sont devenus fous.
Et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues !
Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables :
viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé !
Le pronom possessif à la deuxième personne « tes grandes visions »
semble alors représenter le poète lui-même, qui se confond avec son personnage.
Ainsi, l'adjectif « grand » traverse tout le poème
« grand lys … grands voiles … grands monts … grande chevelure ».
Comme si la grande vision se trouvait symbolisée dans chacune de ses parties.
Les majuscules mettent alors en relief de grandes valeurs successives.
Le « Ciel » en premier, pour les âmes spirituelles.
Les romantiques quant à eux, ont mis en avant « l’Amour » comme valeur ultime.
Mais finalement Rimbaud revendique la « Liberté », nécessaire pour découvrir ces fameuses visions.
Dans cette quête, le destin d'Ophélie est malheureusement fatal.
On le voit à travers métaphore de la « neige » et la comparaison :
le « rêve » est comme un feu qui détruirait l'innocence.
Les « visions » ont « étranglé » sa parole, comme des criminels ou des démons.
L'Héroïne tragique est victime de forces qui la dépassent.
Et en effet, le poète ou la poétesse ne peuvent qu'être dépassés par « l'Infini terrible ».
La majuscule à cette notion d'infini en fait une véritable allégorie.
Mais sans lui donner de visage.
Seule l'adjectif « terrible » lui donne corps, en faisant référence à la tragédie,
le genre qui doit susciter à la fois la terreur et la pitié.
Nous revivons une troisième ce moment où Ophélie est brisée, avec un troisième passé simple.
Dans le dernier quatrain du poème, Rimbaud donne donc la parole au « poète » lui-même qui devient sujet.
Le discours est rapporté de manière indirecte (les paroles sont reformulées) : « Et le poète dit ».
Peut-être qu'il fait allusion à Shakespeare ici.
Le tiret long est renforcé par le polyptote : l'ajout d'une conjonction de coordination.
Le poème est mis en abyme : ce que le poète dit, nous sommes en train de le lire.
Traditionnellement, les fleurs sont des poèmes et inversement.
Ici, ce sont peut-être aussi des visions, des rêves,
qu’Ophélie a « cueillies » lorsqu'elle était vivante,
mais qu’elle vient chercher maintenant sous forme de fantôme.
Le poème présente donc un effet de boucle, un lien entre le présent et le passé.
Les deux derniers vers reprennent à l'envers des éléments du premier quatrain :
« couchée en ses longs voiles » puis « flotter comme un grand lys ».
C'est un chiasme, une structure en miroir qui représente peut-être le reflet du fantôme dans l'eau du fleuve.
Enfin, une part de mystère est conservée dans cette vision.
Le poète « a vu » Ophélie couchée, c'est donc bien une vision.
Mais il ne l’a pas vue « chercher les fleurs ».
Nous restons sur ce tableau d'Ophélie allongée.
Rimbaud nous laisse seulement imaginer qu'elle puisse sortir de l’eau pour ramasser ses fleurs.
Le poème s’ouvre comme un chant de mort qui prend de l'ampleur progressivement.
L’élégie se mêle alors à un registre fantastique :
le personnage d’Ophélie, fantomatique, possède une dimension symbolique mystérieuse.
La sensibilité d'Ophélie, son innocence, ses rêves de romance, de liberté et d'infini l'on conduite à la folie puis au suicide.
Inadaptée au monde des humains, elle est recueillie par la Nature.
Derrière le chant des étoiles, le lecteur perçoit la voix du poète,
qui s’inscrit dans une véritable filiation littéraire et picturale.
Rimbaud fait alors d'Ophélie un personnage exemplaire pour les poètes en quête de visions,
prêts à explorer les limites les plus dangereuses de la folie !
Ouverture Rimbaud a été inspiré par la toile de John-Everett Millais,
datant de 1852, c’est un peintre préraphaélite.
Mais le personnage continue ensuite d’inspirer les poètes et les peintres symbolistes,
notamment Odilon Redon en 1905.